Février 1999,
par TC
TC n°15

TC n°15

L’objectivisme

La lutte des chômeurs et précaires
« L’alternative »

EDITORIAL

Notre dernier numéro, au travers de l’étude de l’Ultra-gauche et de la présentation de notre itinéraire (“ Théorie Communiste ” n° 14) pouvait se résumer par la formule : ’comment le prolétariat agissant strictement en tant que classe? peut-il abolir les classes ?’. Depuis, la lutte des chômeurs en définissant le chômage et la précarité au cœur du travail salarié, a permis d’aborder cette question comme une question pratique, comme cours et enjeu de la lutte de classe dans ce cycle de luttes. Nous pouvons commencer à comprendre historiquement comment une activité de classe peut aller au delà des classes, poser l’abolition du capital comme abolition des classes et donc du prolétariat lui-même. Dans le cours de cette lutte on a vu le démocratisme radical à l’oeuvre avec A.C !, la C.G.T. chômeurs, l’APEIS et en face un courant basiste critique antitravail très modeste mais significatif bien que, forcément, pris lui aussi dans l’alternativisme du type ’chômeurs heureux’. Le thème de l’abolition du travail a resurgi avec un sens nouveau car ce n’est plus, comme dans les années 70, de ’refus du travail’ dans une perspective d’autonomie de la classe dont il s’agit. Il s’agit cette fois d’une lutte contre le capital dans laquelle le prolétariat entre en contradiction avec sa propre appartenance de classe. L’enjeu de la lutte des chômeurs et précaires était de placer le chômage et la précarité au coeur du rapport salarial, sa potentielle caducité devenait le contenu même de la lutte de classe.

Les collectifs et les groupes qui ont agit dans et ont été traversés par la lutte des chômeurs en promouvant ou en débouchant sur la critique du travail, se trouvent confrontés à l’alternativisme de par leur problématique de la fin du travail. De plus certaines expressions, aux allures théoriques, développent que le capital ne se valoriserait plus dans la production mais dans la circulation et la spéculation, que le but du capital et donc sa nature, tout au moins maintenant, c’est la domination, la domestication des humains et que donc l’exploitation n’existe tout simplement plus. Cellesci doivent être attaquées comme de pures et simples resucées de l’économie vulgaire mâtinée d’un dicours pseudo iconoclaste philosophant très bien porté. Ces expressions, dont le modèle est fourni par la revue ’Temps Critiques’ et dont l’écho s’entend jusque dans la revue ’La Griffe’, dans la revue théorique de la CNT : ’Les Temps maudits’, ou dans ’Tic Tac’, recyclent des bribes d’analyses communistes, jamais référencées, pour se faire, dans le cas de ’Temps Critiques’, par le bluff et les ronds de jambes, une petite place dans le champ de la pensée criticoïde.

Sur cette lutte des chômeurs, nous publions, dans ce numéro, un petit texte donnant les grandes lignes d’un ouvrage à paraître aux éditions “ Senonevero ”, qui abordera la problématique de la révolution dans la période actuelle à partir de cette lutte. Ce fut également le sujet (avec l’objectivisme) de la dernière table ronde organisée à Marseille le 7 novembre 98. Des critiques importantes des positions de ce petit texte furent exprimées : la probable surestimation de la caducité du rapport salarial comme coeur de cette lutte ; la sousestimation conséquente des associations ; la nécessité de développer une critique du travail ’différente’ du travail salarié ; sur la périodisation du mouvement. Et également, une interrogation commune sur la relation entre critique du travail et alternativisme.

C’est juste avant le début de cette lutte que nous avions organisé un débat à Marseille sur la base de l’analyse et de la critique du démocratisme radical. Dans cette réunion la critique de l’antifascisme, de l’antilibéralisme, et de l’alternativisme dans sa tentative de capitaliser les luttes, rencontraient les réflexions de la plupart des participants de cet échange, comme en témoigne un texte rédigé par un participant à ces rencontres et que nous publions à la suite de cet éditorial. Ces personnes, qui nous connaissent et nous lisent depuis un certain temps, sont dans un rapport critique avec nous, parallèlement à des actions dans des cadres divers : CNTMarseille (tendance antiopportuniste), groupe ’antitravail’ ’Dissensus’, CFDT’en lutte’, OCL, ou individu menant une réflexion personnelle pouvant donner lieu à la rédaction de brochures (’Crève la peste’ contre le fascismecontre la démocratie et pour la révolution’), et/ou, bien entendu, hors de tout cadre, présents personnellement dans les luttes. Ces rencontres avec nos analyses correspondent à ce que nous disions dans l’éditorial de TC14 : ce ne sont ni des ’victoires’ ni des ’accomodements’ de notre théorie, c’est son existence ’en tant que partie intégrante nécessaire et active de ce cycle de luttes’. Nous sommes embarqués avec l’instabilité et la critique interne du démocratisme radical renvoyé à son incapacité à formaliser une identité ouvrière, une autonomie de la classe, cela pour la raison même qui fait que ce cycle porte son dépasssement révolutionnaire.


Le 7 mars 98 à Paris, à l’extrême “ fin ” de la lutte des chômeurs, nous avons fait une autre réunion (voir feuille de présentation en annexe), au cours de laquelle la discussion s’est enlisée. Notre analyse disant qu’il n’y a pas de dynamisme spécifique aux luttes actuelles qui puisse porter une perspective révolutionnaire sur leurs propres bases, disant que la révolution est un dépassement produit par ce cycle de luttes et non une transcroissance de caractéristiques de cellesci que l’on pourrait autonomiser, disant que ce dépassement est en lui même et présuppose la crise à venir comme crise du rapport d’exploitation ( c’estàdire de l’implication réciproque entre prolétariat et capital), où tout cela a été compris comme économisme. C’est pourtant cette ’critique’, qui se targue de ’dépasser la seule vision économique’, qui pose et entérine ce ’niveau économique’ dans la mesure même où, visàvis de lui, elle prétend développer une action révolutionnaire, une dynamique, une subjectivité révolutionnaire, niant l’implication réciproque prolétariat capital et fondant totalement l’objectivité économique qu’elle n’a plus qu’à dénoncer ! (chez les autres).

Il nous faut toujours revenir sur le problème du rapport des luttes actuelles et de la révolution : ’Ce n’est pas la transcroissance des luttes actuelles qui constitue la révolution’ et d’autre part ’c’est le cours actuel des luttes qui produit le rapport de prémisse dans lequel le capital est considéré comme simple prémisse du libre développement des individus, des rapports communistes. C’est à dire la révolution. Mais quelle est la différence entre la transcroissance et la production ?

La définition de ce cycle de luttes (le prolétariat produit tout son être, toute son existence dans le capital ; il n’y a plus aucune confirmation d’une identité prolétarienne dans la reproduction du capital ; la contradiction entre les classes se situe au niveau de leur propre reproduction) nous montre d’une part la capacité pour le prolétariat dans sa contradiction avec le capital de l’abolir et consubstantiellement de s’abolir lui-même, d’autre part que les limites de ce cycle de luttes lui sont inhérentes. Conclusion : le rapport de ce cycle à la révolution et au communisme n’est pas un rapport de transcroissance mais un dépassement, dépassement produit.

Dans le cycle actuel, toute volonté de formalisation organisationnelle, pratique, de la lutte de classe, toute volonté de capitaliser des éléments dynamiques en les abstrayant des luttes et de s’y fonder en voulant les développer pour euxmêmes, ne peut, alors qu’elle croyait détenir de l’or, que se retrouver avec entre les mains du plomb : la démocratie ("véritable", "entière"), le pouvoir direct des producteurs, des habitants, des consommateurs, des gens, de la société. Car il n’y a de dynamique dans les luttes actuelles que de par la capacité du prolétariat à poser sa contradiction avec le capital au niveau de sa reproduction, à se définir comme classe dans le capital, et par là à poser sa propre remise en cause. Sorti de ce processus, tout élément relevant de cette production comme classe dans le capital, qui serait posé face au capital comme existence pour elle-même de la classe, ne fait que formaliser une catégorie de la reproduction du capital. Si on pense tenir cette dynamique en en abstrayant des caratéristiques,des éléments positifs, on se retrouve avec entre les mains, les catégories du capital.

La révolution n’est pas victoire du prolétariat : il ne peut y avoir transcroissance.

Il y a donc un moment médiateur. Il faut qu’il y ait crise comme nonreproductibilité de la contradiction. La crise n’est pas un démiurge, il y a une relation double entre le cours quotidien de la lutte de classes et la révolution.

Une relation formelle : la même contradiction structure le cours quotidien et éclate comme non reproductible. Par exemple, la disparition de l’identité ouvrière dans le nouveau cycle de luttes, le fait que toute lutte trouve dans ce qui la définit sa propre limite comme reproduction du capital, le fait qu’ affronter le capital c’est affronter sa propre constitution en classe, tout cela fait que la crise de ce rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital peut devenir "rapport de prémisse". La crise d’un rapport entre le prolétariat et le capital où la contradiction se situe au niveau de l’autoprésupposition du capital, de la reproduction des classes, peut devenir la capacité à considérer le capital comme prémisse d’un libre développement de l’humanité, c’estàdire ne rien considérer de ce qui est comme étant quelque chose à reproduire.

Une relation dynamique : la contradiction entre le prolétariat et le capital, telle qu’elle est le cours quotidien de la lutte de classes, et le cours dynamique des contradictions du capital, constitue et nécessite la crise de la reproduction comme médiation de son dépassement. Cela parce que la contradiction devient nécessairement économie dans son procès, sous une forme historique chaque fois spécifiée. En outre, cette crise est sous sa forme économique, en tant que baisse tendancielle du taux de profit, directement une contradiction entre les classes.

Nous ne pouvons alors que considérer le passage des luttes quotidiennes à la révolution comme activité de classe et non conséquence de la crise. Dans tous les conflits, le plus important c’est la distinction dans la reproduction du capital de l’activité de classes distinctes. La crise du rapport d’exploitation est donnée dans le prolétariat et dans le capital. Il n’y a pas de situation qui donnée unilatéralement soit sans issue pour le capital. C’est de par l’activité du prolétariat, dans une phase historique de la contradiction donnée, que le capital ne peut produire un mode de valorisation supérieur. Dans la crise de l’implication réciproque de ce cycle de luttes, dans le cours des conflits immédiats, vus la structure et le contenu de la lutte de classes, la condition de salarié est produite comme une contrainte extérieure en même temps que c’est en tant que salarié que l’on se bat. La crise c’est le moment de fusion de la contradiction entre les classes.

Climax de la lutte de classes, la contradiction se tend à un point tel que la définition de classe devient une contrainte extérieure, une extériorité simplement là parce que le capital est là. C’est le moment du dépassement. Pratiquement cela passe par les clivages à l’intérieur de la classe. C’est l’appartenance de classe comme contrainte extérieure qui est ce saut qualitatif dans la lutte de classes. Mais en même temps ce saut n’est possible que de par la structure et le contenu du cycle de luttes,c’est un dépassement produit. Il n’est possible qu’avec une contradiction au niveau de la reproduction, une contradiction qui soit dans la lutte de la classe une remise en cause par le prolétariat de lui-même, une contradiction qui puisse poser le capital comme prémisse.

Le jeu réflexif de l’implication réciproque parvient au point où l’appartenance de classe est extériorisée comme contrainte. La classe trouve dans ce qu’elle est contre le capital la capacité à communiser la société, au moment où elle traite sa propre nature de classe comme une contrainte extériorisée dans le capital.

Dans la position alternativiste, construire l’alternative, l’autre société à côté, même virtuellement, et en opposition à la société capitaliste (même si on dit qu’elle ne peut pas se construire en ligne droite jusqu’au communisme, même si on dit qu’il faut une rupture) c’est toujours dans la continuité de ces luttes et sur la base du rapport actuel prolétariatcapital, dans sa reproduction, que l’on se situe. La crise que l’on ne comprend pas comme crise du rapport de classes, mais toujours comme crise économique, plus une crise sociale, plus une crise politique, plus une crise culturelle, plus…, vient éventuellement fournir une opportunité à saisir (ou à rater). Cette vision si volontariste est strictement ’objectiviste’, l’alternative objective la contradiction entre les classe. ’Paradoxalement’ c’est la théorie de la construction de l’alternative dans les luttes qui en formalise les limites et accompagne leur résorption dans les formes les plus ’radicales’ du réformisme.

La crise est le déclencheur de la révolution, elle est une opportunité qui peut être saisie ou pas, telle est la manière classique de voir le rapport luttes révolution, il y a extériorité des luttes et de la crise. Quand quelques fois on a essayé de dépasser cette extériorité on a renversé les places réciproque du capital et du prolétariat et on a posé le prolétariat comme mettant en crise le capital par ses revendications. Il n’y avait pas de vrai rapport dans l’exploitation car l’accumulation n’était pas dans l’exploitation, elle était un moment toujours en dehors, entièrement du côté du capital, c’est ce que nous nous sommes efforcés de dépasser depuis TC 2 (Avril 77). La critique de l’objectivisme ne commence que lorsque, dans l’exploitation, on saisit le développement du capital comme contradiction entre le prolétariat et le capital.

C’est l’actualité de cette critique qui est un des thèmes du texte "Sur l’objectivisme" dans ce n_.

Défini comme classe par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence nécessaire de son travail comme valeur autonomisée face à lui et ne le demeurant qu’en se valorisant. Cela dans la mesure où, comme capital, cette valeur autonomisée pose toujours le prolétariat comme de trop (augmentation de la composition organique) en tant que travail nécessaire, dans le même moment où elle l’implique en tant que travail vivant pour se conserver et s’accroître, pour se valoriser. L’exploitation est la contradiction, et l’implication, comme termes d’une même totalité, entre le prolétariat et le capital ; la baisse du taux de profit en est son mouvement. Définir l’exploitation comme la contradiction entre le prolétariat et le capital, c’est immédiatement définir une implication réciproque, définir un procès, définir l’accumulation du capital dans ses contradictions qui n’ont plus d’économiques que leur réification dans l’autoprésupposition du capital.

L’accumulation n’est pas extérieure à la définition de la contradiction et par làmême à la définition du prolétariat. Il s’agit de sortir de toute les nuances possibles prises par ce rapport entre la lutte du prolétariat et les conditions objectives : la reconnaissance du progressisme du capital ; la transcroissance du capital en socialisme ; l’utilisation ou l’accélération des contradictions objectives ... Il n’y a pas d’essence révolutionnaire du prolétariat d’une part et d’autre part des conditions objectives pour la réussite ou l’échec de cette essence révolutionnaire. On a affaire à un procès contradictoire qui est le développement du capital parce que lutte de classes. L’accumulation est définitoire du prolétariat parce que définitoire de la contradiction. Les luttes et le développement contradictoire du mode de production capitaliste ne sont pas deux lignes de développement historique entretenant des rapports de cause à effet et finissant par se rejoindre. Ce n’est pas la contradiction en elle-même qui porte son dépassement, elle ne porte ce dépassement que de par la place et l’activité spécifiques du prolétariat dans cette contradiction, comme on l’a vu avec le dépassement produit de cycle de luttes.

L’analyse de la contradiction et l’intégration de l’accumulation dans l’exploitation ne peuvent être atteintes que par une activité théorique spécifique, il faut détruire théoriquement les catégories de l’économie et reconstruire le rapport économique comme rapport de classes, reconstruction qui vient rendre aux luttes quotidiennes leur vrai caractère décisif dans la production du rapport révolutionnaire. Le capital se reproduit et donc l’économie existe, sa crise ne sera pas autre chose que la crise économique mais la crise économique est la crise du rapport social d’exploitation. Cela n’a rien à voir avec l’affirmation selon laquelle la crise ne sera pas qu’économique mais aussi sociale.

Critiquer radicalement l’objectivisme, détruire théoriquement l’économie en tant que telle est absolument nécessaire ou bien on ne fait que du subjectivisme, c’estàdire qu’en s’imaginant donner un rôle de sujet actif au prolétariat on le pose dans une situation objective visàvis de laquelle il doit avoir une stratégie, dont il doit ’prendre conscience’. C’est ici que la figure idéologique du militant a toute son importance, car il est le seul porteur vrai de la subjectivité révolutionnaire face à l’objectivisme de la ’situation’ qu’il a lui-même posée et qui lui permet de demander (en ne comprenant pas ce que veut dire ’crise du rapport d’exploitation’) : ’mais alors qu’est ce qu’on peut faire ?’, alors que la question n’est pas du tout ce qu’on peut faire mais bien : ’ où en sommes nous dans nos luttes théoriques et pratiques, où en est la production de la crise révolutionnaire ?’, car il n’y a jamais de retard de la conscience.

Il n’y a jamais de situation ’objectivement’ révolutionnaire ou non, ou plutôt toute situation ’objective’ ne peut être révolutionnaire, car l’objectivité c’est le capital se reproduisant comme économie. Dans l’éclatement révolutionnaire la production de ’théorie’, c’estàdire la conscience en acte de la révolution, se fera massivement comme désobjectivation du rapport entre le prolétariat et le capital.

De même que l’objectivisme et l’économie, il nous faut critiquer les théories de la décadence du capital, nous publions donc un texte de la revue ’Aufheben’ qui, comme son nom ne l’indique pas, est publiée en Angleterre. Ce texte ’Théorie de la décadence ou décadence de la théorie’ fait l’histoire critique des concepts de décadence et d’effondrement, c’estàdire du mouvement de la fin économique du capital comme distinguable de la révolution communiste, cela dans une problématique générale de critique de l’objectivisme. L’existence de ce texte prouve pour nous que la production de théorie élaborée est loin d’être unifiée et qu’elle se produit à partir de pôles qui peuvent même ne pas se connaître, la théorie sourd des luttes contre les limites des luttes.

Cette lutte contre l’objectivisme et son double le subjectivisme est une lutte pour imposer la nécessite d’une compréhension matérialiste révolutionnaire, qui en finisse avec la psychologie et l’économie des rebouteux de la lutte des classes.


Pour en revenir au démocratisme radical, le feuilleton de son organisation se poursuit avec la création de l’ATTAC (Association pour une Taxe Tobin d’Aide aux Citoyens) réclamant la taxation à 0,1% des mouvement internationaux de capitaux. La première réunion de cette association, regroupant toutes les organisations de cette mouvance et promotionnée par le Monde Diplomatique a eu lieu à La Ciotat dans les installations de la mairie PCF. Le PC est maintenant totalement partie prenante ainsi que la CGT, de cette mouvance et de cette stratégie clairement non contradictoire avec sa présence au gouvernement. On retrouve les mêmes dans la fondation Copernic qui se veut ’le creuset de la critique antilibérale’ en faisant pièce à la fondation St. Simon et dont on jugera de la profondeur de l’analyse à cette citation : ’si le libéralisme a pris un coup sur la tête, en décembre 1995, et dans les urnes en juin 1997, les cabinets ministériels restent investis par la pensée dominante’. Après la colossale finesse électorale du ’coup dans les urnes’, on va donc voir s’échanger des coups dans les cabinets !

Plaisanterie mise à part, une question que l’on pourrait se poser au moment de la crise asiaticorussolatinofinanciaroboursière est : les états des pays ’développés’, en accord avec le FMI, mettront ils en œuvre des politiques inspirées du Keynésianisme, de Bretton Woods ? Les adversaires pluriels de la ’pensée unique’ ont ils le vent en poupe ?

Non, la restructuration des 25 dernières années est un acquis, et cette crise n’existe que parce que cette restructuration a eu lieu. Les velléités de réformes ne déboucheront, au niveau national, sur aucun “ néokeynésianisme ” ou “ néofordisme ”. Et, au niveau international, sur rien d’autre qu’un renforcement du F.M.I. et peutêtre sur l’organisation de grandes zones régionales ayant un rôle de sas dans le cycle mondial, zones n’ayant aucune autonomie véritable de bouclage du cycle du capital, tout plus aurontelles, d’une part, un rôle de relais et d’orientation incitative des flux financiers et d’autre part de premier niveau d’intervention en cas de krack. Il n’y aura pas de développement et de structuration économique et sociale de style ’fordiste’ dans les pays asiatiques périphériques, comme avait pu le laisser supposer les luttes de 1995 en Thaïlande et de l’hiver 9697 en Corée du Sud. La crise confirme la Corée comme économie duale. La faillite des PME sans syndicalisation et la distorsion de la distribution du crédit font porter l’essentiel du poids de la crise sur les PME, là où la syndicalisation est faible, avec chômage sans, ou très faible, couverture sociale.

Une péréquation mondiale du taux de profit est toujours quelque chose en mouvement et le capital financier en est le principal vecteur, son action supprime les entraves à la péréquation interne et externe : ouverture des marchés ; fin des derniers "capitalismes d’Etat". Cette péréquation contient par définition la dévalorisation d’une partie du capital existant. C’est, par exemple, la dévalorisation et le recentrage des conglomérats coréens, leur ouverture aux capitaux étrangers ou le rachat de certains par des firmes transnationales, et pas seulement par d’autres conglomérats, imposés par le FMI ; c’est, en ce qui concerne les composants électroniques (environ 1/3 des exportations de l’Asie du sudest) dont le prix s’effondre, la remise à niveau entre capital installé et valeur produite ( la valeur d’une marchandise c’est sa valeur actuelle de reproduction ).

En fait cette crise, la deuxième de cette phase, après celle de 1987, est le type même du mode de régulation actuel du ’cycle économique des affaires’ après la liquidation du stop and go et des politiques économique contracycliques au cours des années 70. Politiques que beaucoup peuvent bien regretter mais qui étaient totalement constitutives du dit ’fordisme’ c’est à dire d’une 1ère phase de la structuration de la subsomption réelle du travail sous le capital dans laquelle le prolétariat pouvait se revendiquer comme l’être même du capital ; cela a été détruit sur tous les fronts, cela ne reviendra jamais. En novembre 94 en réponse à une lettre de Jean Bernard Phelippeau dans laquelle il disait’... on ne peut pas dire si ce cycle définit une restructuration( transformation sociale qui débouche sur une nouvelle période de prospérité) ou s’il définit la crise finale’. Voilà ce nous répondions. :’Il faut se rendre compte que par rapport à l’histoire du capitalisme que nous avons connu dans la phase 1 (années 40 aux années 70) de la subsomption réelle, quand on était petit, fut tout à fait exceptionnelle, ce n’est pas du tout le sort que nous réserve la restructuration ( segmentation ,dualisation, plus d’aire nationale d’accumulation, couverture sociale...) ni même le sort qu’elle réserve au capital, les taux de 5 ou 6% sont eux aussi des taux tout à fait exceptionnels, dans la déjà longue histoire du capitalisme. Quand nous envisageons les uns et les autres une fin de la crise, une restructuration stabilisée, nous avons trop tendance à ne pouvoir imaginer qu’un retour de ce que nous connûmes dans les années 50 ou 60, mais ce sont ces années là qui furent exceptionnelles dans l’histoire du capital.

’Depuis quelques temps, j’en viens à me demander si nous ne sommes pas déjà dans cette phase 2 (postrestructuration) avec un déroulement beaucoup plus cyclique de l’accumulation : cycles courts qui avaient eu tendance à s’estomper énormément dans la phase 1 de la subsomption réelle. Un bref retour en arrière nous montre depuis 89 l’existence d’un cycle court d’expansion , fondé en grande partie sur la reprise des investissements, suivi du démarrage d’un deuxième cycle court d’expansion. (...) Exclusion, segmentation chômage sont devenus des constantes acceptées de la gestion de la force de travail tout comme la disparition des formes organisationnelles de l’identité ouvrière. Estce que, ce que nous analysions comme devant être la restructuration n’est pas réalisée ? Il est vrai qu’une dernière mise en ordre reste à effectuer au niveau du crédit ( un petit peu d’inflation ou un petit krack seraient les biensvenus). (TC12, février 95, p 70 et sq)

La crise du moment semble être tout à fait dans cette logique. Il s’agit d’une crise violente de cycle court comme l’époque keynésienne les avait estompées. Ce genre de crise devra se reproduire fréquemment dans la phase d’accumulation actuelle. On peut sans doute même prévoir une accélération de leur survenue, une aggravation de leur violence et l’accélération de leur extension déjouant chaque fois les mécanismes financiers préventifs.


Pour conclure cet éditorial, revenons sur un point qui, on le comprendra, synthétise toutes nos critiques de l’objectivisme (y compris sa version activiste) : la compréhension de la théorie pour ce qu’elle est, c’est à dire activité productive de critique du capital, un élément réel des luttes actuelles dans son contenu même. Cet élément réel existe ici et maintenant et l’utilisation qu’il fait des production théoriques antérieures ne les récupère pas, elle les fait exister comme théories actuelles dans et par la production théorique présente. On peut penser à Marx avant tout bien sûr, mais aussi à l’Ultragauche(cf. TC 14) en général, et Mattick en particulier (surtout ’Crises et théories des crises’, ed Champ Libre, 1976), dont la théorie des crises est indispensable, malgré son objectivisme, pour saisir la crise capitaliste comme exploitation insuffisante et donc à partir de là l’accumulation comme contradiction de classes.

La production massive de théorie sera une marque essentielle de la période révolutionnaire et de la lutte des fractions communistes. Elle pointe dans les critiques que suscite le retournement contrerévolutionnaire démocratiqueradical et alternativiste.

... SUITE

J’ai écrit ce texte après un bref passage aux ’3 Jours pour le Grand Soir’ organisés à Lyon par la Gryffe. Son caractère un tantinet agressif s’explique par le fait que je connais assez bien le milieu ’alternatif’. Je ne m’attaque cependant pas aux individus qui le composent, mais à l’idéologie qu’ils produisent,dans leurs diverses pratiques militantes.

J’ai d’abord diffusé ce texte à Marseille par mes propres moyens. Le fait qu’il est maintenant publié par les camarades qui font Théorie Communiste signifie seulement que ma critique du néofrontisme démocratique et du confusionnisme radical rejoint jusqu’à un certain point la leur. Et que nous discutons ensemble, sans chercher à tomber d’accord sur tout.

5 thèses pour une critique de l’alternative

1

Pour la seconde fois de son histoire, le système capitaliste entre en crise. Cette crise est en même temps idéologique et économique, mais elle n’a pour le moment rien de révolutionnaire. Toutes les luttes récentes à travers les revendications de l’intégration des immigrés, de la diminution du temps de travail, et du relèvement des minima sociaux ne sont en effet porteuses que d’une exigence de ’démocratisation’ ou d’humanisation’ du système. Cela vaut aussi bien pour celles qui se développent aux marges du salariat, du côté des prolétaires qu’on dit ’exclus’, que pour celles qui opposent les travailleurs à leurs patrons ou à l’Etat pa­tron. Et même les émeutiers partici­pent à cet aménagement du système, dans la mesure où leur violence exprime plus, à chaque fois, une protestation immédiate contre leur situation de sousconsommateurs surfliqués qu’une rébellion tendant à devenir consciente contre l’ensemble des conditions de survie qui leur sont faites. Le désir d’un dépassement des rapports d’exploitation / domination qui font des humains des êtres asservis, diminués, mutilés est en principe mort avec le ’communisme’, c’est –à-dire avec le capitalisme bureaucratique. Et les groupes qui se disent encore révolutionnaires tombent tous dans un néoréformisme plus ou moins utopique. Tous les individus un peu lucides sont donc amenés à entrer en conflit avec cette ’gauche de la gauche’, intégrant désormais jusqu’aux anars et aux situs, qui se présente comme ’alternative’ au capitalisme.

2

Il n’y a pas d’alternative. Le capital récupère toutes les expériences qui tendent à ’changer la vie’ sans parvenir à subvertir le rapport fondamental liant capitalistes et prolétaires sous sa domination toujours plus globale. Ce fut le cas, dans les années 1970 et 80, de la très relative libération des mœurs, engendrée par la contestation des féministes, des homosexuels, et de certaines fractions de la jeunesse étudiante et ouvrière. Ce fut aussi le cas de l’extension du domaine de la lutte aux travailleurs immigrés et aux ’minorités ethniques’. Tous ces contestataires prétendaient au début faire la révolution, mais comme le capital n’était pas compris comme dynamique globale d’asservissement / mutilation de tous les humains et comme les militant(e)s étaient beaucoup moins autonomes qu’ils ou elles ne l’imaginaient, il n’y eut à aucun moment ni sur aucun ’front’ passage du catégoriel à l’universel ni du verbalisme de l’offensive à une offensive réelle. Pourtant nul d’entre nous n’est opprimé seulement comme femme, homosexuel(le), jeune, ou ’métèque’. Par contre, nous sommes tous exploités / dominés comme prolétaires, c’est-à-dire comme animaux à produire et consommer de la valeur, comme matériel humain d’une gigantesque machine à domestiquer / détruire la vie, humaine et non humaine. Et nous reproduisons tous cette machine en travaillant, consommant, votant, prenant les armes pour la démocratie, et maintenant nos luttes dans les limites de ce que le capital peut tolérer. Le problème n’est donc pas d’intégrer à la société du capital tous les modes de survie, toutes les ’identités’ possibles. Il n’est pas d’humaniser ou démocratiser le capital, mais de le détruire et de reconstruire la vie humaine sur de tout autres bases.

3

Dans l’analyse du mouvement actuel du capital, nous devons toujours garder à l’esprit que rien n’est entièrement nouveau sous son faux soleil. Tout change pour que rien ne change, et c’est pour ça qu’au fond tout est toujours et partout pareil. La bourgeoisie, bien qu’elle soit passée par de multiples métamorphoses, de l’époque de la conquête coloniale de l’Ancien et du Nouveau Monde à celle de la domination globale et bien qu’elle se soit constamment renforcée par l’absorption de classes dominantes nationales qui n’étaient pas au départ bourgeoises, demeure la classe exploiteuse / dominante, celle qui fait de notre bonne vieille Terre un tas d’ordures explosives assemblées presque au hasard. De même le prolétariat, bien qu’il aît également subi pas mal de transformations, de l’âge des fabriques et des manufactures à celui des entreprises transnationales et bien qu’il soit historiquement complice de l’entreprise de domestication de la nature et des humains dirigée par la bourgeoisie, reste la classe exploitée / dominée, celle qui doit survivre au milieu des ordures et ne se résigne jamais tout à fait à pourrir dedans. Le discours postmoderne sur le ’déclin des classes’ (cf la re­vue Temps Critiques) ne fait qu’ajouter à la confusion générale en flattant le narcissisme des individus atomisés dans la masse. Nous ne recréerons pas de nouvelles solidarités sur la base des ’identités’ auxquelles s’accrochent les déboussolés ni sur celle d’un quelconque Universel abstrait, comme la Révolution prolétarienne mondiale ou la Démocratie totale. Nous ne pourrons sortir de nos ghettos et recréer une communauté de lutte qu’en brisant toutes les barrières catégorielles, ethniques, religieuses, nationales, ou politiques. C’est pourquoi les individus vraiment radicaux s’affirment et s’affirmeront non comme partisans d’une illusoire ’révolution démocratique’ celleci étant accomplie depuis un demisiècle dans tous les pays capitalistes avancés et devenant toujours plus impossible dans les autres mais comme prolétaires qui ne veulent pas le rester, comme prolétaires communistes. Cela signifie autant apprendre à penser de manière historique et globale qu’intervenir de manière critique dans les luttes, donc s’opposer non seulement aux entreprises et aux Etats capitalistes, mais aussi à tout le mou­vement démocratique actuel, cette réaction de gauche à la crise qui, loin d’éviter le pire, c’estàdire le passage du capital à la guerre totale contre l’humanité, participe à la restructuration du système en crise donc, finalement, à la préparation de la guerre totale.

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Il n’y a pas du tout ’urgence de la politique’, comme le prétendent les embrouilleurs de Temps Critiques. La politique, c’est-à-dire l’illusion qu’on peut maîtriser la dynamique du capital, est partout ; elle règne du FN à la FA et du CNPF à la CNT. Mais il y a urgence de la révolution, urgence d’un bouleversement des bases même de l’activité humaine. Aucune lutte immédiate, même apparemment victorieuse, n’a de sens en dehors d’une telle perspective. C’est aussi pour avoir méconnu cette vérité première que le mouvement de Mai 68 en France et les autres mouvements plus ou moins révolutionnaires de l’époque furent si vite contenus, puis étouffés et récupérés. Les gens en lutte croyaient sincèrement que le système allait s’effondrer d’un coup, parce qu’ils avaient envahi par millions les rues, occupé les usines et les facs, et refait librement le monde en paroles pendant quelques mois voire quelques années. Mais occuper un temps le terrain du capital n’est pas encore le bouleverser, pas plus que parler d’autogestion généralisée’ n’est changer la vie. Il faut décourager d’emblée tout renouveau de l’illusion autogestionnaire. Et il faut le faire pour la très bonne raison qu’il n’y a plus rien à gérer : plus de travail ’utile’, autonome par rapport à la production capitaliste : plus de vie ’sauvage’ échappant à la reproduction capitaliste de la survie, de la famille à l’école en passant par l’hôpital ; et plus d’espace public non colonisé par le capitaliste collectif, l’Etat, et ses partis, syndicats, associations, médias, et forces armées.

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Il ne s’agit pas de rendre la pollution plus conviviale, en remplaçant ’progressivement’ les bagnoles par des vélos tout en conservant les usines chimiques et nucléaires, l’esclavage, salarié ou non, l’Etat, démocratique ou pas, et toutes les séparations, rebaptisées ’identités’. Il ne s’agit pas non plus de rendre la misère plus supportable, en luttant pour un illusoire ’revenu optimum garanti’ à tous et toutes, qui permettrait idéalement à chacun(e) de faire sa petite paix séparée avec le capital : jardin bio le matin, jouissance absolue vers midi, et service de la Cause le soir. Les prolétaires de tous les pays et tous les humains qui veulent vivre auront de toute façon à supprimer le travail salarié, la propriété, l’argent, les classes, les Etats bref tous les obstacles à la communauté humaine. Et c’est parce qu’une pareille tâche n’est pas à l’ordre du jour et qu’il n’y a pas de transition entre le capitalisme et la communauté que nous, vieux fossiles pas du tout alternatifs, nous en tenons à cette formule générale et purement négative. Si un nouveau mouvement révolutionnaire se développe comme réponse à la seconde crise globale du capital, son ’programme’ se confondra avec le mouvement lui-même ; et il sera tout de suite applicable, même si tout ne peut bien sûr pas être fait en un jour. Pour le moment, notre tâche est de critiquer ’l’alternative’, c’est-à-dire le néoréformisme.

A BAS LE CAPITAL, A BAS LE PROLETARIAT

VIVE LA COMMUNAUTE HUMAINE

François,

mai 1998

La lutte des chômeurs et des précaires de l’hiver 199798.

L’exploitation est la contradiction, et l’implication, comme termes d’une même totalité, entre le prolétariat et le capital, la baisse du taux de profit en est son mouvement. Définir la contradiction entre le prolétariat et le capital, c’est immédiatement définir un procès, c’est définir l’accumulation du capital dans ses contradictions qui n’ont plus d’économiques que leur réification dans l’autoprésupposition du capital

L’exploitation c’est la succession et l’unité de trois moments :

le face à face de la force de travail et du capital en soi et l’achat vente de la force de travail.

l’absorption du travail vivant par le travail objectivé dans le procès de production, formation de plusvalue.

transformation de la plusvalue en capital additionnel.

L’accumulation n’est pas extérieure à la définition de la contradiction et par làmême à la définition du prolétariat. Ne pas comprendre que le prolétariat se définit dans la totalité d’un cycle productif, en tant qu’il implique le renouvellement d’un nouveau cycle productif et en produit les conditions, revient à poser l’accumulation comme quelque chose d’extérieur au prolétariat, condition externe de sa victoire ou de sa défaite, conjoncture.

Le chômage n’a jamais été un extérieur du rapport d’exploitation réduit aux deux premiers moments de l’échange entre travail et capital.

Dans ses trois moments l’exploitation inclut la transformation de la plusvalue en capital additionnel et donc les aléas de celleci, son caractère jamais acquis. Le prolétariat défini comme classe dans les trois moments de l’exploitation a toujours inclus les chômeurs dans sa définition.

Ce que la restructuration rend en grande partie caduque c’est la théorie de l’armée industrielle de réserve, prenant du service selon les fluctuations du cycle des affaires. Ce qui demeure c’est son rôle de poids sur les salaires. Le chômage n’est plus cet à côté de l’emploi nettement séparé, la segmentation de la force de travail, la flexibilité, la soustraitance, la mobilité, le temps partiel, la formation, les stages, le travail au noir, ont rendu flou toutes les séparations. Si l’on passe d’une considération du chômage en terme de stocks, à une considération en termes de flux, la conclusion s’impose : les chômeurs travaillent.

C’est là un point central de la restructuration comme abolition de tous les points de cristallisation du double moulinet de la reproduction du capital : le procès de reproduction d’un côté de la force de travail dans son dénuement face au capital ; la reproduction de l’autre des conditions objectives du travail comme capital face au travail dans sa subjectivité. Chacun de ces procès peut être plus ou moins fluides. La fin de la dichotomie entre travail et chômage est un moment essentiel de cette fluidité qui pose la contradiction entre les classes au niveau de leur reproduction, c’est également pour la détermination de la lutte de classe, la disparition de l’identité ouvrière telle qu’elle pouvait être confirmée dans la reproduction du capital. Avec la lutte des chômeurs s’impose quasiment comme une évidence que la lutte du prolétariat ne contient plus aucune confirmation de lui-même, cela ne tient pas au chômage en lui même, mais à son inscription actuelle dans le rapport d’exploitation. On trouve ici un point essentiel du nouveau cycle de luttes : dans sa lutte contre le capital, le prolétariat se remet lui même en cause.

Historiquement on pourrait construire un arc dialectique du chômage.

Jusqu’à la fin du XIX_ /début du XX_, le chômage n’existe pas, il n’est pas dégagé de toutes les formes de non-activité.

De la première guerre mondiale au milieu des années 70, le chômage existe, il se constitue même en catégorie sociale extrêmement dure au moment du front populaire, en même temps que le travail ouvrier.

Depuis le milieu des années 70, le chômage "n’existe plus", dilué dans une exploitation socialisée de la force de travail elle-même sociale.

On pourrait décrire également ce processus comme celui du rapport entre l’entreprise et la reproduction d’ensemble de la société capitaliste. C’est à dire le rapport entre les deux premiers moments de l’exploitation et le troisième.

La lutte des chômeurs et précaires a le contenu fondamental suivant : l’emploi salarié sous sa forme classique s’est effondré, la situation de chômeur qui lui était liée s’effondre avec lui.

Le mouvement actuel est une redéfinition de l’emploi salarié, des modalités de l’exploitation du travail vivant, à partir du chômage. C’est un renversement historique : jusqu’au début des années 80, c’est la définition de l’emploi salarié qui définit le chômage.. De façon générale on ne peut modifier la définition du chômeur en référence à une notion d’emploi salarié considérée comme un repère stable.

Dans le mouvement actuel c’est la redéfinition des chômeurs, la formulation sociale de leur identité qui est le point de départ de la reformulation de l’emploi salarié.

L’enjeu de la lutte des chômeurs est énorme dans ce que sous ses formes immédiates il implique en ce qui concerne le devenir de ce cycle de luttes :

D’un côté :

recomposition de la classe autour des chômeurs, ce qui en fait un monstre social, ce qui concrétise dans le prolétariat la nécessité pour le capital de tout mesurer en temps de travail et de poser l’exploitation du travail comme question de vie ou de mort pour lui et simultanément l’inessentialisation du travail vivant immédiat par rapport à ce que le capital concentre en lui de forces sociales. Cette contradiction inhérente à l’accumulation capitaliste, et qui fait du capital une contradiction en procès, prend alors la forme bien particulière de la définition de la classe face au capital, car n’oublions jamais que les chômeurs travaillent. L’action de la classe comporte alors en elle-même sa propre remise en cause comme classe.

Le contenu de cette remise en cause c’est ce que nous venons de voir : la contradiction de l’accumulation du capital décrite par Marx comme une tendance objective du capital devient une contradiction entre les classes. En effet si elle nous sert à décrire la situation du prolétariat, elle n’est pas une nature de celuici qui enfin lui conférerait une essence révolutionnaire. La lutte du prolétariat contre le capital fait sienne cette contradiction.

Le prolétariat, dans sa lutte en tant que producteur immédiat de valeur et de plusvalue (premier moment de l’exploitation), trouve face à lui sa propre négation, quand contraint de s’élever au niveau de la contradiction avec son caractère social objectivé dans le capital (deuxième moment), il est amené à prendre lui-même en compte, à ce moment là, le mouvement qui est contre lui celui de sa caducité (troisième moment). Quand le prolétariat élève sa lutte au niveau de la reproduction du rapport entre les classes, c’est à dire au niveau de la mise en oeuvre collective et sociale de sa force de travail, il se trouve impliqué par son action dans sa propre remise en cause en tant que classe.

Quand le prolétariat entre en contradiction avec le caractère social de son activité objectivée dans le capital face à lui, c’est de sa propre activité vivante de valorisation du capital dont il s’agit dans cette force sociale objectivée face à lui (c’est la subsomption de cette activité). Cela ne peut se boucler par une réappropriation car la contradiction ne s’achève qu’en intégrant le moment de l’accumulation, de la reproduction du rapport, comme caducité du rapport d’exploitation entre travail vivant et travail mort. Le troisième terme de l’exploitation (c’estàdire de la définition de la classe) fait et boucle l’unité de la contradiction : sa propre existence sociale objectivée dans le capital face et contradictoirement à lui (l’absorption du travail vivant par le travail mort) rend caduque son existence immédiate pour lui-même (classe des vendeurs individuels de force de travail)

Le capital est d’une part l’objectivation nécessaire de cette socialisation du travail immédiat, et d’autre part la négation de ce travail productif immédiat individuel parce qu’il n’est efficient qu’objectivé comme travail social. Il ne s’agit pas d’une contradiction entre l’immense richesse produite considérée comme valeur d’usage et le cadre "étriqué" de la valeur d’échange, mais d’une contradiction interne à la valorisation du capital, à son exploitation du travail vivant, à sa mise en valeur par le travail vivant. Les deux termes de la contradiction ramènent le capital à son rapport au travail vivant : a) en tant qu’activité vivante qui le valorise et par lequel la valeur produite est reproduite en tant que telle ; b) en tant que cette énorme puissance productive sociale ce sont les forces du travail objectivées dans le même cours de l’exploitation, de la production de surtravail. Tout ce cours contradictoire de l’accumulation se ramène au rapport d’exploitation entre travail vivant et travail objectivé. C’est l’inessentialisation du travail vivant immédiat qui est non seulement une contradiction entre les classes mais encore une contradiction dans laquelle le prolétariat se remet en cause en tant que classe. C’est ce processus qui est le contenu de la relation formelle de remise en cause des termes de la contradiction entre les classes quand celleci se situe au niveau de leur reproduction au moment où les modalités de l’exploitation deviennent adéquates à cette force sociale que le capital à lui même crée dans la première phase de la subsomption réelle.

C’est là le principe de la remise en cause de la classe dans sa lutte contre le capital, dans ce cycle de luttes, principe que l’on pourrait aussi analyser dans le mouvement de nov / déc 95 ou dans la lutte anti C.I.P. et que l’on pourrait voir à l’oeuvre à Air France ou à Alsthom.

De l’autre côté :

empêcher ce mouvement de fond, empêcher cette recomposition, c’est à dire redéfinir le chômeur par rapport à l’emploi salarié et cristalliser la distinction entre allocation et assistance ou faire en sorte que l’assistance soit réintégrée comme base du travail (un R.M.I. réaménagé). C’est là le rôle des associations face à un mouvement extrêmement diffus de par son contenu même : pas de solidification de nouvelles identités que la reproduction du capital pourrait confirmer ; la forme même de l’association est adéquate à cette diffusion. C’est le rôle des revendications comme celle de la réduction du temps de travail, dont tout le monde connaît le vrai contenu (flexibilité etc.), qui en subsomption réelle ne peut plus être un noeud de la lutte de classes, mais aussi des revendications comme celle du revenu garanti, de l’allocation universelle, du partage des richesses, de droits nouveaux, de la relégitimisation de l’Etat.

Le plus important n’est pas de critiquer ces actions, ces revendications comme des idéologies. L’importance de ces idéologies ce n’est pas ce qu’elles disent, mais ce qu’elles font comme travail "d’organisation sociale" de la lutte des chômeurs, comme définition sociale qu’elles procurent des catégories sociales que la lutte polarise. Elles retournent la lutte des chômeurs autour de l’axe du travail, même et surtout la revendication du revenu garanti. . Ce n’est pas la seule raison qui fait que cette revendication retourne la lutte autour de l’axe du travail salarié. La revendication renforce en voulant la subvertir la forme salaire comme prix de la force de travail, le salaire c’est le prix du travail, dans le salaire la différence dans la journée de travail entre travail nécessaire et surtravail a disparu. En réclamant le paiement par le capital des forces sociales du travail, on réclame que le salaire soit en accord avec sa propre mystification de la valeur de la force de travail, c’est à dire qu’il paie non pas la valeur d’échange de la force de travail, mais sa valeur d’usage pour le capital, et l’on considère également que les forces sociales du travail sont siennes et non pas qu’elles n’ont d’existence qu’objectivées contre lui dans le capital. Le capital ne peut que reprendre cette revendication, c’est à dire mettre en accord la forme salariale avec le caractère social de l’exploitation d’une force de travail socialisée : articuler un revenu garanti et un salaire direct minable. On sait, depuis 1795, que dans le M.P.C., le revenu garanti, c’est la baisse du salaire direct.

"Ce que vous considérez comme juste et équitable n’entre donc pas en ligne de compte. La question qui se pose est la suivante : qu’est ce qui est nécessaire et inévitable au sein d’un mode de production donné" (Marx, "Salaire, prix et profit").

Que la lutte pour le salaire reste toujours dans le cadre du capital n’est pas une critique, loin de là, la critique porte ici sur la mise en avant de la forme mystifiée du salaire, comme salaire garanti, venant formaliser ces revendications immédiates de revenus plus importants.

Ces deux tendances sont liées entre elles. Dans la reproduction du capital les forces sociales du travail objectivées dans le capital, apparaissent comme une qualité inhérente au capital en tant qu’objet. Si le troisième moment de l’exploitation pose la caducité du travail vivant valorisant le capital, elle pose tout aussi nécessairement l’isolement de l’ouvrier face à cette puissance sociale concrétisée dans le capital. Pour cet isolement le seul avenir est alors de devenir dans le capital force de travail sociale et de revendiquer cette socialisation comme une qualité qui lui soit propre, puisqu’il n’est en tant que travail vivant, en tant que travail salarié, lui-même activité de transposition de ses forces sociales dans le capital. La contradiction au niveau de la reproduction devient volonté d’adéquation du travail salarié avec ses modalités d’exploitation en tant que force de travail sociale. La contradiction au niveau de la reproduction trouve dans celleci sa limite inhérente, sur la base même du caractère social de la force de travail dans son rapport au capital.

La formalisation idéologique de cette revendication consistera alors à ne plus considérer le caractère social du travail ni comme une objectivation face à lui mais comme une qualité en lui-même du travail ; ni comme une tendance contradictoire de l’accumulation, mais comme une tendance réalisée ou en voie de l’être par l’action de la classe (salaire politique, revenu garanti, allocation universelle) : le capital ouvrant la voie à une nouvelle société se développant positivement à l’intérieur de lui-même.

A l’inverse, la critique du travail, prenant pour base la critique du travail salarié, se veut dépassement de cette base. Le fondement de cela est connu : avec la subsomption réelle, l’appropriation du travail devient le fait du procès de production lui-même, et l’opposition à l’exploitation devient le refus de ce qui est l’activité immédiate du travailleur dans le procès de production. C’est l’activité même du travailleur qui s’oppose directement à lui et non plus simplement en ce qu’elle se concrétise dans un produit qui est propriété du capital. Si donc il y a dans ce rapport possibilité du refus de ce qui est l’activité du travailleur, "refus du travail", c’est parce que celuici n’est que travail salarié. Dire que le "refus du travail" est refus du travail salarié est insuffisant si l’on ne montre pas comment la lutte contre le travail salarié prend l’apparence du "refus du travail". Le glissement amenant nécessairement à sa suite l’Homme, l’Individu, le Basque et autres baudruches.

Ces notions ainsi que le refus du travail semblent se fonder sur une évidence. Le prolétaire vend sa force de travail, il se reconnaît comme un élément constitutif du capital d’une part, et d’autre part le prolétariat et chaque prolétaire pris à part vit cela comme une tragédie, le prolétaire est donc quelqu’un ou quelque chose qui se différencie de cette vente, qui se différencie d’être un élément constitutif du capital. Dans un premier temps cela paraît une évidence, ce n’est pas un hasard si aller au travail c’est "aller au chagrin". Mais dans un deuxième temps la question consiste à savoir quels sont ces éléments qui se différencient et surtout quelle est la totalité qui se différencie. C’est une totalité qui se différencie et non deux éléments qui s’opposent sans s’impliquer : "ce que je suis" d’un côté, et de l’autre l’élément du capital. La totalité qui se différencie c’est le prolétaire, dans sa situation de prolétaire, face au capital. C’est en tant que prolétaire que s’effectue la différenciation entre l’individu porteur d’une marchandise (qui se confond avec son activité quant à sa valeur d’usage) et cette activité qui devient propriété d’autrui et mouvement étranger dans la mise en valeur du capital. Une différenciation qui s’effectue à l’intérieur de la situation même de prolétaire. Cette différenciation n’oppose pas le fait de vendre sa force de travail qui définirait l’aspect prolétaire de la "personne" et son refus ou sa résistance à cette situation qui définirait l’aspect "existence humaine" de cette même personne. La vente d’une marchandise différencie forcément le vendeur d’avec la marchandise, la grande originalité du prolétaire comme "vendeur" d’une marchandise, c’est que cette marchandise, la force de travail, est inséparable de lui.. Ce n’est pas là une "tragédie" qui met en jeu l’individu dans son existence humaine d’un côté, et l’individu comme prolétaire de l’autre, mais une distinction qui s’effectue à l’intérieur même du prolétaire et du prolétariat en général.

Tant que l’on pose la critique et la lutte contre le rapport d’exploitation capitaliste, contre l’existence des classes et du prolétariat lui-même comme une critique du travail, on ne peut dépasser une compréhension et une pratique renvoyant à une contradiction interne au prolétariat et à une autolibération des individus par rapport au travail. Finalement on se limite à opposer pauvreté et richesse, c’est l’opposition entre la valeur d’échange de la force de travail comme pauvreté et sa valeur d’usage comme possibilité de la richesse générale qui métamorphose la critique du rapport social qu’est le travail salarié en critique du travail.. La critique du travail ne peut être que volonté de réappropriation de la richesse produite.

Dans le critique du travail on a l’aliénation mais pas l’implication réciproque, on en reste au niveau de l’individu et de la marchandise et de la révolution comme "autonégation du prolétariat", qui se désimplique . Pas étonnant que ce soit le dernier mot de la critique situationniste du capitalisme. On laisse de côté que le prolétariat trouve justement en lui-même comme classe du travail vivant, du travail salarié, la capacité à produire, contre le capital, le communisme. Dans le refus du travail, il y a bien le refus de l’exploitation, mais on laisse de côté tout l’aspect dynamique de la contradiction entre le travail et le capital pour tourner la lutte contre le travail et par là pour situer cette lutte au niveau de l’aliénation (on rabat l’exploitation sur l’aliénation) de l’individu, de la marchandise, du pauvre, de la richesse. L’idéologie de la critique du travail devient forcément une idéologie de la répartition. Ce ne sont pas les pratiques que l’on peut critiquer, mais l’idéologisation de ces pratiques comme "critique du travail", cette idéologisation formalise les limites de ces pratiques et devient pratique de cette idéologie (le désengagement aristochic : ce qu’il y a d’énivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire).

Le "refus du travail" aboutit nécessairement à la production, dans la lutte contre le capital, de termes qui s’affrontent comme expression de modes de vie différents et antagoniques. On passe de la lutte comme contradiction à l’intérieur du M.P.C. produisant son dépassement (dépassement de la contradiction et de ses termes) à cet affrontement de modes de vie différents, cela parce que dans le "refus du travail", on confond une contradiction avec une soumission et une abolition avec un désengagement.

On est contraint de faire tout un travail théorique sur le nouveau cycle : comment dans celuici le prolétariat peut s’abolir en tant que classe ? C’est finalement cette question que la lutte des chômeurs permet de débloquer et qu’elle met en mouvement à partir du moment où de façon particulière, en elle, se présente de façon pratique la solution à la question de base de la lutte de classes (la production du dépassement des classes comme lutte de classes). La critique du travail telle qu’elle est pratiquée et formalisée dans ce mouvement et dans ses prolongements reste une critique du travail salarié ("activité contrainte", "pour un revenu"...) et s’autoproclame critique du travail simplement parce qu’elle ne revendique aucun "aménagement" à l’intérieur de cette contrainte, de ses conditions et du revenu qui lui est lié. C’est pour cela qu’elle se dit critique du travail et non seulement critique du travail salarié, en fait elle est une critique du travail salarié qui ne cherche pas à réformer le travail salarié. La question est alors pourquoi ne peutelle que se présenter comme critique du travail, alors que prise au pied de la lettre toute sa démarche n’est qu’une critique du travail salarié. Toutes les critiques avancées ne se posent jamais la question de la différenciation entre travail salarié et un concept de travail en général.

Il faut montrer que le travail salarié, en subsomption réelle implique cette distinction en lui-même entre l’activité du travailleur semblant être le travail et les formes sociales de son effectuation se donnant comme travail salarié. La distinction interne au travail salarié se donne alors comme distinction entre travail et travail salarié (en cela elle se rattache à la critique du travail de l’ancien cycle). Si cette distinction entre travail et travail salarié demeure une distinction interne au travail salarié, il ne s’agit pas bien sûr d’une insuffisance théorique, mais c’est qu’actuellement le dépassement du capital, au stade actuel du cycle de luttes, ne peut se donner que comme une alternative ici et maintenant. Il faut donc pour cela poser que le travail salarié existe et n’existe plus. Existe comme forme sociale, n’existe plus comme activité structurant la société (le travail ne valorise plus le capital ...). On n’en revient toujours à dire que ce qui fait du capital une contradiction en procès est en fait réalisé, que la “ question sociale ” est un problème de domination et d’aliénation..

En revanche, si on lit entre les lignes de ce qui est perçu et avancé comme dépassement du travail salarié, là on voit apparaître une distinction entre travail salarié et travail, on voit en filigrane la production d’un concept de travail en général. Ce qui apparaît c’est que la production des rapports entre les individus n’est plus soumise à, médiée par l’activité de l’homme comme être objectif, qui de médiation entre l’activité sociale et individuelle, dont la non coïncidence historique n’a pas à être produite, devient la maîtresse du rapport : c’est le travail. Il faut considérer cela comme un concept, c’estàdire un abstraction du développement historique réel permettant de le construire comme concret pensé et non comme ce qui a produit l’histoire, surtout ne pas passer du concept comme concret pensé au concept comme dynamique de l’histoire, comme ce qui fait qu’elle a lieu. L’histoire n’a jamais à être produite.

Dans le mouvement des chômeurs, l’important c’est ce hiatus entre une critique du travail qui ne dépasse pas le travail salarié et une perspective de dépassement de cette société qui inclut une conception et une réalité du travail jusqu’à aujourd’hui qui dans son dépassement se distingue de ses formes historiques particulières. Les développements plus proprement théoriques sur le travail ("Temps critiques", "Les temps maudits", "La Gryffe"...) visent à combler ce hiatus entre d’une part une critique du travail qui ne dépasse pas une différenciation que le travail salarié, en subsomption réelle, produit à l’intérieur de lui-même, entre ses formes (contrainte, revenu...) et l’activité qui, étrangère à l’ouvrier, apparaît comme activité en soi, étrangère à toute forme sociale, travail (du fait même de cette étrangeté inhérente au travail salarié), et d’autre part ce qui déjà se faufile comme vision du communisme, où se fait jour le dépassement de ce que fut le travail sur l’ensemble de l’arc historique de l’aliénation, cela parce que c’est justement le travail salarié qui est dépassé. Face à ce hiatus, ces développements théoriques cherchent à le faire disparaître, en faisant disparaître dès maintenant, dans le stade actuel du mode de production capitaliste, la spécificité du travail salarié : exploitation, classes, travail productif...

Cette critique du nouveau cycle de luttes infère, dans la lutte de classe, une position matérialiste et dialectique. Matérialiste en ce que nous n’avons pas d’autre base que l’état actuel de la lutte de classes, qui ne répond ni à un sens qui le transcende ni à une volonté politique, état actuel dans lequel nous sommes embarqués. Dialectique en ce que nous ne cherchons pas un dépassement du mode de production capitaliste autre que celui qui est produit par ses propres contradictions internes, dépassement qui n’est pas une alternative mais produit par ces contradictions dans les termes mêmes du mode de production capitaliste.

Le communisme est le dépassement de toute l’histoire passée, il n’est pas un nouveau mode de production. C’est une rupture totale avec toutes les déterminations de l’économie. L’immédiateté sociale de l’individu, c’est la fin de cette séparation entre l’activité individuelle et l’activité sociale, cela même qui avait constitué le fait pour l’homme d’être un être objectif en contenu du rapport entre son individualité et sa socialité. Ce n’est pas l’objectivité en elle-même qui est en cause mais la séparation entre activité individuelle et activité sociale qui constitue l’objectivité en économie en médiation entre les deux et quand il y a médiation, c’est toujours elle qui est la maîtresse. Quant à la séparation elle n’a pas à être expliquée, autant vouloir expliquer pourquoi il y a de l’histoire.

Annexe

Impressions sur l’AG de Jussieu

L’AG de Jussieu : ’Le samedi 17 janvier à l’occasion de la manifestation des chômeurs, plusieurs centaines de personnes se retrouvent autour de la banderole : On veut un travail de merde payé des miettes , se reconnaissant dans l’ironie du joyeux cortège de flagellants qui l’accompagne. Parmi ces gens qui se rencontrent sur une commune insatisfaction, tant visàvis de l’ennui, du train train des manifestations, que de revendications souvent misérables (c’est nous minimiser nousmêmes que d eréclamer que des minima sociaux), se mélangent jeunes et moins jeunes, salariés et sansemploi. Parmi eux, nombre d’individus et de petites bandes ont participé aux occupations des semaines précédentes et notamment à celle de l’ENS rue d’Ulm. L’idée se propage alors de maintenir un lien entre nous, de creuser ensemble ce sur quoi nous nous sommes reconnus. Pour cela il nous fallait un lieu. La police ayant empêché toute occupation ce soir là, un rendezvous fut pris pour le lundi 19 dans un amphithéatre de l’université de Jussieu. C’était bien faute de mieux, l’endroit ne nous plaisant guère, mais l’absence de lieu à notre disposition et l’occupation policière de Paris ne nous laissaient pas le choix.’ (’Le lundi au soleil’, p 58).

Pour des informations complémentaires sur l’AG de Jussieu et sur tous les autres collectifs de chômeurs et de précaires qui, en France durant l’hiver 97 98, se sont organisés et ont cherché à agir et à penser en dehors des associations officielles et des syndicats, voir la brochure ’Le lundi au soleil’, La bande à 35 h par jour, 21 ter rue Voltaire 75011 Paris

L’un d’entre nous a fait le récit suivant de sa participation le 4, 5, 6 mars 98 à l’AG de Jussieu.

’D’emblée, j’ai été surpris et impressionné par le fonctionnement et la qualité formelle des débats. L’AG n’a pas de président de séance, pas de tour de parole, pas d’ordre du jour. Elle n’a pas pour but de prendre des décisions ’globales’. La liberté de parole, en tant qu’individu, est totale, l’écoute et le respect de l’autre sont réels. Bref, je n’ai pas vu de ’machisme verbal’, de confiscation de la parole, d’agressions, si courants dans la plupart des AG et réunions. Les accrocs semblent être vites et spontanément réglés et dépassés. La personne qui parle est rarement coupée et peut aller au bout de son propos. Sitôt qu’elle a fini, un contradicteur peut lui répliquer, même vivement, sans problème. Les autres personnes voulant soit la critiquer ellesaussi, soit intervenir en suite du débat, arrivent à peu près sans problème à attendre. C’est étonnant ! Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un hyperdémocratisme qui serait intégré par tous. Je ne crois pas non plus qu’il s’agisse seulement de l’acquis d’une lutte dynamique ; c’est plutôt un élément de leurs activités. Je m’explique. La lutte de ces ’antitravail’ est lutte contre ’l’économie’ (’la société marchande’, ’l’argent’,...) et l’Etat qui nous aliènent et nous dominent, afin de libérer, déveloper entre eux, une activité vraiment humaine, libre, ’une créativité sociale généralisée’ (les différences entre les deux courants dominant l’AG me semblent internes à cet espace théorique). Cette lutte qui a pour contenu et dynamique la réappropriation de ’notre vie’, a plusieurs éléments imbriqués : prise sur le tas ; créer d’autres modes de vie, en rupture ; communiquer. Ce troisième élément, communiquer, s’exprime donc aussi par les deux autres et en est simultanément une condition et un moment. Contre les fonctions dans lesquelles l’économie enferme et oppose chaque être humain (du moins de ceux aliénés par le travail salarié et son moment qu’est le chômage), ce ’communiquer’ permet et est le processus de leur rencontre, de leur lutte commune à partir de leurs besoins, de leurs désirs. Lutte de résistance, de réappropriation et de réorganisation qui invente et crée (bien sûr de manière heurtée et progressive) une autre manière de vivre et par là mène à une société ’humaine’. Voilà pourquoi je pense que ce type de fonctionnement et cette qualité formelle des débats sont inhérents à cette lutte, à cette mouvance ; ils en sont un élément de base, entretenus.

’Les participants à l’AG, du moins la majorité d’entre eux, m’ont semblé former une communauté (de fait) en lutte, et pas seulement une communauté de lutte, se confirmant et se realimentant au fil de ses actions et de ses débats. Cette caractéristique est peutêtre favorisée par la nature de leur lutte, que je viens d’exposer.

’Après ces deux remarques, je crois que raconter la discussion à laquelle j’ai participé peut apporter quelques renseignements.

’Le 4 mars, l’un des deux tracts prévus pour la manif du samedi 7 et distribués en début d’AG a été débattu assez longuement (’Déclaration de quelques personnes sans qualité etc.’. Le débat n’a pas été systématique et approfondi. Probablement parce que la majorité des présents s’y retrouvaient pour l’essentiel, malgré leurs différences ; ainsi que par effet de cohabitation. Les autres se satisfaisant de faire le leur, ou se contentant de l’activisme, ou bien ne sachant pas trop quoi dire.

Je crois que c’est L qui a véritablement lancé la discussion. Je l’ai relayé plus tard, ça a été plus fort que moi. J’ai critiqué (mais je ne me souviens plus pourquoi cela) leur conception opposant la ’production proprement dite’ aux ’activités de gestion et de contrôle’ très supérieure, en temps de travail, à celui occupé par la première, et celle entre ce qui serait ’utile’ (à dégager sous, contre, ’l’économie’) et ce qui serait inutile. En gros, j’ai dit et expliqué qu’ils ne tenaient pas compte de ce qu’est le capitalisme, qui implique nécessairement ces activités de gestion et de contrôle, de plus en plus importantes de par ses caractéristiques ’actuelles’. La critique n’a pas pu être approfondie par un véritable débat qui nous aurait poussé et permis de s’en prendre au coeur de leurs conceptions. A ma surprise, les rédacteurs du tract ont fait une proposition de modification ! Elle se trouve dans le tract difusé le 7. Pourtant nous ne sommes pas rentrés sur ce terrain. Cette modification ne change rien de fondamental, l’inverse aurait été étonnant. Capitalisme, exploitation, production de plusvalue, etc, etc... ne semblent pas pertinents pour eux (du moins pour nos interlocuteurs, mais je crois que c’est très majoritaire). la discussion a aussi porté sur leur opposition entre ’besoins factices’ créés par ’l’économie de marché’ et ’besoins de la vie humaine’. Nous avons débuté sa critique, mais le débat a dérivé vers une recherche des besoins qui seraient vraiment fondamentaux...Je n’avais pas grand chose à dire sur un tel thème, terrain. Cependant, à un moment je suis intervenu pour dire que ce qui est en jeu pour eux, ce qu’ils recherchent, n’aura de sens et ne pourra se résoudre que pendant la révolution qui sera communisation. Le prolétariat prenant contre le capital des mesures concrètes appelant de par sa lutte contre le capital à être sans cesse dépassées, ce processus déterminera et décidera très pratiquement ce dont ’nous aurons besoin’. C’était mauvais car déviant acrobatiquement le problème, sans vraiment le démonter et le mettre en perspective. Là encore, je n’ai pas pu, ni su, à partir de lui, aller jusqu’à la critique des bases théoriques. De plus, mon intervention a peut être été perçue comme renvoyant la solution à une mythique révolution qui viendra comme le messie ; d’autant plus que je n’ai pas parlé de l’énorme problème des luttes actuelles à la révolution. Une fois de plus, les rédacteurs du tract ont intégré à leur manière la critique de départ.

’Au cours des discussions, pour fonder et clarifier mes critiques, j’ai été amené à leur opposer l’analyse du rapport d’exploitation entre le prolétariat et le capital qui est leur implication réciproque et leur contradiction, en exposant ses trois moments. Mais c’était trop simplifié, surtout le troisième moment, en sabotant de fait l’accumulation, l’autoprésupposition du capital. Je ne me souviens pas que cette analyse, cette critique, ait provoqué de réaction, on m’a laissé dire...

’Comme celles des autres personnes, nos interventions ont été écoutées et parfois discutées. Mais nous n’avons pas eu de véritable débat, même avec la minorité qui a été notre interlocutrice. Bien sûr cela découle largement de la difficulté (problème de durée des interventions ; interventions au coup par coup déterminées par le cours aléatoire de la discussion) d’avoir une discussion de fond dans une AG, même dans une telle AG. De plus, il manquait de par et d’autre, la connaissance minimale des positions respectives qui permet de facilement ’déchiffrer’ les propos, pour mieux se comprendre et se répliquer mutuellement. Mais je crois qu’en sus s’est ajoutée une situation donnant l’impression de la confrontation de deux ’mondes théoriques’ presque étrangers l’un à l’autre (du moins pour eux). Les réactions des quelques personnes avec lesquelles j’ai discuté après l’AG semblent confirmer cette idée. J’ai l’impression que nos propos ont paru, à nombre de personnes, pointer quelques ’vrais’ problèmes, mais à partir d’analyses dépassées, mécanistes, reportant à un futur lointain et indéterminé la construction de la ’société humaine’ que ces ’activistes’, ces ’alternativistes’, entament, réalisent, par leur luttes / mode de vie. Cependant, il m’a semblé que beaucoup de personnes n’ont pas de positions très ancrées, stables ; elles sont ouvertes, voire recherchent le débat sur l’analyse de leur lutte. Mais cela va dans tous les sens. Quelques personnes ont reposé des points de vue, des critiques, intéressantes qui ont été plus ou moins débattues ; mais des interventions minables ont tout autant reçu bon accueil (dont celle d’un type d’AC pour qui le capital ne se valorise plus en exploitant le travail), c’estàdire n’ont pas subi la ferme réfutation à laquelle ont pouvait s’attendre’.

Ce récit souligne quelque chose de fondamental : le débat comme médiation des individus au monde ; le besoin de société ; l’AG comme relation entre individus et celleci comme étant sa principale raison d’être ; l’importance en tant que contenu des questions d’organisation. Simultanément, il apparaît que seule l’idéologie de l’antitravail peut être le terme fédérateur des différents participants de l’AG. Seule cette idéologie peut se présenter à la fois comme une critique de la société existante et un mode de vie, la recherche de pratiques positives définissant, dés à présent, les caractéristiques d’un monde nouveau face à cette société (travail concret, utilité, activités alternatives, réappropriation immédiate de nos vies).

“Sur la décadence. Théorie du déclin ou déclin de la théorie”

Le texte “Sur la décadence. Théorie du déclin ou déclin de la théorie”, est un texte de la revue anglaise “Aufheben” (PO Box 2971. Brighton BN2 2TT. UK), traduit par nos soins. Ce texte a été publié en trois parties dans les N° 2, 3 et 4 de cette revue : été 93, 94, 95. Nous avons jugé utile de le faire précéder d’une présentation de la revue et du groupe rédigée par ses propres membres. Tout en considérant qu’il y a là un travail théorique fondamental d’effectué, nous ne partageons pas toutes les analyses exposées dans ce texte et nous présentons à sa suite nos principales divergences.

Présentation de la revue Aufheben

La revue Aufheben est le résultat d’un projet mis en place par un certain nombre d’individus qui se rassemblèrent sur la base de leur participation à diverses luttes dans la région de Brighton. En particulier, celles contre la poll taxe a la fin des années 80 et au début des années 90. Ressentant le besoin de développer nos idées et de retrouver l’apport de Marx pour le projet révolutionnaire, nous avons commencé par former un groupe de lecture sur le Capital et les Grundrisse. Sur la base d’analyses communes développées à partir de ces lectures, de nos discussions, et de notre expérience de la lutte des classes, nous avons décidé de produire une revue.

L’unité de la théorie et de la pratique a été, pour nous, un thème central. Nous avons commencé l’éditorial du n° d’Aufheben de l’automne 1992 avec une citation relative à cette unité :

“La critique théorique et le bouleversement de la pratique sont des activités inséparables, non pas dans un sens abstrait mais comme changement réel et concret de la société bourgeoise réelle et concrète.” (Korsh, “Marxisme et philosophie”).

Pour nous cela avait une signification immédiate : notre lutte contre ce monde , en tant qu’individus et en tant que classe, doit impliquer une réflexion sur nos activités. Sans savoir qui réellement lit la revue, on imaginait un public composé de ceux qui se sont engagés dans la lutte et qui ressentent le besoin de rendre compte de ce procès, et de réfléchir sur le capitalisme et le mouvement de son abolition. Essentiellement cela veut dire : écrire pour nousmêmes sur des sujets que nous pensons importants et au niveau théorique nécessaire pour les aborder. On ne pensait pas qu’une revue anglaise correspondait à cela.

Le titre “ Aufheben ” décrit pour nous un concept / processus important et pour lequel il n’y a pas de traduction anglaise adéquate. Il implique de situer le communisme non comme une négation abstraite de cette société ou comme idéal, mais comme mouvement au sein et contre ce qui existe. Il implique également de s’approprier et d’aller audelà des efforts théoriques précédents pour comprendre le capitalisme et le processus de son dépassement. L’article sur la décadence que vous publiez est un exemple de cet effort. Finalement choisir le titre Aufheben était d’une certaine manière une provocation envers les préjugés antithéoriques très présents parmi les militants en Angleterre. Parce que nous sentons le besoin de réfléchir sur ce qui se passe et sur ce que nous faisons, nous rejetons cette position antithéorique, comme autodéfaitiste. Néanmoins nous comprenons qu’il s’agit d’une réaction contre l’utilisation de la théorie par ceux qui se proclament représentants l’intérêt du prolétariat. Comme cela a été dit, la division entre travail intellectuel et travail manuel est la base fondamentale de la division capitaliste du travail en général et donc de l’aliénation. Les prolétaires ayant peu le loisir d’une expression intellectuelle sont fondés à se méfier des experts de cette expression. Ce qui entraîne également une méfiance fondée du marxisme académique. La théorie n’est pas académique.

Nous nous sentons influencéspar, parmi d’autres courants, les anarchistes de lutte de classe, les communistes de gauche allemands et Italiens, les situationnistes, les autonomes italiens, ainsi que les courants de gauche français ’nonparti’, influencés mais critiques par rapport à la Gauche italienne. Pourtant nous ne nous identifions pas entièrement avec une tradition particulière. Si le communisme est le mouvement réel qui abolira les conditions existantes, alors la ’clarification théorique’, le devenir conscient de ce qui se passe et de ce qui devra se passer, sont un moment de ce processus. Certains aspects d’une telle ’théorie du prolétariat’ se trouvent dans ces traditions, mais pas tous. La théorie la plus valable peut devenir idéologie si elle est maintenue d’une manière rigide et congelée. Par exemple, il nous semble que des groupes comme les Situationnistes et les groupes influencés par la Gauche italienne des années 70 contribuaient plus à une redécouverte et une résurgence de, respectivement, les Gauche Allemande/Hollandaise et Italienne, que ne l’ont fait les groupes qui se réclamaient d’un héritage ininterrompu avec elles. Il y a toujours quelque chose de provisoire dans une clarification théorique et cela inclue les idées exprimées dans les articles de Aufheben.

Quoique, comme beaucoup avant nous, nous ayons effectué un ’retour vers Marx’, nous ne pensons pas que ses ’écritures’ donnent la réponse à tout. Pourtant, nous pensons que la critique de l’économie politique est une référence essentielle. Marx n’a pas inventé le communisme, mais sa critique du capitalisme, son effort de reproduire le ’concret dans la pensée’, était une contribution fondamentale à la tâche de renversement du capitalisme. En particulier, nous pensons qu’il est important de reconnaître que l’oeuvre de Marx est incomplète, que des sujets comme la subjectivité prolétarienne ainsi que la crise des rapports sociaux capitalistes n’ont pas été suffisamment abordés dans la critique de l’économie politique. Nous croyons également que certains échecs du marxisme sont liés à l’incapacité de reconnaître cela. C’est autour de ces sujets qu’une compréhension et un dépassement du marxisme objectiviste peut être fait. Nous pensons que les perspectives décrites dans le livre ’Le Marx incomplet’ (F. Shortfall, 1994, Avebury, Alsershot) sont une contribution importante à ce sujet. (Le texte anglais est disponible sur disquette à notre adresse).

Les individus qui produisent Aufheben ne forment pas un groupe avec des adhérents, et ne se préoccupent pas de recrutement. Nous ne nous définissons pas par une liste ’d’objectifs et des principes’ ; pourtant nous sommes probablement plus cohérents dans nos pensées que la plupart des groupes qui se sont définis ainsi. En fait nous pensons que les objectifs et les principes de la plupart des organisations formelles sont des compromis ayant comme but de réprimer et de couvrir les contradiction et les désaccords au sein de ces groupes. Même si les articles pour Aufheben sont généralement écrits pas des individus, il y a un processus collectif de lecture, discussion et révision, pour assurer un accord général sur la version finale, même si cet accord ne s’étend pas forcément jusqu’au moindre détail. Nous publions également des articles d’autres sources, que nous ne soumettons pas aux mêmes procédures. Pour nos propres articles, cet individu qui écrit ne sait pas forcément ce qu’il ou elle va produire, jusqu’à ce que ce soit réellement écrit, ensuite il y a discussion avant que l’article final soit accepté. C’est en gros par ce processus qu’on peut dire qu’à travers Aufheben des positions collectives sont développées. Les positions d’Aufheben sont alors définies par ce qui y est publié. Le journal s’explique par lui-même.

Sur la décadence

Théorie du déclin ou déclin de la théorie ?

Première Partie

A) Introduction

Nous sommes des sujets confrontés à la réalité objective du capitalisme. Le capitalisme apparaît comme un monde échappant à tout contrôle, il est la négation de notre propre contrôle sur nos vies. Mais, c’est aussi un monde en crise. Comment comprendre cette crise ?

L’analyse dominante, parmi les critiques du capitalisme, considère qu’une crise longue et sévère comme celle dans laquelle nous sommes manifeste à l’évidence que le capitalisme, en tant que système réel, est en déclin. Ce déclin signifierait que le capital a créé les bases du socialisme et / ou qu’il est poussé par ses propres contradictions vers un effondrement. Le capitalisme serait un système mondial qui a atteint sa maturité au XIX° siècle, mais qui est maintenant entré dans sa phase décadente. De notre point de vue, cette théorie du déclin ou de la décadence du capitalisme est un obstacle au projet d’abolir ce système.

Il pourrait sembler que la période actuelle soit un mauvais moment pour critiquer la théorie de la décadence. Face à une désillusion massivement répandue concernant le projet révolutionnaire et en l’absence d’offensive de la classe ouvrière, il y a une tentation compréhensible à chercher refuge dans l’idée que le capitalisme ’réel’ n’est après tout plus de prime jeunesse et que moribond il se dirige inexorablement vers l’effondrement. Si le mouvement subjectif pour un changement révolutionnaire semble manquer, la sévérité de la crise mondiale actuelle présente d’elle-même comme une évidence que les conditions objectives amèneront un changement dans les perspectives de révolution.

Dans la théorie du déclin plusieurs problématiques sont entrelacées crise, effondrement automatique, la périodisation du capitalisme en phases ascendantes et descendantes, la notion de transition et la question ontologique de la révolution, la question du sujet et de l’objet. A un niveau général nous pourrions dire que la théorie du déclin représente une façon de regarder les crises du capitalisme comme exprimant un mouvement général descendant. La difficulté à analyser cette théorie réside dans le fait qu’elle a de nombreuses versions. Parmi celles qui se posent comme révolutionnaires, les deux variantes principales sont celles du trotskisme et celle du communisme de gauche, qui bien que similaires à l’origine sont substantiellement différentes dans leurs débouchés politiques (1). Pour certains communistes de gauche, les principes politiques sont tendanciellement réduits à la propagande de masse du message de la décadence du capital. Cependant que pour beaucoup de trotskistes cette théorie est souvent à l’arrière plan, influençant leur théorie des crises et de l’organisation, si ce n’est leur travail d’agitation.

Essentiellement, cette théorie suggère que le capitalisme en tant que système a émergé, s’est développé jusqu’à sa maturité et est maintenant entré en déclin. Les crises du capitalisme sont vues comme des preuves d’une cause fondamentale plus grave sousjacente : la sénilité du système capitaliste. Le mouvement du capital développe grandement la socialisation des forces productives et à un certain moment les forces productives entrent en conflit avec les rapports de production. La conception du déclin du capitalisme est liée à la théorie de la primauté des forces productives. La force conductrice de l’histoire est vue comme leur contradiction avec les rapports de production. Ce serait la ’quintessence’ de la théorie marxiste, dont la formulation de base se trouve dans la ’Préface à la contribution à la critique de l’économie politique ’(2). Pour la plupart des versions de cette théorie, le passage de la maturité au déclin a eu lieu autour de la première guerre mondiale. L’époque présente du capitalisme est caractérisée par des marques de déclin et de délabrement. Les signes, permettant de reconnaître ce changement sont le passage du ’laissez faire’ au capitalisme monopoliste, la domination du capital financier, la croissance de la planification d’Etat, la production de guerre et l’impérialisme. Le capitalisme monopoliste désigne la croissance des monopoles, des cartels, la concentration du capital qui maintenant a atteint le niveau de multinationales géantes disposant de plus de richesses que de petits Etats. Au même moment avec le capital financier on voit de grandes sommes de capital échapper à toute attache à un procès de travail particulier et se déplacer sans cesse à la recherche de profits à court terme. Avec le développement de la planification d’Etat, l’Etat et les monopoles s’interpénètrent de diverses façons comme avec les nationalisations et les budgets de la défense c’est cela le capital devenant capital organisé. Cette planification, c’est l’Etat essayant de réguler les activités du capitalisme dans l’intérêt des grandes firmes / monopoles. L’étatisation est comprise comme la preuve de la décadence, car elle montre la socialisation objective de l’économie entravée par l’appropriation capitaliste. Il s’agirait du capitalisme à l’âge de son déclin essayant désespérément de se maintenir par des méthodes socialistes. Les dépenses d’Etat et son intervention sont interprétées comme une tentative impuissante d’éviter les crises qui constamment menacent le système. La production de guerre est une forme particulièrement destructive des dépenses d’Etat par lesquelles de grandes masses de capital sont consacrées à des investissements essentiellement improductifs. Cela est en étroite relation avec l’impérialisme décrit comme la caractéristique fondamentale du capitalisme à l’époque de son déclin. ’L’époque du déclin’ a débuté par le partage du monde entre les grandes puissances, qui ont déjà connu deux guerres mondiales, pour se répartir le marché mondial. La guerre et la menace de guerre sont posées comme preuves de ce que le capitalisme ne peut continuer d’exister que par la destruction. Il est annoncé que s’il ne peut se sauver par d’autres méthodes le capitalisme nous plongera dans la guerre.

Quand, comme maintenant, l’action politique révolutionnaire n’est pas gratifiante, il peut sembler désirable de chercher un soutien dans une théorie offrant une analyse du développement objectif de l’histoire et montrant le capitalisme en voie de disparition. En outre, certains développements historiques qui, par leur présence massive et la pression qu’ils exerçaient sur les théories révolutionnaires, rendaient la théorie du déclin attrayante, minent maintenant quelquesuns de ses présupposés. La crise de la socialdémocratie et le littéral effondrement de l’Union Soviétique ont été présentés comme un triomphe du capitalisme et comme la fin de l’histoire. A l’Ouest et à l’Est on présentait l’avancée inexorable des formes socialistes comme une preuve apparemment concrète du mouvement de l’histoire comme progrès vers le socialisme ou le communisme. L’idée que le socialisme représentait le progrès était étayée par la conviction que le capitalisme était entré en décadence. On disait que la socialisation des forces productives était dans une contradiction aiguë avec l’appropriation privative. Maintenant, avec le mouvement de privatisation des secteurs économiques nationalisés à l’Ouest et la privatisation de la classe dominante elle-même à l’Est, l’idée qu’il y aurait un mouvement inévitable vers le socialisme idée qui a été si dominante les 100 dernières années est minée, et l’idée que l’histoire est de notre côté ne semble plus plausible. Avec l’échec de ce qui s’appelait ’le socialisme réellement existant’ et le recul des formes social démocrates, on ne peut plus que douter de l’identification du socialisme avec l’évolution progressive de la société humaine. Il semblerait que ce qui a subi un effondrement ne soit pas le capitalisme, mais l’histoire.

L’abandon de l’idée que le développement historique des forces productives est un progrès vers le socialisme et le communisme a donné trois principales dérives idéologiques :

1°) L’abandon du projet d’abolition du capitalisme et l’orientation vers le réformisme dans le système existant par les’ nouveaux réalistes’, les ’ socialistes de marché’ etc.

2°) Le rejet postmoderne de l’idée d’une totalité en développement, elle dénie toute signification à l’histoire, débouchant sur la célébration de ce qui est.

3°) Le maintien d’une perspective anticapitaliste mais avec la compréhension du ’progrès’ ou de la ’civilisation’ euxmêmes, comme étant le problème, ce romantisme implique que la vision d’un développement historique était absolument fausse et que ce qui est réellement souhaitable c’est le retour en arrière.

Bien sûr ces dérives ne sont pas exclusives, la pratique postmoderne, dans la mesure où elle existe, est réformiste, tandis que la faction anti progrès a des racines dans l’attaque post moderne de l’histoire. Face à ces alternatives qui apparaissent, il est compréhensible que de nombreux révolutionnaires souhaitent réaffirmer une théorie de la décadence ou du déclin. Ils affirment que le communisme ou le socialisme sont toujours la prochaine étape nécessaire de l’évolution de l’humanité, que le cours de l’évolution peut avoir subi un recul, mais nous pouvons toujours voir dans la crise que le capitalisme s’effondre. Toutefois, dans la situation où nous sommes, face aux dérives théoriques peu convaincantes, la seule possibilité n’est pas de réaffirmer des positions “fondamentales”, nous pouvons et nous devons plutôt les réexaminer de manière critique.

La théorie du déclin est représentée par deux fractions principales : trotskisme et communisme de gauche. Avec les communistes de gauche ’durs’, la théorie de la décadence est au premier rang des analyses. Tout ce qui se passe est compris comme une preuve que la décadence s’aggrave. Cela est flagrant dans l’approche d’un groupe comme le Courant Communiste International (C.C.I.) pour lequel la crise est devenue chronique, tous les grands moments de la lutte prolétarienne ayant été provoqués par la crise capitaliste. La crise pousse le prolétariat à agir et à devenir réceptif à ’l’intervention des révolutionnaires’. La tâche des révolutionnaires est de répandre l’idée de la décadence capitaliste et cette action accélère les rendezvous de l’histoire. L’intervention des révolutionnaires au sein de leur classe doit d’abord et avant tout montrer comment l’effondrement de l’économie capitaliste démontre plus que jamais la NECESSITE HISTORIQUE de la révolution communiste mondiale, et en même temps créer la possibilité de la réaliser ! (3) Le modèle est celui de la réalité objective de la décadence, surgissant de par sa propre dynamique, qui rend la révolution communiste mondiale nécessaire et possible. Le travail des révolutionnaires est d’apporter cette analyse à la classe qui sera objectivement prédisposée à la recevoir grâce à son expérience de la crise. Jusqu’ici pas de chance ! Cependant, pour les partisans de la théorie de la décadence, elle ne peut que s’aggraver, leur heure viendra.

Les trotskistes mettent moins cette théorie en avant, mais elle conditionne leurs analyses et leur pratique. Par comparaison avec la répétition puriste de la ligne éternelle de la décadence par ses défenseurs communistes de gauche, les trotskistes semblent avoir un style politique très actuel, mais derrière il s’agit d’une position similaire. En dépit de leur volonté de recruter des adhérents en collant à toute lutte, les partis trotskistes ont le même modèle objectiviste du capitalisme et de la cause de son effondrement. Ils rassemblent des membres et attendent le déluge que sera l’effondrement capitaliste, ils auront ainsi la possibilité de grandir et de s’emparer du pouvoir d’Etat. La position fondamentale du trotskisme orthodoxe est le texte de la Quatrième Internationale dans lequel Trotski écrit : ’ Les conditions économiques de la révolution prolétarienne ont en général déjà atteint le plus haut point de réalisation qui peut être atteint sous le capitalisme. Les forces productives humaines stagnent (...) Les conditions objectives de la révolution prolétarienne n’ont pas seulement ’mûries’ elles ont un peu commencé à pourrir. Sans une révolution socialiste dans la prochaine période historique, une catastrophe menace le genre humain. C’est maintenant le tour du prolétariat c’est à dire avant tout de son avantgarde révolutionnaire. La crise de l’humanité se ramène à la crise de la direction révolutionnaire’ (4)

Une différence significative dans la théorie du déclin est que sa version trotskiste définit l’ancienne Union Soviétique comme un pan (politiquement dégénéré) du mouvement de ’progrès économique de l’histoire’, alors que pour les communistes de gauche c’est un exemple de la décadence de la période. Ainsi la théorie trotskiste du déclin qui tendait à voir l’Union Soviétique comme progressiste et preuve de la nature transitoire de l’époque a été plus bousculée par cet effondrement que celle des communistes de gauche pour qui c’était simplement un capitalisme d’Etat et pour qui le sort de l’U.R.S.S. amenait de l’eau au moulin de la thèse de la crise permanente du capitalisme. En dépit de leur antipathie pour ’l’aile gauche du programme du capital’, les communistes de gauche sont en accord avec les positions des trotskistes sur la décadence du capital. En fait le CCI pense même que les insuffisances de la théorie trotskiste résultent de ce que ce n’est pas à proprement parler une théorie de la décadence. Les similitudes sousjacentes de leurs théories peuvent être saisies en rapport avec leur histoire. Les trotskistes, comme les communistes de gauche, se réclament de l’histoire du mouvement ouvrier. Pour tous deux les traces de leur héritage traversent la Deuxième Internationale et ils affirment que la tradition marxiste classique a été poursuivie, après 1917, par Lénine et Trotski ou des personnalités comme Pannekoek ou Bordiga. Si donc nous voulons comprendre et évaluer la théorie de la décadence nous devons retracer son histoire dans le marxisme de la Deuxième Internationale.

B) L’histoire du concept et son importance politique.

La théorie du déclin capitaliste est apparue pour la première fois dans la Deuxième Internationale. Le programme d’Erfurt, soutenu par Engels, a défini la théorie du déclin et de l’écroulement du capitalisme comme une position centrale dans le programme du parti : ’La propriété privée des moyens de production a changé... par la force motrice du progrès elle est devenue la cause de la dégradation sociale et de la ruine. Sa chute est certaine, la seule question à laquelle il faut répondre est : laisseraton le système de la propriété privée des moyens de production entraîner la société dans sa chute aux abysses ou la société secoueratelle ce fardeau et s’en débarrasseratelle ? Et libre et forte poursuivratelle le chemin du progrès que la voie de l’évolution décrit pour elle ? Les forces productives qui ont été produites dans la société capitaliste sont devenus irréconciliables avec le système même sur lequel elles ont été bâties. La tentative de soutenir ce système de propriété rend impossible tout nouveau développement social et condamne la société à la stagnation et à la décadence. Le système social capitaliste a fini sa course, sa dissolution est maintenant une question de temps. Tel un destin implacable, les forces économiques mènent la production capitaliste au naufrage, la construction d’un nouvel ordre social à la place de celui qui existe n’est plus quelque chose de simplement désirable, il est devenu quelque chose d’inévitable. Telles que sont les choses aujourd’hui la civilisation ne peut durer nous devons ou avancer ou retomber dans la barbarie. L’histoire de l’humanité est déterminée non par les idées mais par le développement économique qui progresse irrésistiblement obéissant à des lois sousjacentes précises et non aux souhaits ou aux fantaisies de quiconque.’ (Karl Kautsky, ’La lutte de classe’ Programme d’Erfurt ce programme a été la base officielle de la politique du parti socialdémocrate de 1891 jusqu’après le première guerre mondiale)

Autant que cette insistance sur l’effondrement inévitable du capitalisme du fait de ses contradictions internes, le programme d’Erfurt contenait aussi des buts et des tactiques eminemments réformistes et ce sont eux qui ont dominés la Deuxième Internationale, dont la pratique devient : construction d’un ensemble d’institutions socialistes et action au travers du parlement. Dans ce programme, on voit les thèmes récurrents de la théorie de la décadence du capitalisme : l’identification du projet révolutionnaire avec le progrès dans l’évolution de la société ; l’attribution de la primauté aux lois économiques du développement du capital et la réduction de l’action révolutionnaire à une réaction à un mouvement inévitable. Bien qu’on insiste sur le besoin d’une action politique, elle est vue comme devant être au service du développement objectif. Le socialisme n’est pas vu comme la création libre du prolétariat, mais comme le résultat naturel du développement économique dont le prolétariat devient l’héritier. C’est cette conception, partagée par ceux qui se présentent euxmêmes comme les héritiers de la ’tradition marxiste’, et donc par là de la Deuxième Internationale, que nous devons “gratter”. Le programme d’Erfurt n’était pas seulement un compromis entre la position ’révolutionnaire’, selon laquelle le capitalisme allait vers sa fin, et un reliquat de réformisme. Dans ce côté ’révolutionnaire’, on avait déjà la transformation de la conception révolutionnaire de la chute du capitalisme en un effondrement économique mécanique et fatal.

L’héritage de Marx

En adoptant une théorie de l’écroulement capitaliste, la Deuxième Internationale s’était définie comme le courant marxiste organisé du mouvement ouvrier. En effet pour la plupart des membres de la Deuxième Internationale, comme pour la plupart des membres des partis léninistes aujourd’hui, ’Le Capital’ était le grand livre, jamais lu, qui prouvait l’effondrement du capitalisme et l’inévitabilité du socialisme. Le contenu de la rupture dans la Première Internationale était voilé par l’acrimonie personnelle entre Marx et Bakounine. D’après Debord on peut voir tant chez Marx que chez Bakounine puis dans les positions anarchistes et marxistes les marques des diverses forces et faiblesses du mouvement ouvrier historique. D’un point de vue organisationnel, les idées de Marx, n’apercevant pas les dangers qu’il y avait à se servir de l’Etat, et les idées élitistes de Bakounine sur quelques centaines de révolutionnaires tirant les ficelles de la révolution européenne, étaient tout autant autoritaires les une que les autres

Les marxistes comprirent les changements survenus au sein du capitalisme et en firent la théorie, ils échouèrent à en faire la base d’une pratique révolutionnaire. Pendant ce temps, les anarchistes avaient maintenu la nécessité d’une pratique révolutionnaire mais n’avaient pas réagi aux changements historiques du capitalisme pour pouvoir trouver les moyens de répondre à cette nécessité. Tandis que la part de vérité de la pensée anarchiste doit toujours être présente dans notre critique, si nous voulons développer la théorie nous devons nous tourner vers le courant marxiste du mouvement ouvrier.(5)

La question se pose alors de savoir si la Deuxième Internationale a adopté les précieux éléments que l’on trouve chez Marx. Autant que les différences personnelles, la scission dans l’Internationale reflétait une sérieuse différence dans la manière d’analyser la capitalisme. La critique de Marx de l’économie politique avait pris ses distances avec une critique morale ou utopique. Il rejeta fermement l’idée simpliste selon laquelle le capitalisme est ’mauvais’. La nécessité de comprendre le mouvement du capital et de structurer son rejet dans la pratique implique le rejet de ce simplisme .

Les réactions de Marx et de Bakounine à la commune de Paris montrent leurs divergences. Bakounine applaudit à cette action et essaya d’organiser “ces quelques centaines de révolutionnaires” dans la révolution en acte. Tandis que Marx, tout en reconnaissant que les Communards avaient trouvé les formes par lesquelles le capitalisme peut être nié, pensait que la défaite montrait la faiblesse du prolétariat à ce moment. La critique par Marx de l’économie politique a donné une théorie du développement capitaliste et de ses contradictions. Dans cette critique il est clairement établi que le capitalisme est un système de pouvoir de classe transitoire, sorti d’un système de classe antérieur mais dont la dynamique va audelà de tous les systèmes antérieurs.

Le programme d’Erfurt et la pratique de la Deuxième Internationale représentent une interprétation particulière des analyses pénétrantes de la critique de Marx. La théorie du déclin du capitalisme est une interprétation de la compréhension par Marx du caractère transitoire du capitalisme et de ce que ce caractère signifie. C’est une interprétation qui transforme la notion de dynamique spécifique de développement en une théorie mécaniste et déterministe de l’effondrement inévitable. Marx a établi comment le système de classe dominant et la lutte de classes agissent au travers de la marchandise, du travail salarié etc. Le capitalisme est essentiellement le mouvement du travail aliéné et de la formevaleur . Mais cela signifie que ’l’objectivité’ du capitalisme comme mouvement du travail salarié est toujours ouverte à la rupture ou à la modification par son côté subjectif. L’ironie, dans la scission de la Première Internationale, était que Bakounine considérait l’économie de Marx comme excellente. Il ne saisit pas que la contribution de Marx n’était pas une économie mais une critique de l’économie ainsi qu’une critique de la séparation de l’économie et de la politique.(6)

Comme nous allons le voir la Deuxième Internationale dans son adoption de ’l’économie’ de Marx fit la même erreur en prenant la critique de l’économie politique offerte aux révolutionnaires, comme une économie plutôt que comme une critique de la forme sociale de la société capitaliste. Derrière la théorie de l’effondrement, on trouve l’idée selon laquelle le socialisme est la solution à ’ l’anarchie capitaliste du marché’ et la libération des forces productives des relations d’appropriation privative capitalistes qui les enchaînent. Le capitalisme est vu comme une économie irrationnelle et le socialisme comme une économie pleinement planifiée. Les théoriciens du mouvement ouvrier étaient convaincus que la dynamique historique était de leur côté. Se focalisant sur l’idée de Marx que les sociétés par actions ’sont une abolition du système capitaliste privé sur la base du capitalisme lui-même’(7), ils pensaient que la future socialisation de la production était évidente dans l’extension du crédit, des sociétés par actions, des trusts et des monopoles et que c’était là les bases du socialisme. A une date non précisée, une révolution aurait lieu et les capitalistes perdraient leur emprise sur les forces productives socialisées qui tomberaient entre les mains des travailleurs qui pourraient poursuivre le développement historique de ces forces productives.

C’est une lecture optimiste des axes du développement capitaliste qui confie l’action de transformation sociale à l’orientation du capital vers la centralisation et la coordination. La théorie de certains sur la façon dont le capitalisme se transforme en socialisme, comme on vient de le voir, est fondée sur la conviction que Le Capital (livres I à III) donne un compte rendu complet, systématique et scientifique du capitalisme et de sa destinée. C’est voir Le Capital comme essentiellement complet ce qu’il n’est pas (8). Engels prépara pour la publication les livres II et III dans lesquels, comme dans le livre I, bien qu’ il y ait des avis sur la mort du capitalisme, il n’y a pas de théorie finie des modalités de déclin et d’effondrement du capitalisme. Engels lui-même, bien qu’attiré par une telle théorie par la longue dépression des années 1870 et 1880, ne l’établit jamais. C’est cette crise et les conjectures d’Engels sur celleci qui ont amené Kautsky à faire de l’effondrement capitaliste le point central du programme d’Erfurt et c’est le boom prolongé qui succéda à la dépression dans les années 1890 qui provoqua le débat sur le révisionnisme.

Le révisionnisme et la fausse opposition au révisionnisme.

Le plus grand propagateur du révisionnisme fut Bernstein, son opposant fut d’abord Kautsky, puis, et de manière plus intéressante Luxemburg. A un premier niveau, Bernstein argumentait dans l’optique d’amener le parti à faire coïncider sa théorie avec sa tactique et à embrasser le révisionnisme de bon coeur. Cependant le point central de ses arguments et de la controverse révisionniste, était l’insistance sur ce que le déclin économique et l’effondrement, inclus dans le programme d’Erfurt, s’était révélé comme faux de par la fin de la longue période de dépression et les changements du capitalisme, c’est à dire le développement des cartels, du commerce international, du système du crédit, qui montraient que le capitalisme étaient capable de résoudre sa tendance à la crise. Bernstein avançait que l’héritage de Marx était double, d’un côté une ’pure science du socialisme marxiste’ et de l’autre un ’une mise en pratique’ qui incluait un engagement moral pour la révolution. L’idée de déclin et d’effondrement ainsi que la position révolutionnaire qu’elle impliquait était, soutenait Bernstein, scientifiquement fausse et devait être éliminée de même que l’élément dialectique qui, chez Marx, en était le fondement. A coup d’arguments passionnés, Kautsky et Bernstein s’engagèrent dans une bataille de statistiques pour savoir si la théorie de l’effondrement était fondée ou non (9). Ce qui importe dans le débat sur le révisionnisme c’était que Bernstein et Kautsky étaient d’accord sur la tactique la furieuse dispute sur la théorie cachait une complicité sur la pratique. Ce que Kautsky défendait et ce que Berstein attaquait était une caricature de la théorie révolutionnaire une théorie devient idéologie du fait de sa séparation d’avec la pratique et qui plus est, plus proche du marxisme d’Engels que des idées de Marx. Kautsky tenait sa crédibilité de son association avec les deux ’vieux’ même s’il n’avait eu, presque exclusivement, de contacts qu’avec Engels. Il poursuivait le processus entamé par Engels (dans des travaux comme la ’Dialectique de la nature’) de perte du sujet dans une perspective déterministeévolutionniste de l’histoire.

Quand des révolutionnaires comme Luxemburg intervinrent, ils soutenait une position qui était déjà la négation d’une position révolutionnaire solide. La critique de Bernstein par Luxemburg était plus profonde que celle de Kautsky en ce qu’elle saisissait l’étendue de la perte de l’aspect dialectique dans la lecture de Marx par Berstein et la réduction qu’il lui faisait subir, la ramenant à l’économie bourgeoise. Tandis que Kautsky essayait de montrer qu’il n’y avait pas de problème de dualisme dans Le capital de Marx et que les notions d’effondrement du capitalisme et de besoin de révolution étaient absolument scientifiques, Luxemburg voyait un dualisme : ’le dualisme du futur socialiste et du présent capitaliste... le dualisme du capital et du travail...le dualisme de la bourgeoisie et du prolétariat...le dualisme de l’antagonisme de classe qui prend forme à l’intérieur de l’ordre social capitaliste’ (10). On voit une tentative de faire s’échapper la perspective révolutionnaire du scientisme de la Deuxième Internationale. Cependant, quand elle en arrive à développer ses propres positions sur l’effondrement du capitalisme, on voit apparaître une nouvelle forme différente de dualisme. Sa position était irréductiblement divisée entre d’un côté un engagement révolutionnaire et de l’autre une théorie objectiviste de l’effondrement capitaliste. Sa théorie de l’effondrement était fondée sur une lecture des schémas de Marx (11) destinée à montrer dans quel cas il y a impossibilité de la reproduction du capital ; toutefois l’objet de ces schémas est d’indiquer la précarité de la reproduction capitaliste et de démontrer à quelles conditions elle est possible. Etonnamment de la part de quelqu’un qui était engagé dans une action révolutionnaire de masse et de base, sa théorie de la crise capitaliste, du déclin, de l’effondrement, était entièrement fondée au niveau de la circulation et du marché, de telle façon qu’elle n’impliquait pas du tout le prolétariat, au niveau des schémas tout le monde est acheteur ou vendeur de marchandises de telle sorte que les ouvriers ne peuvent être agents de la lutte.

La théorie du déclin de Luxemburg a comme prémisse le postulat que le capitalisme a besoin des marchés extérieurs noncapitalistes pour absorber le surplus de profit, et que lorsqu’ils sont épuisés l’effondrement est inévitable. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’était pas engagée dans le combat politique, elle ne suggérait pas qu’on doive attendre l’effondrement, elle déclarait que le prolétariat devait faire la révolution avant un tel effondrement. Mais sa position était quand même économiste, en ce qu’elle posait l’effondrement à partir d’un déséquilibre purement économique, même si elle ne l’était pas à la manière de la théorie orthodoxe de la Deuxième Internationale qui comptait sur les forces économiques pour amener le socialisme. Luxemburg était une révolutionnaire et elle participa à la révolution en Allemagne, mais sa conception du procès capitaliste était fausse, fondée qu’elle était sur une mécompréhension du rôle des schémas de Marx. Cependant elle pensait qu’il fallait prouver scientifiquement que le capitalisme ne pouvait se développer indéfiniment et c’est cet impératif qui est la clé de la véhémence de la ’controverse sur l’effondrement’.

La gauche de la Deuxième Internationale, voyant que les négateur de la banqueroute s’orientaient vers le réformisme, conçurent la cohérence de cette évolution : ’ Si le M.P.C. peut assure une expansion sans limite des forces productives du progrès économique, il est en effet invincible’. L’argument objectif le plus important pour soutenir la théorie sociale s’effondre ! L’action politique socialiste et la signification idéologique de la lutte de classe du prolétariat cessent de refléter les événements économiques et le socialisme n’apparaît plus comme une nécessité historique (12). Pour celui qui suit Luxemburg, la raison d’être révolutionnaire c’est que le capitalisme doit connaître une crise insoluble, due à une tendance purement économique à l’effondrement qui s’actualise quand les marchés sont épuisés. L’effondrement capitaliste et la révolution prolétarienne sont essentiellement séparés et leur connexion ne repose que sur l’idée que le premier rend la seconde nécessaire.

Etant totalement engagée dans l’action révolutionnaire et, à la différence de Lénine, pensant qu’une telle action devait être une action autonome du prolétariat, elle posait de manière dualiste que ce qui rend l’action nécessaire : sans la révolution, le capitalisme s’effondrera dans la barbarie. En cela elle avait tort : le capitalisme ne s’effondrera que par l’action prolétarienne. Ce qu’il fallait argumenter contre Bernstein ce n’était pas que le capitalisme ne pouvait résoudre ses problèmes grâce à ses propres formes de planification ( bien qu’il ne puisse jamais résoudre ses problèmes de manière permanente puisqu’ils ont leur racine dans la lutte des classes ) cette résolution exigeant une économie socialiste planifiée. Ce qu’il fallait répondre, c’était que le débat sur la question de savoir si les problèmes du capitalisme pouvaient être résolus à l’intérieur de lui-même ou seulement grâce à une économie socialiste planifiée, passait à côté du point crucial. Ces problèmes ne sont pas nos problèmes. Notre problème est celui de l’aliénation, du contrôle de nos vies et de nos activités. Même si le capitalisme pouvait résoudre sa tendance à la crise, ce qu’il ne peut pas car cette tendance c’est l’expression de l’antagonisme de classes, cela ne résoudrait pas notre problème avec lui.

Mais c’est là que ça coince. L’économie socialiste comme l’envisageait les marxistes de la Deuxième Internationale était une solution (le capitalisme d’Etat.) aux problèmes du capitalisme. Les meilleurs sociauxdémocrates de gauche (13) identifièrent le socialisme avec l’autoémancipation, mais le conflit sousjacent avec la position capitaliste d’Etat de la droite comme du centre du parti prit la forme du conflit avec les révisionnistes sur la question de l’effondrement économique. Il ne s’agit pas de dire que le parti Socialdémocrate et la Deuxième Internationale étaient simplement le parti du capitalisme d’Etat. Ils représentaient les aspirations de millions d’ouvriers et ce furent souvent des ouvriers qui avaient été membres de la Deuxième Internationale qui prirent la direction d’actions communistes. Mais idéologiquement, la Deuxième Internationale avait des buts capitalistes d’Etat et ceux qui partageaient ces buts, comme Luxemburg, le faisaient de façon contradictoire. Un aspect de cette contradiction était le maintient de la thèse objectiviste du déclin.

Bernstein attaqua Kautsky et l’orthodoxie de la Deuxième Internationale sur l’effondrement inévitable et sur la révolution causée par une fatalité déterministe. Il lança cette attaque en liaison avec la promotion du réformisme et l’abandon de toute prétention révolutionnaire. Mais en réalité l’idée d’un évolution déterministe de l’économie était le parfait pendant du réformisme. La théorie de l’effondrement de la Deuxième Internationale impliquait une conception fataliste de la fin du capitalisme, autorisant ainsi le réformisme comme alternative à la lutte des classes. La théorie du déclin /décadence mise en avant par les révolutionnaires était différente de celle implicitement contenue dans le programme d’Erfurt en ce que pour des gens comme Lénine et Luxemburg la notion d’effondrement est posée comme l’aboutissement du stade final du capitalisme : le capitalisme monopoliste / impérialisme. En reconnaissant les changements, ils étaient curieusement plus proches de Bernstein que de Kautsky, mais ils marquaient leur opposition à ses conclusions réformistes en accentuant leur engagement dans le sens de l’inévitabilité de l’effondrement. Alors que Bernstein pensait que les changements montraient la résolution par le capital de tout tendance à l’effondrement, Lénine et Luxemburg y voyaient l’expression de l’entrée dans le stade final avant l’effondrement.

La question politique :’Réforme ou révolution ?’ s’est retrouvée liée à la question faussement empirique du déclin. Pour les sociauxdémocrates de gauche, il est essentiel d’insister sur le fait que le capitalisme est en décadence qu’il approche de son effondrement. Tout le sens du ’marxisme’ réside dans l’acceptation de la banqueroute du capitalisme et donc de la nécessité de la révolution. Ainsi ils s’engagent dans l’action révolutionnaire mais, comme on l’a vu, parce que toute l’attention est fixée sur les contradictions objectives du système et que l’action révolutionnaire n’est qu’une réaction à cellesci, ils ne font pas la liaison avec la vraie condition nécessaire de la fin du capitalisme : le développement concret du sujet révolutionnaire. Il semblait à la plupart des révolutionnaires du moment, comme Lénine et Luxemburg, que la position révolutionnaire était de croire à l’effondrement, alors que la théorie de l’effondrement autorisait la position réformiste depuis le début de la Deuxième Internationale. Le problème était que la théorie du déclin capitaliste comme théorie de l’effondrement du mode de production capitaliste de par ses propres contradictions objectives, inclut une attitude essentiellement contemplative devant l’objectivité capitaliste. Alors que ce que nécessite réellement la révolution est de rompre avec cette attitude contemplative. Le problème fondamental, dans le débat sur le révisionnisme dans la Deuxième Internationale, était que les deux côtés partageaient une conception appauvrie de l’économie comme simple production de choses alors qu’elle est aussi production de rapports de production et de relations , ce qui bien sûr inclut la conscience que les personnes ont de ces relations (14). Cette espèce d’économisme (considérant une économie de choses et non de relations) tend vers l’idée d’un développement autonome des forces productives de la société et vers la neutralité de la technique. Avec une économie ainsi vue, son développement est une question technique et quantitative. Parce que la Deuxième Internationale avait cette idée naturaliste de la signification du développement du capitalisme, on pouvait maintenir une croyance dans l’effondrement du capitalisme sans aucun engagement dans une pratique révolutionnaire. Parce que la gauche comprenait la théorie de l’effondrement comme étant révolutionnaire, Lénine pouvait être surpris de voir Kautsky, qui avait écrit une version de cette théorie dans le programme d’Erfurt, trahir la cause révolutionnaire. Quand la gauche bataillait contre le courant majoritaire complice du capital, elle conservait la théorie de l’effondrement. Ainsi les sociauxdémocrates radicaux comme Lénine et Luxemburg combinaient une pratique révolutionnaire avec une position théorique fataliste qui avait ses origines dans le réformisme.

Dire que la Deuxième Internationale était coupable d’économisme est devenu un lieu commun. Nous avons à réfléchir à ce que cela signifie et voir si tant les Trotskistes que les Communistes de gauche, qui ont pu critiquer les politiques de la Deuxième Internationale, ont poursuivi sa théorie. A notre avis ils ne l’ont pas fait, ils ont retenu une théorie appauvrie de la Deuxième Internationale sur l’économie capitaliste et sur sa tendances à la crise et à l’effondrement avec son corollaire : la lutte politique et sociale, impliquée par une telle conception de la crise, se déroule au niveau économique. On ne parvient pas à saisir que l’objet auquel nous faisons face est la relation entre capital et travail salarié, c’est à dire la relation sociale d’exploitation de classe qui se reproduit à travers toute la société capitaliste. Les sphères de production et de reproduction politiques et idéologiques sont toutes des moments entrelacés dans cette relation qui est reproduite en chacun de nous.

La socialdémocratie radicale

Ce fut avec les sociauxdémocrates radicaux tels Luxemburg, Lénine et Boukharine que la conception achevée d’une époque décadente du capitalisme est parvenue à l’idée qu’à un certain stade généralement autour de 1914 le capitalisme a basculé dans son étape de déclin final. L’Accumulation du capital de Luxemburg est une des sources de la théorie du déclin, même si la plupart des révolutionnaires, à l’époque et maintenant, (15) n’étaient et ne sont pas d’accord avec sa thèse. D’autres sociauxdémocrates de gauche comme Boukharine et Lénine fondèrent leur théorie de l’impérialisme et de la phase décadente du capitalisme sur Le capital financier d’Hilferding. Dans ce travail Hilferding rattache les nouveaux aspects de l’économie capitaliste l’interpénétration des banques et des compagnies par actions, l’expansion du crédit, la restriction de la concurrence entre les cartels et les trusts à la politique étrangère expansionniste de l’Etatnation. Hilferding tout en voyant cette phase comme déclin du capitalisme et transition au socialisme, ne pensait pas que le capitalisme s’effondrerait nécessairement ni que sa tendance à cet effondrement se réaliserait forcément, sa tendance politique l’orientait vers le réformisme. Les théories de Boukharine et de Lénine, produites après 1914, voyaient l’impérialisme et la guerre comme la politique inévitable du capital financier. Ils identifièrent cette forme comme la forme décisive du déclin du système, car la progression naturelle du capital financier et monopolistique est immédiatement expansion impérialiste et guerre dont l’aboutissement devait être la révolution prolétarienne.(16)

’L’impérialisme’ de Lénine, qui est devenu pour ses disciples un texte crucial de l’époque moderne, décrit la phase impérialiste du capitalisme : ’comme un capitalisme en transition ou plus précisément comme un capitalisme moribond’(17). Pour Lénine, dans la planification capitaliste des grandes compagnies, il est évident que nous avons la socialisation de la production et plus seulement une ’organisation’ car l’économie privée et les relations de propriété privée constituent une coquille qui ne convient plus à son contenu, une coquille qui doit inévitablement dégénérer si son remplacement est artificiellement retardé, une coquille qui peut rester à l’état dégénéré pour une très longue période mais qui doit inévitablement être changée (18). Le texte de Lénine de même que ’L’impérialisme et l’économie mondiale’ de Boukharine qui a eu une grande influence sur lui, adopte l’analyse d’Hilferding sur ’le stade final du capitalisme’ monopoles, capital financier, exportation de capital, formation de cartels et de trusts internationaux, division territoriale du monde. Mais alors qu’Hilfreding pensait que ces développements, particulièrement la planification d’Etat à ce stade du ’capitalisme organisé’, étaient progressifs et autorisaient une avancée pacifique vers le socialisme, Lénine pensait que le capitalisme ne pouvait se développer plus avant. La continuité entre la théorie réformiste de la Deuxième Internationale et la théorie ’révolutionnaire’ des bolcheviks en terme de conception du socialisme, comme socialisation capitaliste de la production sous contrôle ouvrier, est une des clés de l’échec de la gauche au XX° siècle. Hilferding écrit : ’La tendance du capital financier est d’établir un contrôle social de la production, mais c’est une forme antagonique de socialisation tant que le contrôle de la production reste entre les mains d’une oligarchie. La lutte pour déposséder cette classe dirigeante constitue la phase ultime de la lutte de classe entre bourgeoisie et prolétariat. La fonction socialisatrice du capital financier facilite énormément la tâche du dépassement du capitalisme. Une fois que le capital financier a mis les branches les plus importantes sous son contrôle, il suffit pour la société à travers ses organes exécutifs conscients l’Etat conquis par la classe ouvrière de saisir le capital financier pour obtenir le contrôle immédiat de ces branches de la production. (...) Prendre possession de six grandes banques de Berlin, signifierait prendre possession des plus importantes sphères de l’industrie à grande échelle, et faciliterait grandement les phases initiales de la politique socialiste pendant la période de transition, quand la comptabilité capitaliste sera encore utile.’ (19).

Henrik Grossman qui, comme nous le verrons, est un des théoriciensclé du déclin se réfère à cette conception comme à ’Un rêve de banquier aspirant au pouvoir sur l’industrie au travers du crédit...Le putschiste d’Auguste Blanqui traduit en économie’ (20) et la compare à celle de Lénine dont il se sent plus proche. ’Le capitalisme a créé un appareil de comptabilité dans les structures des banques, des consortiums, du service des postes, des sociétés de consommateurs, des syndicats d’employés de bureau .Sans les grandes banques le socialisme serait impossible. Les grandes banques sont ’l’appareil d’Etat’ dont nous avons besoin pour établir le socialisme et que nous prendrons toutprêt du capitalisme, notre tâche est simplement d’élaguer ce qui mutile ’capitalistement’ cet excellent appareil pour le faire encore plus gros, encore plus démocratique, encore plus englobant, la quantité sera transformée en qualité. Une seule banque d’Etat, la plus grande des grandes sera ... le squelette de la société socialiste’ (21). Tandis qu’Hilferding pense que la prise de contrôle du capital financier peut se faire graduellement, Lénine pense qu’elle nécessite une révolution mais tous deux identifient le socialisme avec la prise de contrôle des formes de planification, d’organisation et de travail du capitalisme.

L’impérialisme comme stade du capital financier et monopoliste était pour Lénine le stade de la décadence du capitalisme, Luxemburg, avec des d’analyses différentes, concluait de manière similaire que l’effondrement était inévitable. Dans ce débat fratricide, les léninistes accusaient Luxemburg de fatalisme ou de spontanéisme et de ne pas croire en la lutte des classes. Mais, même si Luxembourg et Lénine différaient dans leurs analyses de l’impérialisme, leurs conceptions de la fin du capital était essentiellement la même le développement du capitalisme avance vers l’effondrement du système et c’est la tâche des révolutionnaires d’en faire le socialisme et non la barbarie. Aucun de ces deux penseurs n’étaient opposés à la lutte de classe, pour les deux leur idée était que le développement du capitalisme avait atteint un point de crise, et que donc maintenant c’était à eux d’agir.

Toutefois, derrière les similitudes chez Lénine et Luxemburg sur le capital entrant dans son stade final, il reste une différence considérable car Luxemburg faisait une importante critique du modèle statique de transformation socialiste défendu par la socialdémocratie alors que Lénine ne faisait pas cette critique. Après la révolution bolchevique, dans les débats au sein de la socialdémocratie, le léninisme était d’une part accusé par Luxemburg de volontarisme mais d’autre part défendu comme réaffirmant la lutte de classe. Ce dont il était réellement question c’était le maintien par Lénine d’une définition objectiviste du socialisme (le développement d’une dialectique économique objective) combinée avec une perspective volontariste. Il chevaucha la lutte de classe ou plutôt il sut y être réceptif et se faire porter par elle mais une fois au pouvoir il commença le développement de l’économie par le haut, c’est ainsi qu’il comprenait le socialisme. Politiquement, Lénine et les bolcheviques rompirent avec le marxisme de la Deuxième Internationale, plus exactement avec la théorie orthodoxe des stades qui impliquait que la Russie devait d’abord connaître une révolution bourgeoise avant la révolution prolétarienne. Mais ce n’était pas une rupture fondamentale avec la théorie économiques des forces productives de la Deuxième Internationale. La théorie de Trotski de la révolution permanente, que les bolcheviques adoptèrent effectivement en1917, n’était pas fondée sur une critique de la notion réifiée de développement des forces productives de la Deuxième Internationale, mais insistait sur la nécessité de considérer ce développement au niveau du marché mondial. La condition du socialisme était toujours le développement des forces productives, pris au sens restreint, simplement on posait que le stade suprême et décadent du capitalisme interdisait à la Russie d’accéder à ce niveau de développement(22).

Les bolcheviques reconnurent que la Russie avait besoin d’un développement de ses forces productives et parce qu’un tel développement était identique à une modernisation capitaliste, en volontaristes, ils choisirent de les développer de manière socialiste. Le caractère combiné et inégal du développement sous l’impérialisme signifiait que le capitalisme avait échoué à se développer lui-même, les bolcheviques devaient le faire. Bien sûr ils attendaient l’aide d’une révolution en Europe occidentale, mais avec l’introduction du taylorisme, des spécialistes capitalistes et du directeur unique dans les entreprises, on voit que la tâche que les bolcheviques comprirent comme socialiste était en fait le développement de l’économie capitaliste. Ces mesures ne leur furent pas imposées par les événements, elles faisaient partie de leur perspective dès le début. Dans le même texte d’avant la révolution d’octobre, Lénine admet que ’nous avons besoin de bons organisateurs de la banque et de la fusion d’entreprise et il sera nécessaire de payer à ces spécialistes de hauts salaires durant la période de transition’, mais il déclare ne vous inquiétez pas : ’Nous les placerons cependant sous le contrôle ouvrier et nous appliquerons totalement la règle ’qui ne travaille pas ne mange pas’ Nous n’inventerons pas les formes d’organisation du travail nous les prendrons toutes prêtes du capitalisme. Nous prendrons la direction des banques, des consortiums, des meilleures usines, des stations expérimentales, des académies, et ainsi de suite, tout ce que nous aurons à faire sera d’emprunter les meilleurs modèles fournis par les pays avancés’ (23).

Alors qu’Hilferding avait vu le rôle de la planification d’Etat, au stade du capitalisme organisé, comme base de la transition pacifique au socialisme, Lénine était convaincu de devoir prendre le pouvoir, mais ils étaient d’accord sur le point selon lequel la planification capitaliste était le prototype de la planification socialiste. Pour nous la révolution c’est le retour du sujet à lui même, pour Lénine c’est le développement d’un objet . Pour défendre Lénine, on peut dire que le socialisme était impossible en Russie et qu’il attendait la révolution en Allemagne. Mais sa conception du socialisme, celle de la Deuxième Internationale, dont il ne sépara jamais était le capitalisme d’Etat.

Dans la conception des bolcheviques et de la Deuxième Internationale, la socialisation de l’économie sous le capitalisme était neutre et sans le moindre doute positive, l’anarchie de la circulation était le problème dont on devait se débarrasser. Mais la socialisation capitaliste n’est pas neutre elle est capitaliste et en cela nécessite une transformation. Les mesures bolcheviques sont le produit direct de leur adhésion à la Deuxième Internationale, à l’identification du socialisme avec la planification. La notion de déclin et de décadence est conçue comme le développement des contradictions entre la socialisation croissante des forces productives la planification la rationalité de la production et l’irrationalité et l’anarchie développées par l’appropriation privative au travers du marché. La première est bonne la seconde mauvaise. La solution, impliquée par cette conception, aux problèmes du capitalisme est d’étendre la planification à la sphère de la circulation. Mais les deux côtés sont capitalistes, le prolétariat ne fait pas que prendre en main le contrôle capitaliste du procès dé travail et y ajouter le contrôle de la consommation. Il transforme toutes les sphères de la vie la régulation sociale du procès de travail n’est pas la même que la régulation capitaliste.

La position économiste du marxisme de la Deuxième Internationale, partagée par les bolchevistes, dominait le mouvement ouvrier car elle réfléchissait une composition de classe particulière le technicien qualifié et l’ouvrier professionnel qui s’identifiaient au procès productif (24). L’idée que le socialisme est du côté du développement des forces productives considérées comme économiques est un produit du manque de développement des forces productives considérées comme sociales. (25). On pourrait dire qu’à un certain niveau de développement des forces productives, la tendance en faveur d’un programme socialiste ’capitaliste d’Etat’ est dominante et qu’une véritable position communiste révolutionnaire est plus difficile à développer. Le projet communiste était adopté par de nombreux ouvriers, mais ils ne purent le réaliser. Cela est toujours problématique de considérer l’histoire en se posant la question de savoir s’il était possible à telle ou telle révolution de l’emporter ; elle n’a pas réussi c’est tout. Le communisme n’est jamais possible dans le passé, il ne l’est qu’à l’avenir, à partir du présent. Ce que nous pouvons faire c’est chercher les raisons pour lesquelles le projet communiste ne fut pas réalisé alors, afin de prendre ces raisons en compte dans nos efforts actuels pour le réaliser.

Une bataille eut lieu où de plus en plus les forces du capital prirent la forme du parti ouvrier capitaliste d’Etat. En considérant les forces productives comme étant neutres, alors qu’elles sont capitalistes, les bolchevistes sont devenus une force capitaliste. Sous le stalinisme l’idéologie des forces productives a atteint des sommets d’imbécillité mais malgré quelques différences il y avait bien continuité avec les idées de Trotski et de Lénine. L’écrasement des ouvriers par les sociauxdémocrates allemands et par les bolcheviques exprimaient des deux côtés la victoire du capital au travers de l’idéologie capitaliste d’Etat. On ne peut nier qu’il aurait pu y avoir un développement communiste, mais un tel développement aurait eu pour contenu les actions conscientes des producteurs librement associés, et non le ’développement des forces productives’ qui présuppose leur séparation d’avec le sujet (26).Il n’aurait pas eu, comme le programme bolcheviste, le même contenu technicoéconomique que le développement capitaliste. Le communisme n’est pas construit d’enhaut il ne peut être que le mouvement de l’autoémancipation prolétarienne.

L’héritage d’Octobre

Les deux principaux promoteurs de la théorie de la décadence /déclin(trotskisme et communisme de gauche) trouvent leur origine dans cette période de guerre et de révolution. Très évidemment il y avait des éléments objectifs qui soutenaient cette théorie la guerre était catastrophique (27) et le capitalisme semblait vraiment fini. Cependant la révolution échoua.

La forme trotskiste du léninisme n’a jamais réussi à rompre avec les conceptions de la Deuxième Internationale sur ce qui constitue la crise du capitalisme et sur ce que devrait être le socialisme. Lénine, adoptant la théorie de l’entrée en déclin du capitalisme, insista sur le fait qu’aucune crise n’était nécessairement finale. Trotski, de son côté, parla d’effondrement inévitable. Sa politique après 17 était dominée par l’idée que le capitalisme en était à, ou s’approchait de, sa crise finale dans laquelle la révolution était inévitable. Le marxisme de Trotski était fondé sur la primauté des forces productives, et sa compréhension des forces productives était simpliste et technique, pas très différente de celle de Staline. ’Le marxisme établit le développement technique comme la source fondamentale du progrès et construit le programme communiste sur la dynamique des forces productives’ (28). Lorsqu’il était encore membre de la bureaucratie soviétique, sa notion mécaniste des forces productives, l’amena à justifier la militarisation du travail et à accuser les ouvriers qui résistaient au taylorisme de ’romantisme tolstoïen’. En exil, il ne centra pas sa critique de l’Union Soviétique sur la position des ouvriers ( sur lesquels il avait toujours voulu faire feu) mais sur le manque de développement technique. Il pose que : ’La force et la stabilité des régimes sont déterminées à long terme par la productivité relative de leur travail’. Une économie socialiste possédant une technique supérieure à celle du capitalisme serait réellement garantie dans son développement socialiste pour ainsi dire automatique ce qui est malheureusement toujours impossible à dire de l’économie soviétique’ (29). Malgré cela il y avait bien quelque chose qui donnait tout de même à la Russie une avance sur le capitalisme décadent : ’Le mal fondamental du système capitaliste n’est pas le fait dispendieux d’avoir des classes mais que, dans le but de maintenir son droit d’être dispendieuse, la bourgeoisie maintienne la propriété privée des moyens de production, condamnant ainsi le système économique à l’anarchie et à la décadence’(30). L’Union Soviétique était progressiste parce que, bien qu’elle eut une strate sociale dirigeante vivant sur un grand pied, avec la planification elle avait dépassé l’irrationalité capitaliste et la décadence. Elle était en retard à cause d’un manque de développement technique. La défense trotskiste orthodoxe de l’Union Soviétique en tant qu’Etat ouvrier dégénéré était permise par le modèle de développement économique qui voit dans le contrôle d’Etat et la planification un progrès. A cause du changement des rapports de productions ou, ce qui pour Trotski revenait au même, des rapports de propriété, le régime d’une façon ou d’une autre était positif (31). Cette position était l’expression logique de la théorie selon laquelle la socialisation capitaliste est positive et l’appropriation privative négative, ainsi si l’on se débarrasse de l’appropriation privative la propriété privée on a le socialisme. On peut appeler cela socialisme mais c’est le capitalisme d’Etat.

La chute du taux de profit

Le trotskisme, en tant que tradition, trahit ce qu’il proclame représenter, c’est-à-dire tout ce qui fut positif dans la vague révolutionnaire 1917-21. L’importance de la gauche et des communistes de conseils est que, dans leur insistance authentique sur l’autoémancipation prolétarienne, ils montrent la grande vérité de la période à l’encontre de sa représentation léniniste. Cependant, à la suite de la défaite du prolétariat et de leur isolement d’avec les luttes, les petits groupes de communistes de gauche fondent de plus en plus leurs positions sur l’analyse objective décrivant le capitalisme comme décadent. Cette analyse eut un certain développement, en particulier avec Henryk Grossman qui produisit une élaboration méticuleuse de la théorie de l’effondrement. Cette analyse constitua une alternative à l’analyse de Luxemburg. Au lieu de fonder la théorie de l’effondrement sur l’épuisement des marchés extracapitalistes, il la fonda sur la chute du taux de profit. Depuis lors, presque toutes les théories marxistes orthodoxes de la crise ont été fondées sur la baisse du taux de profit. Mais dans sa théorie il avance que la tendance à la baisse du taux du profit, qu’on trouve chez Marx, (32) amène à une chute de la masse relative de profit qui finalement sera trop petite pour que l’accumulation se poursuive.

Dans l’exposé de Grossman l’effondrement capitaliste est un procès purement économique, inévitable, même si la classe ouvrière n’est plus qu’un simple rouage capitaliste. Grossman essaie de prévenir la critique : ’Parce que je me suis délibérément limité à décrire uniquement les présuppositions économiques de l’effondrement capitaliste dans cette étude, laissezmoi dissiper une suspicion d’ ’économisme pur’ dès le début. Il est inutile de gâcher du papier sur la connexion entre l’économie et la politique ; qu’il y ait connexion est manifeste. Toutefois alors que les marxistes ont écrit énormément sur la révolution politique, ils ont négligé de traiter théoriquement l’aspect économique de la question et ont échoué à comprendre le vrai contenu de la théorie de Marx de l’effondrement. Mon seul objet est de combler cette lacune dans la tradition marxiste’ (33).

Pour le marxiste objectiviste, la connexion est manifeste, l’économique et le politique sont séparées, les écrits existants sur le politique sont adéquats et demandent seulement à être adossés à une argumentation économique. La position de ceux qui suivent Grossman s’expose ainsi :

1) Nous avons une compréhension de l’économie qui montre que le capitalisme est en déclin et tend inexorablement à son effondrement.

2) Ceci montre la nécessité d’une révolution politique pour introduire un nouvel ordre économique.

L’intervention politique a une relation d’extériorité avec la compréhension économique du capitalisme. Les théories orthodoxes de la crise capitaliste acceptent la réduction de l’activité de la classe ouvrière à une activité du capital. La seule action contre le capital est une attaque politique contre le système, attaque dont on imagine qu’elle se déclenche seulement lors de l’effondrement du système. La théorie de Grossman est l’essai le plus complet et le plus fouillé pour faire voir ’Le Capital’ de Marx comme une ’science économique’ complète donnant son imprimatur à l’effondrement capitaliste. Il insiste : ’le marxisme économique tel qu’il nous a été légué n’est pas un fragment d’une oeuvre inachevée, mais représente fondamentalement un système pleinement élaboré, un et sans faille’(34). Cette insistance à voir ’Le Capital’ comme un travail complet donnant la preuve de la décadence et de l’effondrement du capitalisme est un trait essentiel de la conception du monde des marxistes objectivistes. Cela signifie que la connexion entre politique et économie est à la fois manifeste et extérieure. C’est faux, la connexion est interne, mais le saisir demande de reconnaître que ’Le Capital’ est incomplet et que l’achèvement de son projet réclame une compréhension de l’économie politique de la classe ouvrière et non pas seulement de celle du capital. Mais Grossman a catégoriquement nié cette possibilité dans son insistance sur le caractère essentiellement complet de l’oeuvre.

Ce que Grossman a essayé de faire avec ’La loi de l’accumulation ...’, comme Luxemburg avait essayé de le faire avant lui, c’était de donner une base matérialiste à la nécessité du socialisme. Dans cette tâche, ils étaient en opposition avec ceux qui avaient commencé par essayer de fonder le projet socialiste sur des bases morales ou subjectives et qui ont fini en se compromettant totalement avec le capitalisme. Les arguments de Grossman comme ceux de Luxemburg développent une conception appauvrie du matérialisme en partie produite par le fait de prendre ’Le Capital’ comme le dernier mot de Marx sur la fin du capitalisme. Les besoins radicaux du prolétariat qui surgissent à l’intérieur du capitalisme sont des forces matérielles et c’est sur ces forces plutôt que sur leurs expressions réifiées dans les catégories du ’Capital ’ que le projet communiste se fonde.

Pannekoek

Pendant que les communistes de gauche maintenaient l’identification de la décadence avec le stade impérialiste du capitalisme, la théorie plus abstraite de Grossman, qui s’enracinait dans la tendance à la chute du taux de profit du ’Capital’, était adoptée avec enthousiasme par beaucoup de communistes des conseils et plus particulièrement par Mattick. Contre ce courant, Pannekoek fit une importante critique. Dans ’La théorie de l’effondrement du capitalisme’ (35), en plus de montrer comment Grossman déforme Marx en faisant des citations bien choisies, Pannekoek fait des développements qui indiquent un audelà du marxisme objectiviste. Bien que, dans sa propre démarche, il croit toujours au déclin du capitalisme, Pannekoek commence à produire une attaque essentielle de la séparation de l’économie, de la politique et des luttes : ’L’économie en tant que totalité des hommes travaillant et peinant pour satisfaire leurs besoins de subsistance et la politique (au sens large) en tant qu’action et lutte de ces hommes comme classe pour satisfaire ces mêmes besoins, forment un seul domaine unifié se développant selon des lois’. C’est ainsi que Pannekoek insiste sur le fait que l’effondrement du capitalisme est inséparable de l’action du prolétariat dans une révolution sociale et politique. Le dualisme, impliqué par la vision de l’effondrement du capitalisme comme totalement séparé du développement de la subjectivité révolutionnaire du prolétariat, signifie que, lorsque la classe ouvrière est vue comme nécessaire pour fournir la force de la révolution, il n’y a pas de garantie qu’elle soit capable de créer un ordre nouveau par la suite. Ainsi ’ un groupe révolutionnaire, un parti à objectif socialiste aurait à apparaître comme un nouveau pouvoir administratif en lieu et place de l’ancien, dans le but d’introduire une variante quelconque d’économie planifiée. La théorie de la catastrophe économique est de la sorte toute prête pour des intellectuels qui reconnaissent le caractère intenable du capitalisme et qui veulent une économie planifiée à construire par des leaders et des économistes capables.’ Pannekoek nota aussi quelque chose que l’on voit se répéter aujourd’hui (36) : l’attrait pour la théorie de Grossman, ou d’autres théories analogues de l’effondrement, au moment où il y a manque d’activité révolutionnaire. Il y a la tentation pour ceux qui se définissent comme révolutionnaire de : ’...souhaiter aux masses abruties une bonne catastrophe économique et qu’ainsi elles sortent finalement de leur endormissement et entrent en action. La théorie posant que le capitalisme est maintenant entré en crise finale fournit par ailleurs une réfutation simple et décisive du réformisme et de tous les programmes de parti qui donnent la priorité au travail parlementaire et à l’action syndicale. Une démonstration si simple et empirique de la nécessité d’une tactique révolutionnaire doit être accueillie avec sympathie par les groupes révolutionnaires. Mais la lutte n’est jamais simple ou empirique ; même la lutte théorique à coup de preuves et de raisons.’. Mais, poursuit Pannekoek, l’opposition aux tactiques réformistes devrait être fondée non sur la nature de l’époque, mais bien sur les effets pratiques de ces tactiques. Il n’est pas nécessaire de croire à une crise finale pour justifier une position révolutionnaire, le capitalisme va de crise en crise et le prolétariat apprend à travers ses luttes. ’Dans ce processus la destruction du capitalisme s’accomplit. L’auto émancipation du prolétariat est l’effondrement du capitalisme.’ (souligné par nous Aufheben ). Dans cette tentative de relier de manière interne la théorie de l’effondrement du capital au mouvement du prolétariat, Pannekoek accomplit une évolution essentielle. Comment saisir cette liaison demande un nouveau travail, une nouvelle avancée.

La quatrième internationale et le communisme de gauche : les deux faces de la même médaille objectiviste.

Pendant que les petites troupes de communistes de gauche ou de conseils adoptèrent majoritairement une théorie de la décadence, l’autre prétendant au titre de continuateur de la tradition marxiste Le trotskisme en faisait aussi le centre de son programme. Les fondateurs de la 4° internationale adoptèrent le programme de transition de Trotski : ’L’agonie mortelle du capitalisme et les tâches de la quatrième internationale’. Dans ce texte, la conception mécaniste de l’économie capitaliste et de son déclin qui avait auparavant justifié les positions de la bureaucratie servait maintenant à critiquer l’intention des staliniens de ’retenir la roue de l’histoire”. Cela “ démontrera clairement aux masses que la crise dans la culture de l’humanité ne peut être résolue que par la 4° internationale (...). Le problème des sections de la 4° Internationale est d’aider l’avantgarde prolétarienne à comprendre le caractère général de l’époque et son tempo et de faire fructifier à temps la lutte des masses grâce à des mesures organisationnelles toujours plus résolues et militantes.’ (37). Il pourrait paraître hargneux d’accuser les trotskistes de quelque chose écrit il y a 50 ans au moment de la dépression et de l’imminence de la guerre, quand cela semblait logique et fondé. D’ailleurs, alors que la position des trotskistes orthodoxes, du moins en Angleterre, est de s’accrocher à chaque mot, le révisionnisme est à l’ordre du jour chez les trotskistes. Toutefois les révisionnistes du S.W.P. et les plus révisionnistes encore du R.C.P. soutiennent toujours les thèses essentielles de la crise induite par le déclin du capitalisme et le besoin d’une direction. Les écrits de Trotski sont marqués par une dichotomie rigide entre les conditions objectives, l’état de l’économie, et les conditions subjectives, à savoir l’existence ou la nonexistence du parti. La crise capitaliste est un procès objectif de l’économie et la décadence du capitalisme rendra cette crise assez sévère pour créer l’audience du parti qui amène à la classe ouvrière l’élément subjectif de conscience dont le besoin se fait sentir. Cette conception de la relation entre objectivité et subjectivité doit être critiquée.

Nous ne disons pas que les défenseurs du déclin et de la décadence ne croient pas à la révolution manifestement ils y croient absolument. La théorie du déclin n’est pas une théorie de l’effondrement automatique. La plupart de ses défenseurs reconnaissent que le capital peut généralement trouver un échappatoire si la classe ouvrière le laisse faire, mais c’est une théorie qui voit une tendance inévitable à l’effondrement venir du développement propre du capital et qui voit le problème subjectif comme l’entrée en phase de la conscience avec les faits. Notre critique est que leur théorie contemple le développement du capitalisme, la conséquence pratique de cela est que les trotskistes courent après tout ce qui bouge dans le but de recruter pour la confrontation finale où l’on abat son jeu. Pendant ce temps les communistes de gauche restent à distance attendant l’exemple pur de l’action révolutionnaire des travailleurs. Derrière cette opposition apparente dans la façon de se relier à la lutte, ils partagent une conception de l’effondrement capitaliste qui signifie qu’ils n’apprennent rien du mouvement réel. Bien qu’il y ait une tendance à se laisser aller à des déclarations sur le caractère inévitable du socialisme, en général, pour les théoriciens de la décadence, l’affirmation essentielle n’est pas que le socialisme est inévitable, mais que le capitalisme va s’effondrer il ne suffira pas d’aller au bistrot du coin pour arroser ça ! Cette théorie peut alors accompagner la construction léniniste immédiate d’une organisation (c’est généralement le cas), ou la renvoyer à plus tard car, comme pour Mattick, cette idée peut aller de pair avec celle qu’il faut attendre le moment de l’effondrement pour créer une organisation proprement révolutionnaire. La théorie de la décadence et de ’La Crise’ est soutenue par l’existence du parti, le prolétariat doit se ranger derrière sa bannière. C’estàdire : ’nous comprenons l’histoire, suiveznous’. La théorie du déclin va très bien avec la théorie léniniste de la conscience qui évidemment emprunte beaucoup à Kautsky, qui concluait son commentaire du programme d’Erfurt sur la prédiction que la classe moyenne irait en masse ’ au parti socialiste main dans la main avec le prolétariat avançant irrésistiblement derrière son drapeau vers la victoire et le triomphe.’

Après la deuxième guerre mondiale, tant les trotskistes que les communistes de gauche reémergèrent avec la conviction raffermie que le capitalisme était décadent et au bord de l’effondrement. Considérant la période qui venait tout juste de s’écouler, la théorie ne paraissait pas si irréaliste le krach de 1929 avait été suivi par la dépression durant la majeure partie des années 30 et ensuite par une autre guerre catastrophique. Le capitalisme, s’il ne mourrait pas, semblait bien malade. Indépendamment de la similarité de leurs théories, les deux courants proclamaient représenter la vraie tradition révolutionnaire contre la falsification stalinienne. Maintenant, de même que nous pouvons dire que les communistes de gauche ont défendu les vérités importantes de l’expérience de 1917-21 contre la version léniniste des trotskistes, leur objectivisme économique et la théorie mécanique des crises et de l’effondrement, qu’ils partagent avec les léninistes, les rendirent incapables de répondre à la nouvelle situation caractérisée par un ’boom’ de longue durée. Les révolutionnaires de la période suivante devront aller au delà des positions de la dernière période.

Après la deuxième guerre mondiale, le capitalisme entra dans une de ses périodes d’expansion les plus soutenue, avec des taux de croissance non seulement plus haut que ceux de l’entredeuxguerres mais même plus haut que ceux du grand ’boom’ du capitalisme classique qui avait causé la controverse sur l’effondrement dans la Deuxième Internationale. Une crise s’ensuivit dans le trotskisme, car leur gourou avait catégoriquement compris l’attaque déclenchant la guerre comme la confirmation de ce que le capitalisme faisait le saut de la mort et avait confidentiellement prédit que la guerre présageait tout aussi bien l’effondrement du capitalisme et la révolution prolétarienne, établissant des Etats ouvriers à l’ouest, que l’élimination des déformations bureaucratique à l’est (38). Trotski avait étroitement identifié sa version du marxisme à la perception de la banqueroute capitaliste et avait écrit que si le capitalisme recouvrait une croissance soutenue et que si l’Union soviétique ne revenait pas à sa voie authentique, alors on devrait dire que le programme socialiste fondé sur les contradictions internes de la société capitaliste est forclos en tant qu’ utopie (39). La tendance des groupes trotskiste orthodoxes d’alors était donc de nier les faits et de prêcher sans cesse l’imminence de la crise (40) .

Les fragments du communisme de gauche n’étaient pas aussi limités par l’identification à un leader (d’ailleurs beaucoup de leurs théoriciens étaient toujours en vie). Toutefois, comme les trotskistes, ils avaient tendance à voir dans l’expansion de l’aprèsguerre un boom de courte durée lié à la reconstruction. Essentiellement, tous ces représentants de la théorie issue de l’offensive de l’après 1° guerre mondiale pouvaient avancer que le principe de base était que le capitalisme ne pouvait pas résoudre ses contradictions ; mais ces contradictions s’exprimaient dans des formes que la théorie mécaniste du déclin et de l’effondrement ne pouvait pas saisir parce qu’elle n’avait jamais saisi pleinement ces contradictions. Le problème que les révolutionnaire de la période devaient affronter était celui de la liaison de ces contradictions avec le boom d’aprèsguerre, caractérisé dans les pays avancés par son modèle socialdémocrate, son économie keynésienne, la production et la consommation ’Fordiste’ de masse.

Quand les luttes éclatèrent, les radicaux des nouvelles générations s’opposèrent à l’explication schématique et rigide de la crise du capital tenue par la vieille gauche. Alors que les sectes communistes de gauche le supportèrent stoïquement, beaucoup de groupes trotskistes, par opportunisme, suivirent les gens intéressés par la Nouvelle Gauche, mais seulement afin de faire des recrues pour leurs organisations, recrues que l’on pourrait ensuite convaincre de la justesse de la doctrine de l’effondrement économique. Il y eut un certain nombre de groupes : ’Socialisme Ou Barbarie’, ’L’Internationale Situationniste’, les ’Autonomes’, qui tentèrent d’échapper aux rigidités de l’ancien mouvement ouvrier et de développer la théorie révolutionnaire.

Dans la deuxième partie de l’article nous observerons certains des plus importants de ces groupes et nous examinerons diverses tentatives d’affirmation d’une nouvelle vision de la théorie. Nous évaluerons l’importance vitale des questions que ces groupes affrontèrent et tentèrent de résoudre. Quelle forme prenait la lutte dans ces conditions nouvelles ? Que signifiait le communisme ? Comment la révolution devaitelle être réinventée ?

Notes de la première partie

(Pour les deux parties suivantes, les notes sont intégrées dans le cours du texte).

1 Une conception réformiste a aussi été largement répandue selon laquelle le grand développement de la socialisation des forces productives et la croissance du welfare témoignent de ce que le développement vers le socialisme est un processus inévitable.

2 Là, Marx écrit : ’ Les principes qui guident mes études peuvent être résumés ainsi : Dans la production sociale de leur existence les hommes entrent dans des relations définies qui sont indépendantes de leur volonté, à savoir des rapports de production adéquats à un stade donné du développement de leur force matérielle de production (...) A un certain stade de développement les forces productives matérielles de la société entrent en conflit avec les rapports de propriété dans le cadre desquels elles avaient agi jusque là. De formes de développement des forces productives ces rapports deviennent une entrave. Alors commence une ère de révolution sociale(...) Aucun ordre social n’est jamais détruit avant que toutes les forces productives pour lesquelles il était suffisant n’aient été développé. Les nouveaux rapports de production supérieurs ne remplacent jamais les anciens avant que les conditions matérielles pour leur existence aient mûri dans les formes de l’ancienne société(...) Sur un tableau des grandes lignes les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être considérés comme des époques marquant le progrès du développement économique de la société ’ (’Préface à la contribution de la critique de l’économie politique.’).

3 Brochure du CCI : ’La décadence du capitalisme

4 ’L’agonie du capitalisme et les tâches de la 4° Internationale’ 1936

5 Notre tâche est de contribuer à la théorie révolutionnaire du prolétariat que, ni le marxisme orthodoxe, ni l’anarchisme ne représentent, mais le courant marxiste du mouvement ouvrier historique a développé les idées les plus importantes auxquelles nous avons besoin de nous référer.

6 Bien sûr si Bakounine n’avait pas donné à Freiligrath son exemplaire de ’La Logique’ de Hegel qui l’envoya à Marx, Marx ne serait pas arrivé à une pareille compréhension totale du capitalisme !

7 Capital III

8 L’idée selon laquelle Le capital était un travail complet fournissant une description totale de la fin du capitalisme fut adoptée par les disciples mais pas par Marx lui-même. Un jour Kautsky lui demanda quand il présenterait ses travaux complets, Marx lui répondit qu’ils devaient d’abord être écrits !

9 Kautsky niait que le marxisme contînt une théorie de l’effondrement, mais en défendait une tout de même.

10 Réforme ou Révolution.

11 Les schémas de la reproduction de Marx dans le livre II du Capital repèrent certaines proportions qui doivent exister entre la production des moyens de production et celle des moyens de subsistance si la reproduction capitaliste s’effectue.

12 L’accumulation du capital.

13 Lénine n’était pas particulièrement à gauche, c’était un bon marxiste type ’Deuxième Internationale’, oeuvrant dans les conditions russes, qui voyait en kautsky un traître à la position proprement socialdémocrate (par conséquent capitaliste d’Etat).

14 Voir Coletti ’Bernstein et le marxisme de la Deuxième Internationale’ in ’De Rousseau à Lénine

15 (à l’exception du C.C.I.)

16 Lénine avançait qu’il n’était pas suffisant pour le prolétariat de réagir subjectivement à la guerre, la guerre elle-même doit préparer les bases objectives du socialisme. ’ La dialectique de l’histoire est telle que la guerre par la transformation extrêmement rapide du capitalisme monopoliste en capitalisme d’Etat a, de cette façon, extraordinairement avancé l’humanité vers le socialisme, la guerre impérialiste est la veille de la révolution socialiste. Et ce n’est pas à cause des horreurs que la guerre pousse à la révolte prolétarienne aucune révolte ne peut amener le socialisme à moins que les conditions économiques ne soient mûres mais parce que le capitalisme monopoliste d’Etat est une préparation matérielle complète du socialisme, le seuil du socialisme, et échelon sur l’échelle de l’histoire entre ce dernier et celui qu’on appelle socialisme il n’y a pas d’échelon intermédiaire’

’La catastrophe imminente et comment l’éviter’ Lénine. Oeuvres complètes.

17’L’impérialisme stade suprême du capitalisme’

18 Lénine Ibid.

19 Hilferding ’Le capital financier’

20 Grossman : ’La loi de l’accumulation et l’effondrement du système capitaliste : Ce sont aussi une théorie des crises.

21 Lénine ’Les bolcheviks peuventils garder le pouvoir ?’ Ibid.

22 Estce une limite de la critique situationniste quand elle dit’ La théorie de Trotski était celle d’une ’révolution permanente limitée’ quand il fallait une’ théorie généralisée de la révolution permanente’.

23 Lénine Idem

24 Voir Bologna’ Composition de classe et la théorie du parti à l’origine de mouvement de conseils ouvriers ’ in Telos.

25 C’est pourquoi l’affirmation de Marx selon laquelle ’ La plus grande force productive c’est la classe révolutionnaire elle-même’ est si importante.

26 Comme le remarque Marx dans les Grundisse : ’Les forces productives et les relations sont les deux côtés de l’individu social’.

27 Le mot décadent semble adéquat à un système qui envoie des millions d’hommes à la mort mais ce serait glisser vers une utilisation morale du terme que les promoteurs de la théorie auraient été les premiers à rejeter.

2829 30 La révolution trahie

31. Le seul groupement trotskiste a avoir adhéré à une théorie d’une Union Soviétique capitaliste d’Etat a largement discrédité cette analyse en continuant de soutenir un programme capitaliste d’Etat, c’est à dire une idée de la Deuxième Internationale. Dans la 2° partie, nous montrerons que le révisionnisme du parti néotrotskiste S.W.P.( International Socialism ) est douteux et équivaut à une rupture insuffisante.

32. Les capitalistes obtiennent leur profit en faisant travailler les ouvriers plus longtemps qu’il n’est nécessaire pour reproduire leurs salaires. Le taux d’exploitation est alors le ratio entre le surplus de travail que les ouvriers sont forcés d’accomplir et le travail nécessaire c’estàdire ce qui représente leur salaire. En terme de valeur, ceci peut être exprimé comme plusvalue/capital variable (salaire) S/V. Toutefois les travailleurs maintiennent aussi la valeur de la machinerie et des matériaux entrant dans la production au moment même où ils créent la valeur nouvelle : V et la plus value : S . La tendance du capitalisme est d’augmenter la composition organique du capital, augmentation de C par rapport à V. Comme le taux de profit est S/(C+V) si C augmente le taux de profit baisse. Ce n’est bien sûr vrai que comme tendance et l’interaction avec les contretendances (comme une augmentation de l’exploitation et la dévalorisation du capital fixe) doit être prise en compte. A un niveau abstrait on peut dire que cette tendance existe mais alors un procès de déclin inexorable peut en être déduit et c’est précisément l’élément essentiel de l’argumentation.

33 La loi de l’accumulation et de l’effondrement du système capitaliste est aussi une théorie des crises. P 33.

34.H.Grossman : ’Die Anderung des ursprunglischen Aufbauplans des Marxschen ’Kapitals’ und ihre Ursachen’ cité par Rubel dans ’Sur karl Marx’

35. Réédité dans : ’Capital and Class’ n° 1 1977.

36 (note pour les lecteurs de Aufheben) Le livre de Grossman vient d’être traduit en anglais avec une introduction d’un membre du RCP.(Parti Communiste Révolutionnaire)

37.L’agonie mortelle...

38. ’La guerre durera jusqu’à ce qu’elle détruise toutes les ressources de la civilisation ou jusqu’à ce qu’elle se brise la tête sur la révolution’ (Ecrits de 193940). Il était aussi certain que le renversement de l’oligarchie stalinienne serait un résultat de la guerre. Essayant d’arranger cette contradiction particulière avec la pensée du maître les américains du S.W.P. furent amenés à proclamer en novembre 1945 que le pronostic était vrai et que la guerre mondiale n’avait pas cessée.

39. In : Défense du marxisme

40. Le S.W.P. aime à dire qu’avec la théorie de l’économie d’armements permanente il échappe à la problématique de la crise imminente du trotskisme orthodoxe. En fait la théorie de l’économie d’armements permanente avait été introduite à l’origine comme bouchetrou pour expliquer le délai temporaire de la grande dégringolade, comme l’effondrement ne cessait pas de ne pas arriver le S.W.P. (à l’époque le groupe de la Socialist Review) élabora graduellement cette notion pour en faire une théorie complète.

Deuxième partie

La théorie selon laquelle le capital est en déclin ou en décadence, est le sujet de ce texte. Cette caractérisation de “l’époque” est associée au schéma selon lequel la jeunesse du capitalisme était la période du capitalisme marchand qui a duré de la fin du féodalisme jusqu’au milieu du XIX° s, son âge mûr a été la période du laissez-faire libéral dans la seconde moitié du XIX°s, son entrée dans la période de l’impérialisme et du capitalisme monopoliste, avec ses formes de socialisation et de planification de la production, marque le départ d’une époque de transition vers la société d’après le capital.

Dans la première partie, nous avons vu à quel point cette idée de déclin ou de décadence du capitalisme a ses racines dans le marxisme de la Seconde Internationale et fut maintenue par les deux prétendants à la fidèle perpétuation de la “tradition du marxisme classique” - le léninisme trotskiste, et le communisme de gauche ou de conseils. Ensemble, ces deux traditions prétendaient représenter le vrai marxisme contre les marxistes réformistes qui finirent par défendre le capitalisme. Nous avons proposé qu’une origine de la faillite pratique de la Seconde Internationale était que, théoriquement, “le marxisme classique” avait perdu l’aspect révolutionnaire de la critique marxienne de l’économie politique et était devenu une idéologie objectiviste du développement des forces productives. L’idée du déclin du capitalisme, soutenue par ces traditions, est l’expression la plus aiguë de leur échec à s’affranchir du marxisme objectiviste. Après la seconde guerre mondiale, pendant que le trotskisme et le communisme de gauche maintenaient leur position malgré l’évidence de la croissance la plus importante de l’histoire du capital, nombre de révolutionnaires ont essayé de développer la théorie révolutionnaire de façon adéquate à ces nouvelles conditions, c’est à ces courants que nous allons nous intéresser maintenant.

Nous allons étudier trois groupes qui ont rompu avec l’orthodoxie - Socialisme ou Barbarie, l’Internationale Situationniste, et le courant Autonome de l’opéraïsme italien. Nous allons également analyser la réaffirmation de la théorie du déclin, ou son rejet à l’intérieur même de l’objectivisme.

A ) La rupture avec l’orthodoxie

1) Socialisme ou Barbarie

Socialisme ou Barbarie (S o B), dont le principal théoricien a été Castoriadis (alias Cardan ou Chaulieu), était un petit groupe français ayant rompu avec le trotskisme orthodoxe. Il a eu une influence considérable sur des révolutionnaires postérieurs. En Grande Bretagne, le groupe Solidarity a diffusé ces idées par des pamphlets qui circulent toujours comme la critique détaillée la plus accessible du léninisme.

Sans aucun doute un des meilleurs aspects de S o B a été de fixer l’attention sur les nouvelles formes de la lutte autonome des travailleurs en dehors de leurs organisations officielles et contre leurs dirigeants. S o B, malgré sa faiblesse, eut une présence dans les usines et, simultanément, reconnut les luttes du prolétariat en dehors de la production.

Ce qui permit à S o B de parvenir à cette théorisation et à cette participation aux formes réelles des luttes ouvrières fut un rejet des catégories réifiées du marxisme orthodoxe. Dans “Capitalisme moderne et révolution”, Cardan résume cet objectivisme comme l’opinion selon laquelle une société ne peut jamais disparaître si elle n’a pas épuisé toutes ses possibilités d’expansion économique. Le “développement des forces productives” augmenterait les contradictions objectives de l’économie capitaliste, cela déclencherait des crises et celles ci étayeraient l’idée d’effondrement permanent ou temporaire du système tout entier. Cardan rejette cette idée selon laquelle les lois du capital agissent sur les capitalistes et les travailleurs. Comme il dit : “Dans cette “conception traditionnelle” , les crises récurrentes et de plus en plus profondes du système sont déterminées par ses “lois immanentes”. Les événements et les crises sont vraiment indépendants des actions des hommes et des classes. Les hommes ne peuvent pas modifier le déroulement de ces lois. Ils peuvent seulement intervenir pour abolir le système comme un tout.” Pour S o B, le capitalisme avait, par les dépenses de l’Etat et la régulation keynésienne de la demande, résolu sa tendance à la crise, ne connaissant plus qu’un cycle des affaires adouci. Emporté par sa critique de l’adhésion du marxisme orthodoxe, au milieu du XX°s, à une théorie des crises du XIX°s, Cardan s’illusionnait lui-même : les conditions avaient changé, dans l’expansion de l’après guerre, le capitalisme contrôlait ses crises.

Mais, au delà de cette position pour laquelle disparaissent les bases objectives de la révolution, S o B affirma une façon différente de concevoir la relation entre le développement du capital et la lutte de classe. Comme Cardan l’affirme : “la dynamique réelle de la société capitaliste est la dynamique de la lutte de classe”. La lutte de la classe est comprise ainsi non seulement comme le moment toujours attendu de la révolution, mais comme la lutte quotidienne. Dans cette attention de S o B, à l’intérieur de leur théorie du capitalisme, pour la réalité de la lutte de classe quotidienne, et dans leur tentative de théoriser les mouvements nouveaux en dehors des cadres officiels, nous voyons le retournement de la perspective du capital en perspective de la classe ouvrière. Dans la théorie mécanique du déclin et de l’effondrement, le marxisme orthodoxe fut dominé par la perspective du capital, et une telle perspective a déterminé ses perspectives politiques. Le rejet de la théorie des crises fut pour S o B le rejet des pratiques politiques qui lui étaient liées. Comme Cardan le souligne, la théorie objectiviste des crises prétend que l’expérience propre que les ouvriers ont de leur position dans la société les amène simplement à souffrir des contradictions du capital sans les comprendre. La “compréhension” ne peut que venir “d’une connaissance théorique des lois économiques du capital”. En conséquence, pour les théoriciens marxistes, les ouvriers : “ Conduits en avant par leur révolte contre la pauvreté, mais incapables de se diriger eux-mêmes (leur expérience limitée ne peut leur donner un point de vue privilégié sur la réalité comme totalité) ... peuvent seulement constituer une infanterie à la disposition d’un quartier général de révolutionnaires globaux. Ces spécialistes savent (grâce à une connaissance inaccessible en tant que telle aux ouvriers) ce qui précisément ne va pas dans la société moderne...” (d°)

En d’autres termes, les déterminations économiques incluses dans la théorie de la décadence du capital vont main dans la main avec les thèses politiques avant-gardistes de la conscience venant de l’extérieur, développées dans “Que Faire”.

Dans la volonté de restaurer une politique révolutionnaire correcte, S o B rejette justement la conception orthodoxe selon laquelle le lien entre les conditions objectives et subjectives réside dans le fait que la crise s’approfondit, et, empirant, force le prolétariat à agir, le parti (grâce à sa compréhension de la crise) fournissant la direction. Bien sûr, dans la lutte, en l’absence de crise, le rejet du modèle traditionnel est une avancée autant qu’un obstacle. Ce qu’il y a de meilleur dans S o B fut l’étude du procès réel de la lutte de classe, en tant que lutte dirigée de plus en plus contre la forme même du travail capitaliste. Pour S o B : “ L’humanité du travailleur salarié est de moins en moins menacée par une misère économique niant son existence physique même. Elle est de plus en plus attaquée par la nature et les conditions du travail moderne, par la domination et l’aliénation auxquelles le travailleur est soumis dans la production. Dans ce domaine il ne peut y avoir de réformes durables. Les patrons peuvent augmenter les salaires de 3% par an, mais ils ne peuvent réduire l’aliénation de 3% par an.”

Cardan critique l’idée selon laquelle le développement du capitalisme (ses crises et sa décadence) est soumis à la contradiction entre les forces productives et l’appropriation privée. A la place de cela, il soutient que dans la nouvelle phase du “capitalisme bureaucratique”, la division fondamentale est entre dirigeants et dirigés, et la contradiction fondamentale est que les dirigeants ont besoin de refuser tout pouvoir de décision aux dirigés, et simultanément ont besoin de s’appuyer sur leur participation et initiative pour que le système fonctionne. A la place de la notion de crise du capitalisme au niveau économique, Cardan soutient que le capitalisme bureaucratique n’est sujet qu’à traverser des crises de l’organisation de la vie sociale. Alors que l’idée d’une tendance universelle vers le capitalisme bureaucratique, avec la distinction centrale entre dirigeants et dirigés, semblait utile pour identifier la continuité entre les systèmes de l’Est et de l’Ouest - dans les deux cas les prolétaires ne contrôlent pas leur vie et sont soumis - une telle distinction échoue à saisir ce qui distingue le capitalisme des autres sociétés de classes : les dirigeants n’ont cette position que de par leur relation avec le capital, lequel, dans ses différentes formes - argent, moyens de production, marchandise - est l’autodéveloppement du travail aliéné. La tendance à la bureaucratisation ne remplace pas les lois du capitalisme, en particulier le fétichisme des rapports sociaux, elle les exprime plutôt à un niveau supérieur. Le retour des crises au début des années 70 montra que ce que Cardan appelait le capitalisme bureaucratique n’était pas une fois pour toute la transformation du capitalisme qui abolissait les crises économiques, mais une forme particulière du capitalisme dans laquelle les tendances à la crise avaient été temporairement contrôlées.

Cardan et S o B ont pensé qu’ils avaient dépassé Marx en identifiant la contradiction fondamentale du capitalisme comme étant celle de la nécessité pour le capitalisme de poursuivre ses objectifs par des méthodes qui constamment contrecarrent ces mêmes objectifs. Plus précisément, le capitalisme doit enlever aux ouvriers tout le pouvoir d’initiative dont il a en réalité besoin. En fait cette contradiction, loin d’avoir constitué un progrès par rapport à Marx, n’est qu’une expression du renversement ontologique fondamental reconnu par Marx à la racine du capitalisme : le procès par lequel les hommes deviennent objets et leurs objets (marchandises, argent, capital) deviennent sujets. Naturellement le capital doit compter sur notre activité car il n’a aucune activité en propre. L’objectivité et la subjectivité du capital sont notre subjectivité aliénée. Alors que l’idéologie qui découle des rapports sociaux capitalistes est que nous avons besoin de lui -nous avons besoin d’argent et de travail - inversement il est totalement dépendant de nous. La contradiction fondamentale de S o B ne saisit pas toute la radicalité de la critique de Marx de l’aliénation. En d’autres termes, S o B a présenté comme une innovation ce qui était en fait un appauvrissement de la critique produite par Marx. Nous pouvons toutefois comprendre que cette théorie était une réaction à un marxisme soit stalinien soit trotskiste, qui avait perdu l’importance fondamentale de la critique de Marx de l’aliénation et était devenu une idéologie des forces productives, une idéologie capitaliste.

En outre, en ne saisissant pas réellement la racine de ce qui était faux dans le marxisme orthodoxe, S o B a reproduit certaines questions de cette orthodoxie à l’intérieur de sa propre idéologie. On pourrait dire qu’en reliant (justifiant) son programme conseilliste fondé sur le travail salarié à la nécessité pour les dirigeants de faire confiance à l’initiative ouvrière dans le procès de production, S o B montra combien il demeurait prisonnier de cette perspective conseilliste - c’est-à-dire le projet de l’ouvrier qualifié - dont plusieurs des études concrètes de luttes ouvrières l’avaient éloigné. Le projet et les luttes qui amenèrent l’expansion d’après guerre à son effondrement final furent ceux de l’ouvrier masse. Alors que le projet radical de l’ouvrier qualifié, parce qu’il comprend l’ensemble du procès de production, tendait vers la notion de contrôle ouvrier par lequel on pouvait se débarrasser du capitaliste parasite, la lutte de l’ouvrier masse taylorisé tendait à un rejet de l’ensemble du procès de travail aliéné : le refus du travail.

Ce qui est peut-être le plus intéressant dans la critique de Marx et du marxisme faite par Cardan, c’est quand il désigne la base de la stérilité du marxisme orthodoxe. Pour Cardan, ce qui est faux dans ’Le Capital’ de Marx : ’c’est sa méthodologie. La théorie du salaire de Marx et son corollaire la théorie de la croissance du taux d’exploitation découlent d’un postulat : le travailleur est totalement réifié (réduit à un objet) par le capitalisme. La théorie des crises de Marx démarre sur un postulat de base analogue : les hommes et les classes (et dans ce cas la classe capitaliste) ne peuvent rien faire quant au fonctionnement de l’économie. Ces deux postulats sont faux...Les deux sont nécessaires à l’économie politique pour devenir une science gouvernée par des lois semblables à celles de la génétique ou de l’astronomie...Ce sont en tant qu’objets, qu’ensemble, ouvriers et capitalistes apparaissent dans les pages du Capital...Marx qui découvrit et propagea sans cesse l’idée du rôle central de la lutte de classes dans l’histoire, écrivit un ouvrage monumental (“Le Capital”) d’où la lutte de classes est virtuellement absente” (“Le capitalisme moderne et la révolution’ p 43)

Cardan a soulevé quelque chose de fondamental : la marginalisation relative de la lutte de classes de par la méthode même employée par Marx dans “Le Capital”. C’est cet abandon de la dynamique productive de la lutte de classes et de la subjectivité prolétarienne dans le capital qui est la base théorique de la théorie objectiviste du déclin. La réaction de Cardan est d’abandonner “Le Capital”. Le point central de son attaque de la baisse tendancielle du taux de profit repose sur une affirmation selon laquelle Marx aurait cru que le niveau de vie et de salaires de la classe ouvrière était une constante dans le temps. Cependant ce n’est pas le cas. “Le Capital” pose cette constante comme une hypothèse provisoire découlant de la provisoire non-prise en considération de la subjectivité dans l’ouvrage. Marx est toujours conscient que ce qui compte comme moyens nécessaires de subsistance se fixe par la lutte entre les combattants, mais dans “Le Capital” il s’arrête à cela, attendant constamment pour s’en occuper le livre sur le travail salarié, livre qui ne fut jamais écrit. Comme il l’écrit à Engels (2 / 4 / 1858) : “dans toute cette section (capital en général) les salaires sont supposés être à leur minimum. Les mouvements eux-mêmes des salaires, la hausse ou la baisse de ce minimum seront abordés avec le salaire’. Ainsi la valeur de la force de travail n’est traitée dans “Le Capital” que du point de vue du capital, parce que, à ce niveau, la préoccupation essentielle de Marx était de montrer comment le capital était possible. Le capital pour exister doit réifier l’ouvrier, et le travailleur pour exister et relever le niveau de ses besoins doit lutter contre cette réification. Dans “Le Capital”, Marx a présenté le prolétariat selon le calcul opéré par le capital. Un tel point de vue est un aspect du projet de renversement du capital, mais seulement un aspect. Le problème avec le marxisme objectiviste est qu’il considère “Le Capital’ comme achevé. En conséquence, il considère la provisoire non-prise en considération comme définitive. La problématique critique de Cardan saisit l’unilatéralité du “Capital”, et c’est cette absence de reconnaissance du point de vue manquant qui a conduit à l’unilatéralité du marxisme orthodoxe.

Cependant, compréhensible dans le contexte de la croissance d’après guerre, le rejet par Cardan et S o B de la théorie des crises, et plus tard de Marx, fut un “dépassement” qui lui-même devint dogmatique. Cardan et beaucoup d’autres théoriciens de S o B, comme Lyotard et Lefort, devinrent des récupérateurs universitaires. Alors que, dans les années 50 et 60, adopter les idées de Cardan était le fait de révolutionnaires au delà du léninisme, quand la crise revint dans les années 70, ceux qui continuèrent de les suivre montrèrent ironiquement le même dogmatisme, en niant la crise face à son retour évident, que celui des vieux communistes de gauche qui insistaient sur elle durant son absence. On peut dire que, bien que le fond de la théorie de S o B est faux , l’importance de ce groupe ne réside pas dans la théorie du capitalisme que ses membres substituèrent à l’ancienne, ni dans les divagations postérieures de Cardan, mais plutôt dans la voie que montrait, pour les révolutionnaires à venir, leur critique du marxisme orthodoxe. S o B indiquait la direction d’une redécouverte de l’esprit révolutionnaire chez Marx, qui n’est rien de plus qu’une ouverture au mouvement réel se déroulant devant nos yeux.

2) L’ Internationale Situationniste

Un des aspects les plus importants de l’analyse de S o B est la reconnaissance que les ouvriers luttent contre l’aliénation à l’usine et en dehors. Les situationnistes amenèrent la critique de l’aliénation à un nouveau sommet, soumettant l’ordre capitaliste des choses à une critique totale. Plutôt que de dire que la révolution dépendait de la crise du capital réduisant le prolétariat à une pauvreté absolue, les situationnistes soutinrent que le prolétariat se révolte contre la misère riche de marchandises. Contre la réalité capitaliste de la production et de la consommation aliénées, les situationnistes avancèrent l’idée que le dépassement du capitalisme résidait dans la possibilité pour chaque individu de participer pleinement à la transformation continuelle, consciente et volontaire de chaque aspect et moment de sa vie. Ils refusèrent d’utiliser le mot communisme à cause de ses connotations ; à cela on pourrait répondre que leur choix “d’autogestion généralisée” n’a pas échappé à ses propres connotations négatives. Le refus de la séparation du politique et du personnel, le rejet de la politique masochiste du militant et donc la critique du marxisme objectiviste dans une unité vécue de la théorie et de la pratique, de l’objectivité et de la subjectivité, furent une contribution majeure de l’I S. En fait on pourrait dire qu’en admettant que la révolution doit investir chaque aspect de notre activité et pas seulement le changement des rapports de production, les situationnistes réinventèrent la révolution, que le léninisme avait faussement identifiée avec la prise de l’Etat et la poursuite d’une société déterminée par l’économie.

Alors que S o B fétichisait son rejet de Marx, les situationnistes retrouvaient son esprit révolutionnaire. Le chapitre de la “Société du spectacle” de Debord, “Le prolétariat comme sujet et comme représentation”, est une analyse pénétrante de l’histoire du mouvement ouvrier. Sur les questions de la crise et de la décadence, une des plus importantes notions de Debord est la critique de la tentative de fonder la révolution prolétarienne sur le modèle des anciens passages d’un mode de production à l’autre. La différence entre les tâches et la nature des révolutions bourgeoise et prolétarienne est cruciale. Le but du prolétariat dans la révolution n’est pas de gérer plus efficacement les forces productives ; le prolétariat abolit leur séparation et donc s’abolit lui même. La fin du capitalisme et la révolution prolétarienne sont différentes de tous les précédents changements, donc nous ne pouvons fonder notre révolution sur les expériences passées. Pour commencer il n’y a vraiment qu’un seul modèle - la révolution bourgeoise - et notre révolution doit être différente dans deux sens fondamentaux : 1° la bourgeoisie pouvait construire son pouvoir dans l’économie, le prolétariat non ; 2° elle pouvait utiliser l’Etat, le prolétariat non. “La révolution bourgeoise est faite ; la révolution prolétarienne est un projet, né sur la base de la précédente révolution, mais en diffère qualitativement. En négligeant l’originalité du rôle historique de la bourgeoisie, on masque l’originalité concrète de ce projet prolétarien qui ne peut rien atteindre sinon en portant ses propres couleurs et en connaissant “l’immensité de ses tâches”. La bourgeoisie est venue au pouvoir parce qu’elle est la classe de l’économie en développement. Le prolétariat ne peut être lui-même le pouvoir qu’en devenant la classe de la conscience. Le mûrissement des forces productives ne peut garantir un tel pouvoir, même par le détour de la dépossession accrue qu’il entraîne. La saisie jacobine de l’Etat ne peut être son instrument . Aucune idéologie ne peut lui servir à déguiser des buts partiels en buts généraux, car il ne peut conserver aucune réalité partielle qui soit effectivement à lui.” (“Société du Spectacle” §88)

Ces points sont cruciaux pour la compréhension de notre tâche. La bourgeoisie avait seulement à s’affirmer elle-même dans sa révolution, le prolétariat doit se nier dans la sienne. Bien sûr les marxistes orthodoxes admettront qu’il y a quelque chose de différent à propos de la révolution prolétarienne mais ils ne pensent pas sérieusement à partir de ces constatations. Dans la notion de décadence du capitalisme, l’analogie est faite avec des systèmes antérieurs dans lesquels l’ordre ancien s’épuise et où le nouveau, parvenu à maturité, peut le remplacer par une simple prise du pouvoir politique pour accompagner son pouvoir économique. Mais le seul changement entre les modes de production qui corresponde à cela fut la transition du féodalisme au capitalisme, la transition du capitalisme au socialisme / communisme ne peut qu’être différente car elle implique une rupture complète avec l’ordre politique et économique tout entier. L’Etat ne peut pas être utilisé dans ce processus parce que, par sa nature, l’Etat est un organe qui doit imposer l’unité à une société divisée économiquement, alors que la révolution prolétarienne détruit ces divisions. Il ne s’agit pas de dire que le prolétariat ne doit pas utiliser la violence pour réaliser ses buts et pour prévenir un retour du capitalisme, seulement sa violence est qualitativement différente de celle de l’Etat, qui ne peut qu’être seulement le pouvoir de la séparation.

La conception de la maturation de la nouvelle société à l’intérieur de l’ancienne a conduit les marxistes orthodoxes à la notion du socialisme comme quelque chose de construit à travers l’utilisation de l’Etat, ils furent ensorcelés par la “critique de l’économie politique” de Marx, et ils sont devenus des économistes politiques. Alors que l’oeuvre de Marx n’est pas une économie politique mais sa critique, elle comporte des éléments qui autorisent cependant cette atténuation du projet. Comme l’écrit Debord : “ le côté déterministe-scientifique dans la pensée de Marx fut justement la brèche par laquelle pénétra le processus “d’idéologisation”, lui vivant, et d’autant plus dans l’héritage théorique laissé au mouvement ouvrier. La venue du sujet de l’histoire est encore repoussée à plus tard, et c’est la science historique par excellence, l’économie, qui tend de plus en plus largement à garantir la nécessité de sa propre négation future. Mais par là est repoussée hors du champ de la vision théorique la pratique révolutionnaire qui est la seule vérité de cette négation.” (“Société du spectacle” §84)

Ce que Debord décrit c’est la perte de la centralité de la “critique” dans l’assimilation du “Capital” par la tradition du “marxisme classique”. En oubliant l’importance de cet aspect fondamental dans le projet de Marx, leur travail sombre dans l’économie politique marxiste. Comme nous l’avons mentionné à propos de Cardan, la racine théorique du marxisme objectiviste est la compréhension des limites méthodologiques du “Capital” comme une limite définitive dans la manière de concevoir le dépassement du capitalisme.

Cependant, si la critique des objectivistes réside dans leur manière de concevoir “Le Capital” comme la base d’un modèle linéaire de crise et de décadence, les situationnistes réagirent à cette mauvaise utilisation de la critique de l’économie politique en ne l’utilisant pas du tout, et c’est l’un des problèmes de leur théorie. Pour les situationnistes, la critique de l’économie politique se résume à la “domination de la marchandise”. La marchandise est comprise comme une forme sociale complexe concernant tous les aspects de la vie, mais ses complexités ne sont pas vraiment abordées. Les complexités et les médiations de la forme marchandise - ce qui est le développement du “Capital” - méritent d’être assimilées. La marchandise est l’unité et la contradiction de la valeur et de la valeur d’usage. Le développement du “Capital” est l’exposé de cette contradiction à des niveaux de plus en plus concrets. Cette présentation méthodologique est possible car le commencement est également un aboutissement. La marchandise, en tant que début du “Capital” est déjà le résultat du mode de production capitaliste comme totalité, elle est donc imprégnée par la plus-value et par l’antagonisme de classes. En d’autres termes, la marchandise, en un certain sens, contient l’intégralité du capitalisme. En outre, la marchandise exprime le fait que la domination de classe prenne la forme d’une domination quasi-naturelle. La critique situationniste aurait pu avoir cette pertinence parce qu’elle est fondée sur le fait que la marchandise résume parfaitement le mode de production capitaliste dans ses formes sociales apparentes les plus immédiates. Cependant, particulièrement si l’on étudie des questions comme celle de la crise, il est nécessaire d’aborder les médiations de cette forme. Au lieu de rejeter “Le Capital” (ou de l’ignorer), ce qui devrait être mis en valeur est son inachèvement, ce n’est qu’une partie du projet général relatif au capital et à son renversement, dans lequel l’auto-activité de la classe ouvrière a le rôle crucial. Le travail des situationnistes, dans leur restauration du rôle actif du sujet, pose “la seule vérité de cette négation”. Parce qu’ils insistaient là dessus, contre tous les marxistes scientifiques, les althussériens, les léninistes etc..., leur position était juste. Fondamentalement c’est toujours vrai. Le marxisme orthodoxe, perdu dans l’économie politique, a perdu la véritable signification de la pratique révolutionnaire. Les situationnistes retrouvèrent cet élément central chez Marx, en préférant les écrits de jeunesse et le premier chapitre du “Capital”. Les idées des situationnistes, qui furent une expression théorique de la redécouverte de la subjectivité révolutionnaire par le prolétariat, furent l’inspiration de beaucoup en 1968 et depuis. C’est une référence essentielle pour nous maintenant. Mais la réaffirmation du sujet, dans la théorie et en pratique, ne fut pas immédiatement la défaite de l’ennemi, elle plongea le capital dans la crise.

Dans la période nouvelle inaugurée par l’offensive du prolétariat à la fin des années 60 et durant les années 70, une compréhension de la crise - incluant sa dimension économique - était une nouvelle fois nécessaire en tant qu’élément central de la théorie prolétarienne. Mais fondamentalement les situationnistes ont adopté la position de S o B selon laquelle le capitalisme a surmonté sa tendance à la crise économique. La critique de Debord de la perspective bourgeoise gisant derrière les prétentions scientifiques des supporters de la théorie de la crise a sa vérité, mais elle était fausse quant à son intention de dissoudre complètement la notion de crise. Dans “La véritable scission”, Debord et Sanguinetti admettent au moins le retour de la crise en disant que : “ Même la vieille forme de la simple crise économique, que le système avait réussi à surmonter... reparaît comme une possibilité de l’avenir proche.” (§14)

C’est mieux que la tentative de Cardan, dans une introduction de 1974 à une édition de “Capitalisme moderne et révolution”, de rejeter toute substance réelle de la crise économique. Cardan accepte même la croyance bourgeoise qu’il s’agit en tout et pour tout d’un accident causé par le choc pétrolier. Mais même si la position de Debord et Sanguinetti, admettant le retour de la crise, est meilleure, nous ne voyons aucune tentative des situationnistes pour réellement tenir compte de ce retour. Comme “La véritable Scission” l’annonce : “L’internationale Situationniste s’est imposée dans un moment de l’histoire universelle comme la pensée de l’effondrement d’un monde ; un effondrement qui a maintenant commencé sous nos yeux” (§1) En fait “La véritable scission” est caractérisée en général par l’idée que la crise finale du capitalisme est arrivée, bien que cette crise soit vue comme une crise révolutionnaire.

Dans “La véritable scission”, la description de la période ouverte par Mai 68 comme une crise générale est fondamentalement juste, toutefois elle est aussi inadéquate. Même si dans le sillage de Mai 68, de l’automne chaud italien etc...juger l’époque ainsi est peut-être pardonnable, ce qui était nécessaire c’était une réelle tentative de comprendre et d’assimiler cette crise. Ce qui aurait demandé de se confronter à l’interaction de la révolte du sujet et de l’objectivité de l’économie, ceci aurait nécessité de s’intéresser à la suite du “Capital”.

B) Le retour des objectivistes

Quand la crise économique est revenue au début des années 70, les défenseurs de la conception traditionnelle du marxisme selon laquelle le capitalisme était en déclin définitif sembla justifiée. Le Courant Communiste International (Révolution Internationale) a même essayé d’expliquer d’avance 68 dans les termes de la crise objective. Bien que la saturation du marché provienne de la baisse du taux de profit, ils continuèrent à défendre les thèses luxembourgistes. Il faut applaudir à une telle fidélité. Des penseurs de la vieille gauche comme Mandel pour le trotskisme et Mattick pour le communisme de conseils, de nouvelles figures comme Yaffe et Kidron, se manifestèrent pour soutenir leur version propre de la théorie marxienne originelle des crises. Yaffe et Kidron furent tous les deux membres des Socialistes internationaux (précurseur du S.W.P.), ils essayèrent de se distinguer par leur théorie de l’économie d’armement permanente. Dans cette théorie, les dépenses d’armement sont la justification essentielle de l’ensemble de la croissance de l’après guerre, et même le seul facteur de celle-ci. Derrière l’innovation consistant à donner aux dépenses d’armement un rôle stabilisateur, la théorie demeurait fondamentalement dans le cadre de l’économie marxiste orthodoxe. Cliff défendit plus tard une version sous-consommationniste de l’orthodoxie. La dépense d’armement avait donné une capacité (initialement temporaire, puis, comme la catastrophe menaçait d’arriver, de beaucoup plus longue durée) d’éviter une inévitable crise de surproduction de capital au regard du pouvoir de consommation limité des masses. Quand, à l’intérieur de l’économie marxiste, il y eut un changement (la baisse du taux de profit s’empara petit à petit du devant de la scène et le sous-consommationnisme fut considéré comme trop grossier), Kidron mit en avant une nouvelle version qui modifiait la précédente dans la mesure où le rôle des dépenses militaires était atténué. Les dépenses improductives d’armement, plutôt que de repousser le moment où la production de capital outrepasse les possibilités de la consommation, devaient être vues comme une contre-tendance à la baisse tendancielle du taux de profit.

L’essentiel est que cette théorie demeura à l’intérieur de la problématique de l’économie marxiste objectiviste. La raison de la rupture avec l’analyse de l’impérialisme de Lénine ne résidait pas dans le fait que cette analyse ne laissait aucune place à la lutte de la classe ouvrière. Non, car pour les Socialistes internationaux, l’impérialisme devait être “le dernier stade, mais un stade tout de même”, un autre stade dans la logique objectiviste du capital. L’économie permanente d’armement devait être le stade final et, comme l’impérialisme de Lénine, il était expliqué purement dans les termes du capital. Même dans sa forme la plus développée, cette théorie n’était qu’un salmigondis qui avait ses plus jeunes défenseurs parmi les Socialistes internationaux, comme Yaffe, le meilleur connaisseur des classiques marxistes, qui défendait un retour à une théorie “fondamentaliste” fondée sur la baisse du taux de profit. Depuis lors, Chris Harman a modéré la théorie, il a arrondi quelques unes de ses affirmations les plus rugueuses, et même a utilisé Grossman et d’autres théoriciens du déclin pour le soutenir. Pendant les années 70, le S.W.P retourna en tout cas au bercail en acceptant que les dépenses d’armement ne pourraient pas plus longtemps freiner la tendance à la crise.

Le mouvement politique relié à de telles analyses connut également une phase de croissance. Il y avait des différences majeures entre les théories produites, mais ce qu’elles partageaient par dessus tout c’était la perspective du retour de la crise expliqué uniquement à l’intérieur des lois de développement du capital, telles qu’elles sont présentées par Marx dans “Le Capital”. La question était de savoir quelles lois et quelle tendance à la crise devaient être mises en avant parmi toutes les références éparpillées de Marx.

1) Mandel et Mattick

Mandel et Mattick, en tant que pères fondateurs, offraient une alternative. Mattick, fondamentalement, a fait survivre la théorie de l’effondrement de Grossman durant la période de la croissance d’après guerre. Il présentait une théorie du capital, allant mécaniquement vers la faillite, fondée sur l’augmentation de la composition organique du capital et la chute du taux de profit. Mattick innova premièrement en analysant comment l’économie mixte keynésienne ajourne la crise grâce aux dépenses improductives de l’Etat. Il défend que bien qu’une telle dépense pourrait temporairement arrêter l’assaut de la crise, cette possibilité ne pouvait exister que dans la phase ascendante qui suivit la guerre. La manipulation du cycle des affaires ne peut être couronnée de succès que dans une situation de santé générale des profits dans le secteur privé. Quand le mouvement sous-jacent de baisse du taux de profit a atteint un point critique, l’augmentation de la demande réalisée par l’Etat ne peut plus produire un retour aux conditions de l’accumulation, et même la ponction de l’Etat sur le secteur privé peut être vue comme aggravant le problème. Le keynésianisme pouvait retarder mais non prévenir la tendance à la crise et à l’effondrement inhérente aux lois d’accumulation du capital. L’intérêt essentiel de cette analyse est de fonder la théorie de la crise sur les contradictions internes de la production capitaliste. En conséquence, Mattick évitait le point de vue à la mode à propos du capitalisme miné par les défaites de l’impérialisme, représentées par les révolutions du tiers-monde. Par là également, il ne rejetait pas la capacité révolutionnaire de la classe ouvrière occidentale. Cependant, la lutte de la classe, pour lui, n’aurait à être qu’une réponse spontanée à la faillite à venir du Keynésianisme se révélant incapable à prévenir la crise de l’accumulation. La lutte de classe d’un côté, et de l’autre les lois du capitalisme à partir desquelles la crise est posée comme la base et l’origine de cette lutte, demeuraient totalement séparées. Ce qui manquait fondamentalement dans cette analyse, c’était d’expliquer comment il peut y avoir une lutte de classe dans les périodes d’accumulation. La crise du capitalisme ne peut pas être comprise au niveau abstrait auquel Mattick la traite.

Mandel, l’économiste belge, présente dans “Le capitalisme tardif” une approche multicausale. Il définit six variables dont l’interaction est supposée expliquer le développement capitaliste. Une seule de ces variables, le taux d’exploitation, a une quelconque relation avec la lutte de classe, mais même là, la lutte de classe n’est qu’un élément parmi d’autres, déterminant cette variable. Mattick, que l’on devrait situer politiquement à l’opposé de Mandel, soutient que “Le capitalisme tardif” accorde trop d’importance à la lutte de classe. Mattick fit connaître une nouvelle célébrité à la théorie de Grossman sur la baisse du taux de profit comme base de la crise. Que nous trouvions le non-léniniste argumentant contre l’importance de la lutte de classe montre que le problème de l’objectivisme traverse la division entre léninistes et anti-léninistes. En Grande Bretagne, la thèse Mattick-Grossman sur la nature de la crise a été reprise par un léniniste convaincu, David Yaffe. Pour Yaffe la lutte de classe a été absente durant la croissance d’après guerre, mais les déterminations économiques sont allées se développant pendant cette absence.

L’histoire du capital est l’histoire de la lutte de classe parmi d’autres éléments ! Le principal est la nature du développement inégal et donc le rôle révolutionnaire des pays anti-impérialistes. En conséquence, il décrit l’histoire du mode de production capitaliste comme n’ayant pas pour dynamique la contradiction centrale entre capital et travail, mais celle entre les rapports économiques du capital et les rapports pré-capitalistes. D’un côté, il affirme son orthodoxie en proclamant que le capitalisme tardif n’est que la continuation de la période impérialo-monopoliste décrite par Lénine, mais simultanément il réhabilite la théorie des cycles longs de développement technologique qui surdéterminent l’époque du déclin, lui donnant ses phases de croissance et de dépression. Les cycles longs sont déterminés par l’action de l’innovation technique.

Mais ni dans les cycles longs soumis à la technique, ni dans la chute du taux de profit soumise à l’augmentation de la composition organique, il y a une reconnaissance de l’importance du rôle de l’innovation technique comme réponse à la lutte de classe. Le déterminisme technologique, d’une façon ou d’une autre, gît derrière le marxisme objectiviste, c’est pourquoi la critique faite par l’Autonomie de la conception objectiviste de la technique est si importante (voir plus loin). Il est nécessaire de relier l’accumulation capitaliste et ses crises à la lutte de classe. La période keynésio-fordiste fut une période dans laquelle la lutte de la classe ouvrière s’est exprimée en vagues s’élevant régulièrement et fermement, où les syndicats comme représentation de la classe ouvrière ont dirigé les luttes contre la tyrannie du procès de travail vers des revendications salariales. En gagnant de solides augmentations de salaires, les ouvriers forcèrent le capital à augmenter la productivité, en intensifiant les conditions de travail et en multipliant les investissements de substitution au travail, ce qui à son tour lui permit de continuer à accorder aux travailleurs une augmentation de leur salaire réel. Dans ce sens, comme nous voyons les Autonomes le défendre, la lutte de la classe ouvrière, dans cette période, est devenue un moment fonctionnel dans le cycle du capital, un moteur de l’accumulation. Mais avant de s’intéresser à cette analyse, celavaut la peine de noter que quelques penseurs dans le camp objectiviste rompirent avec la problématique de la décadence et tentèrent une analyse plus sophistiquée de la période de l’après-guerre. L’approche de la régulation (A.R.) était ouverte à des idées nouvelles comme l’analyse du fordisme par les Autonomes. Cependant, le structuralisme fut autre influence majeure de cette approche et cela l’a maintenue à l’intérieur des limites de l’objectivisme.

2) L’Approche de la Régulation

L’ A.R est importante parce qu’elle essaya de développer une théorie en rapport avec les réalités concrètes du capitalisme moderne. Des représentants de ce courant, tels Aglietta et Lipietz, rompirent avec les positions orthodoxes sur la périodisation du capitalisme et sur ce que la crise capitaliste représente. Dans la périodisation orthodoxe, le capitalisme grandissait avec le capital marchand, devenait adulte avec le laissez-faire concurrentiel, et ensuite déclinait et préparait les conditions du socialisme dans la période monopoliste et impérialiste. La position orthodoxe sur les crises était que, dans le capitalisme en bonne santé, la crise participe à la bonne santé du cycle des affaires, tandis que dans “l’époque des guerres et des révolutions” elle manifeste l’évidence de son déclin sous-jacent et toujours, selon les possibilités, la tendance à la crise finale d’effondrement du système comme une totalité. En termes de périodisation l’ A.R introduisit la notion de “régime d’accumulation”. Ce qui signifie que les stades du développement capitaliste sont caractérisés par des structures institutionnelles interdépendantes et la formulation de normes sociales. En ce qui concerne les crises, pour l’ A.R les crises longues représentent les crises structurelles des institutions de régulation et des normes sociales associées au régime.

Ainsi, par exemple, ils réinterprétèrent la séparation entre le capitalisme concurrentiel et le capitalisme monopoliste comme le passage du “régime d’accumulation extensive et régulation concurrentielle” qui a existé avant la première guerre mondiale à un régime d’accumulation intensive et régulation monopolistique après la seconde guerre mondiale, avec entre les deux une période de crise d’un régime et de passage au suivant. Pour les marxistes orthodoxes, le problème avait été d’ajuster la période d’après-guerre dans leur concept de “période de transition”. Ils y sont parvenus en la désignant comme une nouvelle étape du “stade du capitalisme monopoliste”. Mais surgit alors un nouveau problème : le capitalisme monopoliste devait représenter la fin du capitalisme plutôt qu’une phase de croissance. L’ A.R dit que, loin d’être une phase de déclin, la période d’après-guerre vit la consolidation du régime d’accumulation intensive. Ils analysent cette période comme caractérisée : par les méthodes fordistes de production et la consommation de masse ; par l’intégration de la production des biens de consommation comme élément essentiel de l’accumulation capitaliste ; par l’hégémonie américaine au niveau international. En son coeur, le régime est fondé sur le lien entre augmentation du niveau de vie et augmentation de la productivité. A la lumière de l’ A.R, les années 70 sont ensuite une nouvelle période de crise structurelle, la crise du régime d’accumulation intensive. Comme Negri et les Autonomes, l’A.R voit un élément de la crise dans le divorce entre croissance des salaires et gains de productivité et dans l’effritement du consensus social. L’effondrement des gains de productivité fait éclater la crise fiscale de l’Etat dans la mesure où il persiste à engager des dépenses publiques croissantes, tandis que la base économique pour un tel engagement est minée. En contradiction avec les thèses de la décadence, la crise n’est pas une agonie mortelle mais une sévère crise structurelle de laquelle le capital peut sortir s’il rétablit un régime d’accumulation.

La rupture de l’A.R avec le schéma rigide de l’orthodoxie apparaît comme une analyse marxiste beaucoup plus sophistiquée et moins dogmatique. Toutefois, il n’y a pas de renversement de perspective amenant à voir le procès à partir de la situation de la classe ouvrière. L’ A.R reste fermement à l’intérieur de la logique du capital, greffant simplement une masse de complications dans l’analyse. De telle sorte que , même si elle peut certainement concevoir la crise comme une crise générale de l’ordre social, le fait qu’elle voit le capital non comme une lutte de sujets, mais comme un procès sans sujet, signifie qu’elle tombe dans le fonctionnalisme. Il est admis que la tendance à la restructuration du capitalisme parviendra avec succès à établir un nouveau régime d’accumulation flexible, le post ou le neo-fordisme est admis comme inévitable. De telles idées reviennent à une nouvelle forme de déterminisme technologique qui attire la gauche réformiste plutôt que les révolutionnaires, parce qu’elles défendent l’inéluctable continuité du capitalisme plutôt que son effondrement. Ainsi, même si nous devons certainement être capable d’utiliser quelques unes de leurs idées, l’ A.R est comme son frère structuraliste essentiellement fondée sur la logique du capital. Prenant le point de vue du capital, elle est toujours amenée à être une école de penseurs universitaires payés par l’Etat. A l’inverse, l’analyse des Autonomes ne perd jamais le point de vue de la classe ouvrière. Bien que certains des théoriciens italiens furent des universitaires, ils appartinrent aussi à un courant révolutionnaire. Ils furent certainement des penseurs payés par l’Etat, mais la moitié d’entre eux a été arrêtée et violemment expulsée pour des années, il est raisonnable de penser que leurs idées étaient en contradiction avec leur situation.

Le marxisme objectiviste saisit en partie la réalité du capitalisme, mais seulement à partir d’un pôle, celui du capital. Les catégories du “Capital” qui sont fondées sur la réification des relations sociales dans le capitalisme sont acceptées par ce marxisme comme un donné plutôt que comme une réalité à critiquer. La subsomption du travail de la classe ouvrière est saisie comme un résultat final, là où elle est quelque chose qui doit être sans cesse reproduit. La classe ouvrière est admise comme un grain de sable dans le développement du capital selon ses lois propres. Des tendances telles que l’augmentation de la composition organique sont comprises comme des lois techniques intrinsèques à l’essence du capital tandis qu’elles, et leurs contre-tendances, sont en réalité des lieux de luttes. Il est nécessaire d’aborder le procès à partir de l’autre pôle, celui de la lutte contre la réification, ce que des groupes comme S.o.B et les situationnistes ont fait. Leur mise à l’écart de la théorie de la crise est compréhensible et était un moment nécessaire de la redécouverte de la pratique révolutionnaire pendant la croissance de l’après guerre. Toutefois, lorsque la crise réapparut, il sembla que c’était les objectivistes qui avaient les outils pour l’appréhender. Pourtant ils ont échoué à dégager une perspective politique adéquate à partir de leur théorie. Ils avaient compris la crise, le peuple n’avait plus qu’à s’agglutiner à leur drapeau, c’était simple. Cependant, en Italie avait émergé un courant dont le rejet de l’objectivisme contenait une nouvelle façon de se rapporter à la crise.

C ) Le courant opéraïste/autonome

Les théoriciens opéraïstes ( en italien le terme d’ ’ouvriériste” n’est pas utilisé comme en anglais - ou en français - pour dire que seules les luttes au niveau de l’atelier sont importantes et ont un sens, il indique la volonté de théoriser le capitalisme dans une perspective ouvrière) des années 60 comme Panzieri et Tronti et les Autonomes de la fin des années 60 et des années 70 parmi lesquels Negri et Bologna furent les plus importants, ont représenté une tendance importante de la nouvelle gauche en Italie. Ils attaquèrent les catégories réifiés du marxisme objectiviste. En attaquant l’objectivisme du marxisme orthodoxe, ils mirent également en question la problématique dominante de la crise comme déclin. Une partie de la force de ce courant vient de ce que plutôt que de simplement affirmer Marx contre un ’travaillisme’ franchement réformiste, il a eu à se débrouiller avec le marxisme théorique sophistiqué et prestigieux de l’hégémonique parti communiste italien. Le P.C.I dans sa transition du stalinisme à l’eurostalinisme est passé d’une conception contemplative de la crise générale du capitalisme au soutien apporté à la perpétuation de son développement. Les opéraïstes reconnurent que les deux positions avaient en partage la même attitude contemplative face à l’économie capitaliste et que ce qui était nécessaire était un renversement de perspective pour regarder le capitalisme du point de vue de la classe ouvrière.

Raniero Panzieri, un des fondateurs de ce courant, formula deux critiques fondamentales du marxisme orthodoxe. Il attaqua la fausse opposition entre planification et capitalisme ; et l’idée de la neutralité de la technique contenue dans l’idéologie des forces productives.

1 ) La fausse opposition de la planification et du capitalisme.

Panzieri soutient que la planification n’est pas le contraire du capitalisme. Le capitalisme, comme Marx l’a signalé, est fondé sur une planification despotique sur le lieu de production. Le capitalisme surpassa les modes de production antérieurs en s’appropriant la coopération dans son procès productif. Ceci est vécu par l’ouvrier comme un contrôle de son activité par un étranger. Dans le capitalisme du XIX°s, cette planification despotique contraste avec la concurrence anarchique au niveau social. Panzieri soutient que le problème avec le marxisme orthodoxe et sa théorie du déclin est qu’il prend cette période du laissez-faire comme la vérité du capitalisme ; une transformation de celui-ci ne peut que représenter le déclin du capitalisme ou la transition au socialisme. Panzieri et plus tard Tronti ont développé une position selon laquelle le capitalisme du milieu du XX°s avait d’une certaine manière dépassé l’opposition entre la planification et le marché, devenant un capitalisme plus avancé, caractérisé par le capital social parvenu à la domination sur la société et la formation progressive d’une société usine (usine sociale). Au niveau global, la société capitaliste n’est pas seulement anarchie mais elle est capital social, elle est l’organisation de tous les aspects de la vie comme imposition de la relation capitaliste de travail.

Avec cette conception, la contradiction centrale sur laquelle le marxisme orthodoxe fondait sa théorie du déclin est sapée. Il n’y a pas de contradiction fondamentale entre la socialisation capitaliste de la production et l’appropriation capitaliste du produit. (souligné par les traducteurs). L’anarchie du marché est un aspect de la façon dont le capital organise la société, mais la planification capitaliste en est un autre. Ces deux formes du contrôle capitaliste ne sont pas dans une contradiction mortelle mais dans une interaction dialectique : “avec la planification généralisée, la forme mystifiée fondamentale de la loi de la plus-value passe de l’usine à la société entière, toute trace des racines et de l’origine du procès capitaliste semble maintenant réellement disparaître. L’industrie réintègre en elle-même le capital financier et alors projette au niveau social l’extorsion de plus-value. La science bourgeoise appelle cette projection le neutre développement des forces productives, rationalité, planification.” (Panzieri “Plus-value et planification”)

La planification dans le capitalisme n’est pas la marque d’une phase de transition. Avec l’identification du socialisme à la planification, le socialisme, de négation du capitalisme, devient une de ses tendances. Ce qui s’est développé à partir du développement du capital financier monopoliste ce n’était pas la base pour un mode de production non-capitaliste mais pour une forme plus socialement intégrée du capitalisme. Le capital a dépassé certaines difficultés de sa phase la plus récente, mais le procès dans lequel il a accompli cela a été interprété comme celui de son stade final. Tandis que certains de ceux influencés par Bordiga devinrent les défenseurs dogmatiques types de la théorie de la décadence, d’autres développèrent quelques unes de ses idées dans une direction intéressante avec des similitudes avec les opéraïstes. “Invariance” (Jacques Camatte et d’autres) théorisèrent que la socialisation croissante de la production n’exprimait pas le déclin du capitalisme mais le passage de la subsomption formelle du travail sous le capital à la subsomption réelle, c’est-à-dire le passage du contrôle capitaliste d’un procès de travail dépendant de l’habileté et de l’accord des ouvriers à une totale domination capitaliste de tout le procès. En outre, ils virent là le passage de la domination formelle du capital sur la société à sa domination réelle. Toutefois, on peut certainement dire que l’importance accordée à l’autonomisation du capital entraîna une reconnaissance insuffisante que ce procès est constamment une lutte ; ceci les amena à voir la révolution comme une explosion catastrophiste de la subjectivité réprimée.

2 ) La critique de la technologie.

En liaison avec la déconstruction par Panzieri de la dichotomie entre anarchie et planification, sa critique de la technologie était peut-être encore plus en rupture avec la tradition. La planification despotique du capitalisme opère à travers la technologie. Fondamentalement, Panzieri soutenait que, dans le capitalisme, technologie et pouvoir sont intriqués à un tel point que l’on peut abandonner la notion marxiste orthodoxe de la neutralité de la technologie. Une fois encore, ce qu’il s’agissait de critiquer ici c’était la nature réifiée des catégories dans la conception orthodoxe des forces productives se heurtant à leurs entraves capitalistes.

Il n’existe pas de dynamique cachée, inhérente, dans les caractéristiques du développement technologique ou de la planification dans la société capitaliste actuelle, dynamique qui puisse garantir le dépassement “automatique” ou “nécessaire” des rapports existants. Les nouvelles bases techniques, progressivement développées dans la production, procurent au capitalisme de nouvelles possibilités de consolider son pouvoir. Cela ne signifie pas, naturellement, que les possibilités de dépasser le système ne croissent pas simultanément. Mais ces possibilités coïncident avec le caractère entièrement subversif que “l’insubordination” de la classe ouvrière tend à se donner face à l’indépendance croissante “de l’infrastructure objective” du mécanisme capitaliste.

Ceci montre bien la transformation que la perspective opéraïste a représenté : l’abandon de tout mouvement caché des forces productives, considérées techniquement, pour faire retour à la plus grande force productive, la classe révolutionnaire. La théorie de Panzieri répondait à une nouvelle combativité de la classe ouvrière. Cette théorie et cette combativité arrivèrent ensemble et représentaient une menace pour le capital. “Ce niveau de classe”, comme Panzieri l’affirme, “se présente lui-même non comme un progrès, mais comme une rupture’ ; non comme la “révélation d’une rationalité cachée dans le procès productif moderne, mais comme la construction d’une rationalité radicalement nouvelle opposée à la rationalité mise en oeuvre par le capital’.

Alors que les courants principaux du marxisme, qu’ils soient ostentatoirement révolutionnaires ou réformistes, furent et sont enfoncés dans une attitude réformiste vis-à-vis de la technologie capitaliste, c’est-à-dire dans la volonté de l’organiser par les moyens du plan de façon plus efficiente et plus rationnelle, Panzieri a vu comment les ouvriers furent les meilleurs dialecticiens en reconnaissant l’unité des instances techniques et despotiques de l’organisation actuelle de la production. Le système des machines et les autres formes de la technologie capitaliste sont un produit historiquement spécifique de la lutte de classe. Les voir comme techniquement neutres, c’est se mettre du côté du capital. Que cette conception ait dominé le marxisme orthodoxe fait qu’il n’est pas surprenant que certains, maintenant, veulent rejeter la critique historique du capitalisme au profit d’un projet anti-technologique. Le problème avec la substitution de la simple négation de la “civilisation” à la négation déterminée (aufhebung) du capitalisme, n’est pas que certains d’entre nous veulent avoir des machines à laver, mais que cela nie la relation avec le mouvement réel.

La critique de la technologie combinée avec le renversement de perspective permit aux opéraïstes de proclamer la critique de l’économie politique par le prolétariat comme étant une arme révolutionnaire. Comme nous l’avons vu, la baisse tendancielle du taux de profit, due à l’augmentation de la composition organique du capital, provoquée par la substitution des machines au travail (la source de la plus-value), tient une place fondamentale dans la plupart des théories de la crise et du déclin. Les Italiens relevèrent une affirmation laissée de côté par Marx : “On pourrait écrire toute une histoire au sujet des inventions faites depuis 1830 pour défendre le capital contre les émeutes ouvrières” (“Le Capital”, t 2, p 117, Ed Soc), et ils la développèrent en une théorie qui fait du développement technologique du capital une réponse à, et une interaction avec, la lutte de la classe ouvrière. Le procès capitaliste de travail devient le terrain d’une lutte de classes constamment renouvelée. En fondant le développement du capitalisme sur la lutte de classes, les opéraïstes donnèrent un sens à la formule de Marx selon laquelle la plus grande force productive est la classe révolutionnaire elle-même.

Quand nous considérons l’accroissement constant de la composition organique comme un résultat de la lutte de la classe ouvrière et de la créativité humaine, la baisse tendancielle du taux de profit commence à perdre sa déformation objectiviste. Le passage du capital d’une stratégie fondée sur la plus-value absolue à une stratégie fondée sur la plus-value relative a été rendu nécessaire par la classe ouvrière, et a abouti à enfermer le capital et la classe ouvrière dans une lutte sur la productivité. Les catégories de la composition organique et technique du capital ont été déréifiées dans la théorie opéraïste et liées à la notion de composition de classe. Utilisant cette notion, les théoriciens de l’autonomie ouvrière développèrent la critique des formes d’organisation précédentes, telle que le parti d’avant-garde, comme reflétant une composition de classe antérieure, et théorisèrent les nouvelles formes de luttes et d’organisations de l’ouvrier masse. Cela éclaira d’une lumière entièrement nouvelle la question du déclin du capitalisme comme transition au communisme.

Ainsi décrite, l’inéluctabilité du passage au socialisme ne se situe pas au niveau d’un conflit matériel, elle est plutôt en relation, précisément grâce au développement “économique” du capitalisme, avec le caractère intolérable de la division sociale et ne peut se manifester que comme l’acquisition d’une conscience politique. Mais pour cette raison même, le dépassement du système par la classe ouvrière est la négation de toute l’organisation dans laquelle se manifeste le développement capitaliste, et en tout premier lieu de la technologie en ce qu’elle est liée à la productivité.

Nous voyons alors que la première vague de l’ouvriérisme italien dans les années 60 rejeta la vision selon laquelle la période du laissez-faire a marqué l’existence propre du capitalisme et que ce qui est arrivé depuis est son déclin ou sa décadence, au profit d’une analyse des figures concrètes du capitalisme contemporain. Ceci leur permit de comprendre la tendance vers la planification d’Etat comme l’expression des tendances du capitalisme à la totalité : le capital social. Ils ont également rompu avec le marxisme orthodoxe dans leur renversement de perspective qui place la classe ouvrière comme une force motrice du capital, renversement appuyé sur une recherche militante sur les luttes de l’ouvrier masse.

3 ) La théorie des crises comme lutte de classes.

Il existe des similitudes avec les analyses de S.o. B, mais les positions des Autonomes, fondées sur une réinterprétation des outils fournis par la critique de l’économie politique de Marx, plutôt que sur un rejet de ces outils, sont plus à même de répondre à la crise qui s’ouvrit dans les années 70. En fait, on pourrait dire que la crise des années 70 montra l’exactitude de ce que Tronti suggérait en 1964. Il était pour lui possible que : “Les premières revendications faites par les prolétaires directement, d’eux-mêmes, le moment qui ne peut pas être absorbé par le capitaliste, fonctionnent objectivement comme des manifestations de refus, qui mettent le système en danger (...) simple blocage politique dans le mécanisme des lois objectives.” Le développement pacifique du capitalisme fut ébranlé à la fin des années 60 et la théorie des opéraïstes italiens alla plus avant encore dans sa compréhension, de même que la pratique des ouvriers italiens durant les années 70 alla plus loin dans l’attaque du rapport capital.

Comme nous l’avons vu avec Mattick, la réponse marxiste orthodoxe au keynésianisme était qu’il ne pouvait réellement modifier le mouvement du capital et qu’il pouvait seulement retarder la crise. A un certain niveau c’est correct, mais le problème est que l’économie est vue comme une machine plutôt que comme la manifestation réifiée des rapports sociaux antagonistes. L’avancée des Autonomes exprimée dans des ouvrages comme les deux essais de Negri en 68, fut de saisir le keynésianisme comme une réponse à l’offensive ouvrière de 1917, comme une tentative de retourner l’antagonisme de la classe ouvrière au bénéfice du capital. Keynes fut un penseur stratégique pour le capital et le keynésianisme, en canalisant la lutte de la classe ouvrière à l’intérieur des augmentations de salaire payées par la croissance de la productivité, était essentiellement l’administration de la classe ouvrière par l’Etat, une administration qui devint de plus en plus violente au fur et à mesure que la classe ouvrière la refusa et non pas une simple administration du développement du capital par l’administration de la demande. L’équilibre fragile qu’il a représenté fut mis en crise par l’offensive ouvrière de la fin des années 60 et des années 70, qui brisa les marchandages sur les gains de productivité qui étaient présupposés par l’accumulation. L’ensemble de la période fordiste et keynésienne de l’après-guerre était compris dans l’analyse des Autonomes comme la période de l’Etat-plan qui s’était maintenant abîmé dans la crise et qui était en train d’être remplacé par l’utilisation active de la crise par l’Etat pour maintenir l’ordre.

La théorie de la crise comme lutte de classes est une correction nécessaire aux conceptions objectivistes. Le point fondamental dans le marxisme des Autonomes a été de remplacer la crise capitaliste, provoquée par l’intervention extérieure et fatale des lois objectives se tenant au dessus de la classe ouvrière, en une expression objective de la lutte de classe. L’idée d’une époque de déclin et de décadence est effectivement écartée par cette théorie des luttes concrètes de la classe. L’histoire du capitalisme n’est pas le développement objectif des lois du capital, mais un mouvement dialectique de composition et de recomposition. La sérieuse crise mondiale qui commença dans les années 70 est donc vue comme le résultat des luttes de l’ouvrier masse fordiste. Ce sujet, qui fut lui-même créé par l’attaque du capital contre la composition de classe de l’après première guerre mondiale, s’est politiquement recomposé en une menace pour le capital. La crise du capital est une crise du rapport social.

Pendant les années 70, les Autonomes ont produit la théorisation la plus développée du refus du travail et une critique de la théorie catastrophiste de la crise en faveur d’une théorie dynamique de la crise capitaliste et de la subjectivité prolétarienne. Les Autonomes développèrent une théorie de la crise comme lutte de classes illustrée par le slogan : “la crise des patrons est une victoire pour les ouvriers.” Ceci les plaça dans un désaccord tranché avec l’explication marxiste orthodoxe de la crise en termes de contradictions internes du capital, avec la crise générale causée par son déclin, lui-même issu du blocage des forces productives par les rapports de production. Le militant marxiste orthodoxe pensera qu’il est faux de suggérer que la crise puisse être l’oeuvre de la classe ouvrière. “Non, non, dira-t-il, la crise est la faute du capital ; la classe ouvrière - bénie soit sa casquette de toile - est libre de toute implication en elle, la crise montre l’irrationalité du capitalisme et le besoin du socialisme.” Ceci est précisément ce que les Autonomes attaquèrent, le socialisme vu comme l’aboutissement de la tendance à la crise du capital.

L’idée que le capital entrave les forces productives, bien que vraie en un sens, oublie que dans la mesure de ses forces, la classe ouvrière entrave les forces productives comprises comme catégories du capital, la classe ouvrière entrave le développement des forces productives parce que leur développement est contraire à ses intérêts, à ses besoins. La signification de la résistance du prolétariat au travail capitaliste ne doit pas être oubliée dans le rêve socialiste du travail universel. Comme Negri l’affirme : “Libération des forces productives : certainement, mais comme la dynamique d’un procès qui conduit à l’abolition, à la négation dans la forme la plus totale. Il s’agit de transformer le centre, le coeur de la définition du communisme, d’une libération à partir du travail en un au-delà des formes du travail.” (Marx au delà de Marx).

La théorie Autonome était par certains aspects, une projection optimiste vers l’avenir des tendances des luttes du moment. Ceci fonctionnait bien quand la lutte de classe allait de l’avant et donc quand les tendances révolutionnaires se réalisaient dans des actions de plus en plus amples. Ainsi par exemple, Tronti a développé l’idée d’une nouvelle sorte de crise mise en évidence par le refus ouvrier parce qu’il a vu cela préfiguré dans la bataille de Piazza Fontana (événements de 1962, lorsque les ouvriers en grève de la FIAT attaquèrent les syndicats avec une grande violence). L’automne chaud italien, quand les ouvriers pouvaient souvent se mettre en grève immédiatement après leur retour au travail à la suite d’une précédente grève, montrait la validité de cette projection. Toutefois, une telle projection théorique, que les situationnistes avaient aussi faite devant l’émergence des grèves sauvages, en Angleterre en particulier, comme annonce de ce qui allait arriver, devint inadéquate quand, dans la contre-offensive du capital contre ce refus, les tendances la tendance dominante fut celle d’une réimposition du travail. Les théoriciens autonomes tentèrent de saisir ce mouvement comme un expédient, sur la base de la planification, à la crise de l’Etat. La théorie de la crise comme lutte de classes se perdit quelque peu dans les années 80 ; si pendant un moment dans les années 70 la rupture des lois objectives du capital avait été évidente, à la suite des succès partiels du capital le sujet fut renvoyé dans les cordes. Durant les années 80 nous avons vu les lois objectives du capital devenues libres de parcourir furieusement nos vies en les menaçant. Une théorie qui avait relié les manifestations de la crise aux pratiques concrètes de la classe avait trouvé à se procurer une petite lutte offensive à relier à elle, cependant la crise continuait. La théorie des Autonomes est devenue moins appropriée aux conditions. La propension de Negri à un optimisme extrême et la surestimation des tendances devenant des réalités, qui ne sont pas très graves dans une période de subversion prolétarienne, devinrent de façon croissante un problème dans sa théorisation, lui permettant de s’endormir sur sa propre théorie du déclin. Lorsqu’elle n’est plus reliée au mouvement révolutionnaire, la théorie de Negri s’affaiblit beaucoup. Dans des écrits comme “Communistes comme nous” et dans sa contribution à “Marxisme ouvert”, nous retrouvons sous un nouveau déguisement subjectiviste la théorie de la décadence du capitalisme comme émergence dans notre dos du communisme. Dans “Le marxisme ouvert”, Negri écrit par exemple : “de nouvelles conditions techniques de l’indépendance du prolétariat sont déterminées à l’intérieur des transformations matérielles du développement et donc, pour la première fois, il existe la possibilité d’une rupture dans la restructuration qui ne soit pas récupérable et qui soit indépendante de la maturation de la conscience de classe.” Il semble penser que cette possibilité est liée au travail informatique immatériel ! Il apparaît que beaucoup de penseurs radicaux ont tendance à perdre leur clairvoyance en vieillissant ou, plus probablement, quand le mouvement auquel ils étaient reliés est épuisé. Peut-être faut-il utiliser Negri contre Negri, peut-être également faut-il tenir compte de l’endormissement des révolutionnaires quand recule le mouvement dont ils étaient partie prenante (après 1848, après 1871, après 1977). Quand le mouvement de luttes auquel on participe semble perdre sa vitalité, il y a la tentation de rendre sa puissance au point de vue du capital, une tentation à laquelle il faudrait résister.

Pour conclure, les Autonomes représente une avancée nécessaire mais incomplète, ils exprimèrent le mouvement de leur temps mais, en particulier dans le cas de Negri, furent impuissants isolés de lui. On peut certainement dire que, de la même façon que 68 montra la limite aussi bien que la validité des idées situationnistes, la période de crise et d’activité révolutionnaire en Italie pendant la décennie 69-79 montra la validité et la limitation des théories autonomes et opéraïstes. Cela ne signifie pas que nous devons en revenir aux objectivistes mais que nous devons aller au-delà. La théorie autonome en général et la théorie de la crise comme lutte de classes en particulier ont été un travail fondamental effectué sur la critique des catégories réifiées du marxisme objectiviste. Ce travail nous permet de considérer ces catégories comme des modes d’existence de la lutte de classe. Si parfois ils exagérèrent, négligeant de voir l’étendue réelle selon laquelle ces catégories ont une vie objective comme aspects du capital, il demeure nécessaire de maintenir l’importance du renversement. Nous avons besoin d’une façon de concevoir la relation de l’objectivité et de la subjectivité qui ne soit ni le mécanicisme des objectivistes, ni l’affirmation inverse que “c’est tout de la lutte de classe.”

S.o.B, les Situationnistes, et tous les Autonomes, de différentes façons, apportèrent des contributions importantes à la redécouverte du coeur révolutionnaire de la critique de Marx de l’économie politique. Ils firent cela en rompant avec la théorie catastrophiste du déclin et de l’effondrement. Mais la vague révolutionnaire dont ils étaient partie prenante s’est retirée. La croissance de l’après-guerre n’est qu’un souvenir fané. Comparée à l’époque durant laquelle ces courants révolutionnaires développèrent leurs théories, la réalité capitaliste que nous affrontons actuellement est beaucoup plus incertaine. La tendance du capitalisme à la crise est encore plus évidente, cependant la lutte de classe est dans une période de reflux. Dans la troisième et dernière partie de cet article nous étudierons les plus récentes tentatives de résoudre le problème de la compréhension du monde dans lequel nous vivons, comme celle d’un groupe tel que “Radical Chains”, et nous présenterons notre propre contribution à sa solution.

Troisième partie

Introduction : une si longue histoire.

Comme nos plus patients et dévoués lecteurs le savent, le sujet de cet article est la théorie selon laquelle le capitalisme est en déclin. Dans les deux précédents numéros, nous avons retracé dans le détail le développement de la théorie de la décadence du capitalisme qui a émergé parmi les marxistes et les révolutionnaires tout au long des cent dernières années. Dans la dernière partie de cet article, nous allons mettre un terme à notre revue critique, en étudiant la plus récente version de la théorie du déclin qui a été mise en avant par “Radical Chains”. Mais avant d’étudier Radical Chains” et leur nouvelle version de la théorie du déclin du capitalisme, nous devrions peut-être, au bénéfice de nos lecteurs moins patients et dévoués, résumer les deux précédentes parties de cet article.

Dans la première partie, nous avons vu comment la théorie du déclin, et les conceptions de la crise capitaliste et de la transition au socialisme ou au communisme en relation avec elle, jouèrent un rôle dominant dans l’analyse révolutionnaire du capitalisme du XX°s. Comme nous l’avons vu, l’idée que le capitalisme est en un certain sens en déclin trouve son origine dans le marxisme classique développé par Engels et la Seconde Internationale.

Au moment de la vague révolutionnaire qui mit fin à la première guerre mondiale, les marxistes les plus radicaux reconnurent la théorie du déclin du capitalisme comme la base objective de leurs politiques révolutionnaires. Ils prirent comme principe directeur l’idée de Marx que : “à un certain niveau de développement les forces productives matérielles de la société entrent en conflit avec les rapports de production existants (...) De formes du développement des forces productives, ces rapports se muent en entraves. Alors commence une période de révolution sociale.” Ils soutinrent que le capitalisme était entré dans cette époque et cela se manifestait dans sa crise permanente et son mouvement évident vers l’effondrement et la paralysie.

Dans le sillage de la défaite de la vague révolutionnaire qui suivit la première guerre mondiale, pour ces traditions qui proclamaient représenter le vrai marxisme contre sa trahison (d’abord par la social-démocratie, puis par le stalinisme), l’acceptation de l’idée que le capitalisme était en déclin devint un acte de foi.

Pour les communistes de gauche, l’idée que le capitalisme était entré dans sa phase de décadence avec le déclenchement de la guerre en 1914 était vitale. Depuis celle-ci, cette idée leur permettait de maintenir une position révolutionnaire sans compromis, et en même temps elle était présentée comme la continuation de la vraie tradition marxiste orthodoxe. Pannekoek fut une voix dissidente dans le mouvement par lequel les communistes de gauche et de conseils embrassèrent la théorie du déclin. Pour les communistes de gauche, les aspects réformistes de la politique de Marx, Engels, et de la seconde internationale, qui avaient amené à défendre le “trade-unionisme” et la participation aux élections parlementaires, pouvaient être justifiés sur la base du fait que le capitalisme était à cette époque dans sa phase ascendante. Maintenant, à la suite de l’éclatement de la première guerre mondiale, le capitalisme était entré en déclin et n’était plus en situation de concéder des réformes durables à la classe ouvrière. Donc, pour les communistes de gauche, la seule alternative à l’époque du déclin du capitalisme était : “guerre ou révolution ! ”

Pour les trotskistes et d’autres socialistes proches, le développement de l’intervention de l’Etat et de la planification, la croissance des monopoles, la nationalisation des industries de base et l’émergence de l’Etat providence, révélaient le déclin du capitalisme et l’émergence de la nécessité du socialisme. En conséquence, pour les trotskistes la tâche était d’avancer des “revendications de transition”, c’est-à-dire des revendications apparemment réformistes qui apparaissent raisonnables vu le développement des forces productives, mais qui contredisent les rapports de production capitalistes dominant.

Ainsi , malgré les différences fondamentales qui par ailleurs opposaient les communistes de gauche et les trotskistes, et qui souvent les opposèrent violemment, pour ces deux tendances la réalité concrète du développement capitaliste était expliquée dans les catégories d’un cours logique objectif, menant directement vers l’effondrement du capitalisme et la révolution socialiste. Même quand les communistes de gauche ont défendu des positions révolutionnaires contre le trotskisme, cette défense est branlante et apparaît comme dogmatique car fondée sur une conception rigide de la décadence du capitalisme. La réalité objective sous-jacente de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production réduit le problème de cette révolution à l’organisation du parti d’avant-garde pour saisir l’occasion de la crise qui viendra inéluctablement.

Cependant, au lieu de se terminer dans une insurrection ouvrière comme le prédisait la plupart des théoriciens du déclin, la seconde guerre mondiale fut suivie par une des croissances les plus soutenue de l’histoire capitaliste. Tandis que les forces productives semblaient croître plus vite que jamais auparavant, la classe ouvrière, dans les pays capitalistes développés, semblait satisfaite de la hausse du niveau de vie, et des avantages du welfare dans les arrangements sociaux-démocrates d’après-guerre. L’image d’une crise capitaliste inéluctable provoquant dans la foulée la réaction de la classe ouvrière semblait maintenant hors de propos.

Puis, quand la lutte de classe revint finalement à un plus haut niveau, elle prit des formes (grèves sauvages, souvent pour des buts autres que le salaire, refus du travail, luttes à l’intérieur et hors de l’usine) qui ne s’adaptaient pas facilement au schéma du vieux mouvement ouvrier. Beaucoup de ces luttes paraissaient marquer non par une réaction réflexe à la rigueur économique causée par le déclin du capitalisme, mais par une lutte contre l’aliénation sous toutes ses formes, provoquée par la croissance continue du capital, et par une conception plus radicale de ce qui gît derrière le capital que celle présentée par les socialistes.

C’est dans ce contexte que les nouveaux courants étudiés dans la deuxième partie émergèrent. Ce que des courants comme S.o.B, les Situationnistes, et les Autonomes avaient en commun c’était le rejet de l’objectivisme du vieux mouvement ouvrier. Plutôt que de mettre leur confiance dans un déclin objectif de l’économie, ils mettaient l’accent sur l’autre pôle : le sujet. Ce furent ces courants théoriques et non les vieux théoriciens de gauche de la décadence qui exprimèrent le mieux ce qui était en train d’arriver : les événements de Mai 68 en France, l’automne chaud italien de 69 et une contestation générale qui s’étendait à toute la société capitaliste. Bien que plus diffus que la période 1917-1923, ces événements formèrent une vague révolutionnaire mettant en question le capitalisme à travers le monde.

Dans les années 70, la croissance d’après guerre s’effondra. La crise capitaliste revint avec violence. Le désintérêt de ces nouveaux courants pour les mécanismes de la crise capitaliste, qui avait été un avantage, devint alors une faiblesse. L’idée que le capitalisme était objectivement en déclin avait à nouveau le vent en poupe et il y eut un renouveau de la vieille théorie des crises. En même temps, face à la crise et à la montée du chômage, il y eut un recul des espoirs et des tendances que les nouveaux courants avaient exprimés. Comme la crise progressait, le refus du travail, auquel les nouveaux courants s’étaient reliés, et que les vieux communistes de gauche ne pouvaient pas comprendre, sembla vaciller devant l’attaque du monétarisme et la réimposition massive du travail.

Cependant, les différents remixage de la vieille théorie de la crise capitaliste et du déclin étaient tous inadéquats. Les sectes de la vieille gauche, auxquelles avait échappé la signification de beaucoup de luttes, étaient maintenant sûres que les mécanismes de la décadence capitaliste étaient en train de faire leur oeuvre. Le capital serait forcé maintenant d’attaquer le niveau de vie de la classe ouvrière et la vrai lutte de classe pourrait commencer. Ces groupes pouvaient maintenant dire : “Nous comprenons la crise, ralliez-vous à notre drapeau ! “ . Ils crurent que confrontée à la faillite des bases du réformisme, la classe ouvrière les rejoindrait. Il y avait beaucoup de discussions sur la nature de cette crise, des versions contradictoires étaient présentées, mais cette conversion espérée de la classe ouvrière au socialisme et à la révolution ne se produisit pas.

Alors, arriva la situation dans laquelle nous nous trouvons nous-mêmes. Bien que les avancées des nouveaux courants (l’accent mis sur l’auto-activité du prolétariat, sur la radicalité du communisme etc.) sont des références essentielles pour nous, nous avons eu néanmoins besoin de comprendre comment la situation avait changé. La restructuration qui a accompagné la crise, et le recul conséquent de la classe ouvrière, ont fait que quelques rêves impétueux de la vague de 68 semblent moins possibles. Dans une certaine mesure il y a eu une absorption de l’imagination dans laquelle cette vague avait trouvé son inspiration. Il y a un besoin de retravailler pour saisir le contexte objectif dans laquelle la lutte de classe est située. La bourgeoisie et l’Etat ne semblent pas capables de faire les mêmes concessions pour récupérer les mouvements, ainsi la lutte de classe prend souvent une forme plus désespérée. Face à un certain recul du sujet (manque de luttes de classe offensives) la tentation existe d’adopter une variante quelconque de la théorie du déclin. C’est dans ce contexte que les idées de la revue “Radical Chains” sont importantes.

La synthèse de “Radical Chains”

Malgré tous ses défauts et ses ambiguïtés, Radical Chains a peut-être plus que n’importe quel autre groupe existant réalisé une tentative réfléchie pour repenser le marxisme, dans le sillage de l’effondrement du bloc oriental et de la chute du stalinisme. En faisant cela, ils ont cherché à faire la synthèse de l’objectivisme de la tradition trotskiste et des théories du marxisme autonome les plus subjectivistes et orientées vers la lutte de classe. Des Autonomes, Radical Chains a pris l’idée que la classe ouvrière n’était pas une victime passive du capital, mais provoque plutôt les transformations du capital. Par exemple l’argumentation de Negri, selon laquelle la forme keynésienne de l’Etat, qui a promu le plein emploi et l’augmentation du niveau de vie payée par la croissance de la productivité, était une réponse stratégique du capital à la frayeur de la révolution prolétarienne. Du trotskiste Hillel Ticktin, Radical Chains a pris l’idée que l’on doit relier ces transformations à la loi de la valeur, et à sa contradiction avec la “loi de la planification”.

En acceptant l’idée que l’époque actuelle du capitalisme est une période de transition, caractérisée par la contradiction entre l’émergence d’une “loi de la planification” (qui est identifiée à l’émergence du communisme) et le déclin de la loi de la valeur, Radical Chains fut inévitablement conduit vers une théorie du déclin capitaliste, malgré l’accent mis sur la lutte de classe. Bien sûr, comme nous le verrons, l’argument central de Radical Chains est que le pouvoir croissant de la classe ouvrière a contraint le capitalisme à développer des formes administratives qui, tandis qu’elles prévenaient et retardaient l’émergence de la “loi de planification”, et avec elle le mouvement vers le communisme, ont miné ce que Radical Chains voit comme le principe régulateur essentiel du capitalisme proprement dit : la loi de la valeur. Une partie du problème général posé par Radical Chains et Ticktin réside dans leur utilisation de l’expression ’loi de la valeur”. L’idée est qu’en se référant à la loi de la valeur on touche le fond de l’analyse. Comme le dit Radical Chains : “l’analyse place la loi de la valeur au centre”. Accord ou désaccord demandent de s’attaquer à la loi de la valeur. C’est parce que Ticktin l’a fait que Radical Chains le voit comme un bon marxiste. La loi de la valeur est utilisée pour résumer le capital, c’est son essence. Mais si la loi de la valeur est utilisée ainsi, elle doit être prise dans son sens le plus large, comme résumant toutes les lois du mouvement du capital : la production et l’accumulation de la plus-value absolue, le bouleversement du procès de travail pour produire de la plus-value relative, l’obligation d’accroître la productivité etc. D’un autre côté, la loi de la valeur a un sens plus restreint, simplement en tant qu’existence du marché. Quand les deux sens sont confondus, lorsque des transformations portant sur le sens étroit de la loi de la valeur, des limitations sur le marché, sont vues comme le déclin du capital, les autres aspects du capitalisme sont oubliés. Radical Chains pense avoir révélé la signification de la loi de la valeur en la concentrant sur la force de travail, mais ils s’en font encore une idée purement en termes de marché. A tel point que le stalinisme et la social-démocratie sont vus par Radical Chains comme les formes politiques principales de “la suspension de la loi de la valeur”, qui ont servi à retarder la transition du capitalisme au communisme.

Cependant, avant d’examiner plus en détail la théorie de Radical Chains de la “suspension partielle de la loi de la valeur” , il est nécessaire de brièvement étudier ses origines dans le travail de Hillel Ticktin qui a eu une influence primordiale dans la formation de cette théorie.

Ticktin et l’attraction fatale de l’intégrisme

Hillel Ticktin est l’éditeur et le principal théoricien du journal trotskiste dissident, “Critique”. Ce qui paraît rendre Ticktin et “Critique” attirants pour Radical Chains est que son analyse n’est pas liée aux besoins d’une secte trotskiste particulière mais prend de la hauteur dans une tentative de retrouver le marxisme classique. A tel point que, pour Radical Chains, Ticktin apporte un restitution et une remise en place détaillée du marxisme classique.

Avec Ticktin, la notion centrale de la Seconde Internationale, qui oppose le socialisme comme planification consciente de la société à l’anarchie du marché dans le capitalisme, reçoit une formulation “scientifique” dans les termes de l’opposition entre la “loi de planification” et la “loi de la valeur”. Ticktin cherche ensuite à expliquer “scientifiquement” les lois de transformation de l’habituelle époque de transition du déclin du capitalisme et de la montée commençante de la “loi de planification”, qu’il voit comme annonçant la nécessaire émergence du socialisme, dans les termes du principe régulateur définitoire du capitalisme, la loi de la valeur.

Comme les théoriciens principaux du marxisme classique, Ticktin voit le déclin du capital dans le développement des monopoles, dans l’intervention accrue de l’Etat dans l’économie et dans le déclin conséquent du capitalisme de libre concurrence et de laissez-faire. Comme la production est socialisée de façon croissante, la répartition du travail social ne peut plus se faire simplement à travers les forces aveugles du marché. De plus en plus, le capital et l’Etat doivent planifier et réguler consciemment la production. Cependant le développement complet de la planification consciente contredit l’appropriation privée inhérente aux rapports sociaux capitalistes. La planification est limitée à chaque Etat et aux capitaux particuliers et sert donc à intensifier la concurrence entre ces capitaux et ces Etats, par là les avancées de la planification rationnelle aboutissent à l’irrationalité sociale des guerres et des conflits. Ce sera seulement avec le triomphe du communisme à l’échelle mondiale, quand la production et la répartition du travail seront consciemment planifiées dans l’intérêt de la société dans son ensemble, que la contradiction entre les forces matérielles de la production et les rapports sociaux de production sera résolue dans leur réconciliation, et la “loi de planification’ émergera comme la forme principale de la régulation sociale.

Toutefois, contrairement aux principaux théoriciens du marxisme classique, Ticktin met un accent particulier sur l’autonomie croissante du capital financier en tant que symptôme du déclin du capitalisme. Le marxisme classique, à la suite du travail fondateur d’Hilferding “Le capital financier”, a vu l’intégration du capital bancaire et du capital industriel monopoliste comme la marque du stade final du capitalisme qu’annonçait la montée en puissance de la planification rationnelle et le déclin de l’anarchie du marché. Au contraire, pour Ticktin, le capitalisme tardif est spécifié par l’autonomie croissante du capital financier. Ticktin voit le capitalisme du XX°s comme la contradiction entre les formes de socialisation qui ne peuvent être contenues et la forme décadente parasitaire du capital financier. Le capital financier est vu comme ayant une relation parasitaire avec les forces productives socialisées. Il cherche à organiser l’arrêt de la socialisation qui lui échappe et donc impose les contraintes du travail abstrait. Cependant, le capital financier est dépendant de son hôte, la production, qui connaît un mouvement inévitable vers la socialisation.

En définissant l’autonomie croissante du capital financier comme un symptôme de la décadence capitaliste, Ticktin est capable d’intégrer la montée du capital financier des 25 dernières années à la théorie marxiste classique du déclin.

Mais on pourrait répondre que l’autonomie croissante du capital financier est simplement le moyen par lequel le capital est en train de se restructurer. Dans cette perspective, la croissance et la globalisation du capital financier dans les 25 dernières années ont été les principaux moyens par lesquels le capital a cherché à déborder la classe ouvrière, retranchée dans les vieilles économies industrialisées, en délocalisant la production dans de nouvelles aires géographiques et en développant de nouvelles branches. Ainsi, tandis qu’il est bien sûr possible que l’autonomie croissante du capital financier annonce le déclin de l’accumulation dans quelques aires, elle n’agit ainsi que dans la mesure où elle annonce l’accélération de l’accumulation du capital dans d’autres. Dans cette perspective, l’idée selon laquelle l’autonomie du capital financier est un symptôme du déclin du capital apparaît comme particulièrement anglo-centrique. Bien sûr, à cette lumière, l’idée de Ticktin du caractère parasitaire et décadent du capital financier apparaît remarquablement semblable aux perspectives de ces avocats de l’industrie britannique qui se sont longuement lamentés sur les vues à court terme de la City comme étant la cause du relatif déclin industriel de la Grande Bretagne. L’idée, qui trouve son origine chez Hilferding, que l’époque du déclin capitaliste est caractérisée par la fusion du capital bancaire et du capital industriel peut également être accusée de germano-centrisme, puisqu’Hilferding fondait de telles conclusions sur le haut degré d’intégration du capital bancaire et des grands cartels qui caractérisaient l’économie allemande au tournant du siècle. Même si de tels arguments peuvent être vrais, en les adoptant, on pourrait accuser Ticktin de projeter les causes spécifiques du relatif déclin britannique au capitalisme dans sa totalité. Même si ce capital financier baladeur est peut-être la cause du déclin des vieilles économies industrialisées, il peut dans un seul et même mouvement être le moyen à travers lequel de nouvelles aires d’accumulation du capital surgissent.

On peut voir que cet anglo-centrisme que l’on trouve dans le travail de Ticktin a été récupéré dans la théorie mise en avant par Radical Chains. Mais cela pourrait être de beaucoup la moindre des critiques avancées contre la tentative de Radical Chains d’utiliser le travail de Ticktin. Ticktin est un trotskiste irrécupérable. Comme tel il défend la volonté de Trotski de développer les forces productives contre la classe ouvrière, qui conduisit à la militarisation du travail, à l’écrasement des ouvriers et des marins insurgés de Kronstadt et à son opposition loyale à Staline. Mais Radical Chains s’oppose résolument aux idées politiques trotskistes de Ticktin. Ses membres prétendent que l’on peut séparer le bon marxisme de Ticktin de ses idées politiques.

Nous soutenons qu’on ne peut pas faire cette séparation : en adoptant la théorie du déclin de Ticktin comme leur point de départ, ils adoptent implicitement ses idées politiques. Mais avant que nous développions cet argument, nous devons considérer un peu plus en détail la théorie du déclin de Radical Chains .

Radical Chains

“Le monde dans lequel nous vivons est déchiré par une contradiction entre la loi latente de planification et la loi de la valeur. A l’intérieur de l’époque de transition prise dans sa totalité, la première loi correspond aux besoins du prolétariat et la seconde à ceux du capital, qui demeurent les pôles des relations de classes à travers le monde.”(Radical Chains). Dans le n°4, il y a un léger changement. La nouvelle formulation est : “Le monde dans lequel nous vivons est déchiré entre le besoin et la possibilité de la planification d’une part et la loi de la valeur d’autre part.”

Cette citation de la “Déclaration d’Intention” de Radical Chains, résume succinctement à la fois leur approbation et leur transformation de la problématique de déclin capitaliste de Ticktin. La théorie de Radical Chains, comme celle de Ticktin, est fondée sur l’idée de la contradiction entre deux principes organisationnels. Ce n’est pas assez pour le prolétariat d’être “un acteur de la lutte” ; il doit être “le porteur d’un nouveau principe d’organisation qui, dans son inévitable antagonisme à la valeur, doit faire du capital un système socialement explosif et finalement condamné.” (“Radical Chains” n°4)

Mais Radical Chains n’est pas Ticktin. Radical Chains accepte l’idée que c’est le propre fonctionnement de la loi de la valeur qui est à l’origine de ses propres distorsions. Par rapport à Ticktin, il y a une modification très significative effectuée par Radical Chains : on passe d’une conception de la loi de la valeur purement en termes de relations entre des capitaux à une conception en termes de relation capital / travail. L’objet essentiel de la loi de la valeur, ce ne sont pas les produits, mais la classe ouvrière. “La loi de la valeur ne se dresse pas à côté de la classe ouvrière comme un mécanisme particulier ; cela aurait beaucoup plus de sens de dire que la loi de la valeur est l’existence de la classe ouvrière se tenant séparée et extérieure à elle” (Radical Chains n°4). Donc, tandis que pour Ticktin ce sont des phénomènes tels que les prix de monopoles et l’intervention gouvernementale dans l’économie qui sapent la loi de la valeur, pour Radical Chains c’est la prise en charge des besoins en dehors du salaire : protection sociale, politique de la santé et du logement. C’est une différence importante parce qu’elle permet à Radical Chains de se situer dans la lutte de classes.

L’interaction entre l’Etat et la loi de la valeur est centrale pour Radical Chains. Leur combinaison produit des normes de reproduction, c’est-à-dire les voies par lesquelles la classe ouvrière est contrôlée. Si la théorie orthodoxe du déclin fonctionne sur un schéma où le laissez-faire et la libre concurrence caractérisent le capital adulte et le capitalisme de monopoles son déclin, Radical Chains présente un schéma similaire fondé sur l’application de la loi de la valeur à la force de travail. L’âge adulte du capital c’était quand la classe ouvrière était entièrement soumise à la loi de la valeur ; la période du déclin c’est quand cette totale subordination est partiellement suspendue par des interventions administratives.

L’entière loi de la valeur

Pour Radical Chains, la loi sur les pauvres de 1834 fut le point suprême du programme du capitalisme parce qu’elle marqua la constitution de la force de travail en marchandise. Dans les lois sur les pauvres précédentes, les besoins en subsistances de la classe ouvrière étaient couverts par la combinaison des salaires versés par les employeurs et d’une série de secours paroissiaux. La nouvelle loi sur les pauvres unifia le salaire en supprimant ces formes de bienfaisance locale. A la place, elle offrait un choix tranché entre vivre du travail salarié et la “workhouse’. La “workhouse’ était conçue aussi repoussante que possible pour en faire en réalité un non-choix. En conséquence, la classe ouvrière était dans une situation de pauvreté absolue. La satisfaction de ses besoins était entièrement subordonnée à l’argent, à l’obligation d’échanger sa force de travail contre un salaire. En conséquence son existence était entièrement dépendante de l’accumulation. Cela, défend Radical Chains, est l’existence spécifique, vraie, de la classe ouvrière à l’intérieur du capitalisme.

Pour Radical Chains c’est seulement lorsque l’existence subjective du prolétariat correspond à cet état de pauvreté absolue que le capitalisme est en accord essentiel avec la loi de la valeur originelle. Dés qu’il y a une modification dans cette relation, le capital entre en décadence.

La “Suspension partielle de la loi de la valeur’

Cette subordination totale de l’existence de la classe ouvrière à l’argent pousse la classe ouvrière à considérer ses intérêts comme complètement opposés à ceux du capital et, par conséquent, à développer des formes d’activités collectives qui menacent de détruire le capital. La menace est fondée sur le fait que la classe ouvrière, bien qu’atomisée par la loi de la valeur dans l’échange, est rassemblée par sa situation dans la production. La loi de la valeur essaie d’imposer le travail abstrait, mais la classe ouvrière peut tirer sa force de sa situation de travail particulier concret. L’idée de Radical Chains d’une auto-organisation du prolétariat promouvant la loi de planification découle de son existence de force productive socialisée. En réponse à l’action entière de la loi de la valeur, la classe ouvrière développe son propre projet alternatif, mettant en avant une société organisée sur la base de la planification des besoins.

La bourgeoisie reconnut l’inévitable et intervint avec “des substituts administratif à la planification”. Un aspect de “la suspension partielle de la loi de la valeur” c’est que la bourgeoisie accepte des formes de représentation de la classe ouvrière. Les syndicats responsables et les partis ouvriers furent encouragés. Au même moment, les rigueurs de la loi sur les pauvres furent abandonnées. Radical Chains relève l’annonce des formes extrêmes des structures social-démocrates de l’après deuxième guerre chez des membres clairvoyants de la bourgeoisie qui en lancèrent le mouvement longtemps à l’avance. A partir de la fin du XIX°s, des formes développées au hasard d’assistance aux pauvres commencèrent à supplanter la loi sur les pauvres. Entre 1906 et 1912 (au R U, n.d.t), le gouvernement libéral systématisa ce mouvement en une assistance administrative.

De telles réformes produisirent des modifications fondamentales de la loi de la valeur par le relâchement des conditions de la pauvreté absolue. Le salaire fut divisé en une partie demeurant liée au travail, tandis que l’autre était maintenant administrée par l’Etat. Il y eut un mouvement vers ce que Radical Chains appelle “la reconnaissance formelle des besoins” : c’est-à-dire que la classe ouvrière peut obtenir la satisfaction de ses besoins au travers d’instances administratives. Les procédures bureaucratiques, les institutions, pénètrent la vie de la classe ouvrière.

Le capital a maintenant deux côtés : la loi de la valeur et l’administration. Cette “suspension partielle de la loi de la valeur” représente un arrangement national avec la classe ouvrière. Le prolétariat mondial est divisé en sections nationales qui bénéficient de degrés variables de défense face à la loi de la valeur. Ceci a mis un terme à l’unification du prolétariat mondial en tant que classe révolutionnaire, mais a posé également une limite à la loi de la valeur qui doit agir mondialement.

Crise de la ’suspension partielle de la loi de la valeur’.

La classe ouvrière lutte à l’intérieur des formes de la suspension partielle de la loi de la valeur. Elle utilisa le plein emploi et le welfare pour augmenter les deux côtés du salaire. La direction administrative se révéla un moyen moins efficace de tenir la classe ouvrière en échec que la pure action du marché. Radical Chains relève les formes de lutte que les nouveaux courants rattachent à l’évidence au débordement par la classe ouvrière de son encadrement. Les 20 dernières années sont vues par Radical Chains comme la crise des formes de prévention du communisme à laquelle le capital a répondu en essayant de réunifier le salaire et de rétablir la loi de la valeur. Radical Chains ne voit rien d’autre dans les différentes luttes que des éléments situés dans une grande perspective théorique !

L’intérêt de la théorie de Radical Chains réside dans le fait que les développements concrets du XX°s sont expliqués par une combinaison de facteurs objectifs et subjectifs. La théorie révolutionnaire a tendance à ne voir apparaître l’aspect subjectif, la lutte de classe, que dans les périodes révolutionnaires ; aspect subjectif qui disparaîtrait sans laisser de traces à d’autres moments. Radical Chains comprend le subjectif comme inclus dans les formes de la prévention du communisme que sont le stalinisme et la social-démocratie, mais continuant à lutter et finalement les faisant exploser. Cette analyse semble avoir un côté révolutionnaire, Radical Chains l’utilise pour critiquer la tendance à être la gauche de ces formes de prévention du communisme, c’est-à-dire à en devenir complice. Toutefois, il y a une ambiguïté ici en ce que Radical Chains fait reposer son explication sur l’idée d’un procès sous-jacent, la planification comme effondrement de l’essence du capitalisme, avant d’être celle du communisme. Ceci, comme ils le soutiennent est exactement la structure qui conduit à la complicité de gauche avec le capital.

Cependant, avant de passer au problème théorique fondamental que Radical Chains hérite de Ticktin, nous devons relever quelques problèmes relatifs à leur compréhension historique de la montée et de la chute du capitalisme.

En un clin d’oeil

Radical Chains a raison de considérer que la nouvelle loi sur les pauvres fut l’expression des rêves de la bourgeoisie d’une classe ouvrière totalement subordonnée au capital. Ils imaginent que cette période de domination pure du capital, sa période adulte, dura environ 50 ans : commencée en 1834, elle s’acheva dans les années 1880 avec les balbutiements de la suspension partielle de la loi de la valeur dans le mouvement vers les premières formes occasionnelles de l’assistance aux pauvres.

Mais il y a une différence entre les intentions et la réalité. La nouvelle loi sur les pauvres, bien que décrétée en 1834, fut l’objet de résistance de la part de la classe ouvrière et des paroisses, de telle sorte que ce ne fut pas avant les années 1870 qu’elle fut réellement appliquée rigoureusement. Ainsi, en pratique, dès qu’elle fut appliquée pour de bon, la nouvelle loi sur les pauvres commençait à s’effriter. La meilleure étude sur ce point précis est le chapitre trois de “Ordre public et loi du travail” de Geoff Kay et James Mott (Mac Millan, 1982). Fondamentalement le point de vue de Kay et Mott est que l’application de la loi de la valeur au travail à travers l’échange salarial s’est toujours déroulée à l’intérieur d’une loi plus large appuyée par l’Etat. Radical Chains semble être très redevable des analyses de ce livre, pourtant Kay et Mott ne décrivent aucune pure subordination qui déclinerait. Parce que l’application du contrat de travail est toujours insuffisante, la force de travail refusant d’être une simple marchandise, il y a toujours différents freins qui doivent être développés. De ce point de vue il semblerait que l’apogée du capitalisme soit réduit à un peu plus de dix ou vingt ans. Dans une perspective historique, pour laquelle le féodalisme était terminé depuis quelques siècles, la maturité du capitalisme a duré le temps d’un clin d’oeil.

Contre cette idée selon laquelle le capitalisme adulte n’aurait duré pas plus de vingt ans à la fin du XIX°s et n’a depuis été qu’en décadence, on peut naturellement soutenir que le monde est devenu bien plus capitaliste pendant le XX°s qu’il ne l’était auparavant. Cette perspective pourrait être prouvée en prenant le développement du capitalisme non en termes de déclin de la loi de la valeur, mais dans les termes du passage de la subsomption réelle à la subsomption formelle du travail sous le capital et de la transformation concomitante de la prédominance de la production de plus-value absolue en prédominance de la production de plus-value relative.

Domination formelle et domination réelle.

Dans la période dominée par la production de plus-value absolue, la contrainte sur le travail se limite à créer une misère suffisante pour pousser le prolétariat sous les portes de la fabrique. Dans la période où prédomine la production de plus-value absolue, le capital prend possession d’un procès de travail qui, bien que plus efficace grâce à son échelle, demeure essentiellement semblable à ce qu’il était avant qu’il ne s’en empare. A l’inverse, la plus-value relative exige que le capitaliste réorganise l’ensemble du procès de travail. On assiste à une révolution constante des forces productives ; la production devient spécifiquement capitaliste et domine l’ouvrier. Toutefois, dès que la plus-value relative devient prédominante, un scénario plus sophistiqué devient nécessaire. La relation entre capital et travail doit être reconstruite. La réduction du travail nécessaire exige la production de masse des biens de consommation. Une demande constante pour ces biens devient alors nécessaire pour le capital. En conséquence, la classe ouvrière devient importante non seulement pour le travail mais aussi pour la demande. En même temps, le bouleversement constant des moyens de production exige une force de travail plus instruite et une armée de réserve plus régulée.

Bien sûr, Radical Chains a raison de dire que ces transformations du capitalisme ont été également provoquées par la menace de l’auto-organisation du prolétariat. Mais l’idée qu’elles représentent malgré tout le déclin du capitalisme n’est pas justifiée. C’est seulement avec ces nouvelles méthodes d’administration de la classe que la plus-value relative pouvait effectivement être mise en place. Les phénomènes du Taylorisme et du Fordisme montrent que le capitalisme du XX°s, dans sa recherche de plus-value relative, avait encore en lui une grande vitalité. En fait, la croissance de l’après-guerre, durant laquelle le capitalisme se développa massivement, fondée sur le plein emploi et la liaison entre la croissance du niveau de vie de la classe ouvrière et celle de la productivité, est peut-être la période où les besoins de la classe ouvrière et l’accumulation furent à leur plus haut niveau d’intégration.

En fait, à partir de cette perspective, la nouvelle loi sur les pauvres était plutôt une forme de transition dans le développement du capitalisme. D’un côté elle était en harmonie avec la législation draconienne que le capital exigeait dans sa longue période d’émergence. D’un autre côté, elle créa un système national d’administration du travail. La multitude de bureaux d’administration qu’elle fit naître sont les précurseurs directs des corps administratifs qui sont venus les remplacer.

Ainsi, plutôt qu’une rupture brutale, il y a une grande continuité entre les institutions créées par la loi de 1834 et les structures bureaucratiques qui apparurent plus tard. Les formes de l’administration nationale systématique du travail qui furent créées par la nouvelle loi sur les pauvres, simplement pour discipliner la classe ouvrière, constituèrent le matériau de base pour des nouvelles relations de représentation, d’administration et d’intervention.

On a vu que la nouvelle loi sur les pauvres fut introduite pour répondre aux besoins d’une période de production de plus-value absolue. En outre, bien qu’elle fut proclamée en 1834, ce fut seulement dans les années 1870 que ces mesures remplacèrent totalement le système précédent d’assistance. Pendant ce temps, le capital s’était transformé et passait à sa période de prédominance de la production de plus-value relative, et cela réclamait de nouvelles formes de relations de travail.

Le problème sous-jacent à l’analyse historique de Radical Chains, c’est qu’ils prennent au mot l’époque capitaliste du laissez-faire. Ce ne fut qu’une idéologie individualiste qui fut immédiatement minée par le développement de formes sociales. L’idée d’une parfaite régulation des besoins nécessaires par la loi de la valeur est un mythe. La loi de la valeur et le capital ont été toujours entravés, premièrement par les formes de la propriété foncière et de la communauté qui le précédèrent et ensuite par la lutte de classe grandissant à l’intérieur de lui. Le capital est contraint de se rapporter à la classe ouvrière par d’autres moyens que le salaire, et l’Etat est son moyen nécessaire de le faire. La loi sur les pauvres a exprimé une stratégie de contrôle de la classe ouvrière : l’administration en exprime une autre. Dès que nous considérons la loi de la valeur comme toujours “embarrassée”, il s’ensuit que l’idée de sa suspension partielle perd sa signification.

Le fétichisme de la planification

Étant donné que Radical Chains cherche à souligner que la lutte est la relation entre la classe ouvrière et le capital, il peut sembler étrange qu’ils ne prennent pas en considération le passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle du travail sous le capital. C’est qu’une telle prise en considération non seulement mine leur engagement dans une théorie du déclin, mais encore contredit la trame conceptuelle qu’ils ont tissée à partir du marxisme classique à travers Ticktin. Pour étudier cela plus précisément nous devons brièvement revenir encore une fois aux origines de la théorie du déclin du marxisme classique.

Comme nous l’avons déjà noté, la notion d’un déclin objectivement déterminé du capitalisme s’enracine dans la préface à la “Contribution à la critique de l’économie politique” où Marx déclare que : “A un certain stade de développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existant (...) De formes du développement des forces productives, ces rapports deviennent des entraves. Alors commence une époque de révolutions sociales.” Pour les marxistes classiques, au tournant du siècle, il sembla évident que les rapports sociaux de l’appropriation privée et du marché étaient en train de devenir des entraves à la socialisation croissante des forces productives. La force menant à la révolution fut donc comprise comme la contradiction entre d’un côté les forces productives réclamant la planification socialiste et de l’autre l’anarchie du marché et l’appropriation privée.

Naturellement, dans cela il y a implicitement l’idée que le socialisme ne devient justifié qu’une fois devenu historiquement nécessaire pour développer davantage les forces productives sur une base plus nationale et planifiée. Une fois que le capital a épuisé son potentiel de développement des forces productives sur la base de la loi de la valeur, le socialisme doit intervenir pour reprendre le flambeau du développement économique. Dans cette perspective, le socialisme n’est guère plus que le développement planifié des forces productives.

Il nous semble que, si la dialectique entre les forces productives et les rapports de production a peut-être été pour beaucoup dans le dépassement du féodalisme par la bourgeoisie, elle ne peut pas être la garantie du déclin du capital. Cette contradiction peut être à la racine des crises, mais cela ne pose pas pour autant une crise finale exigeant le socialisme comme résolution. Contrairement aux modes de production précédents, le capitalisme n’est pas attaché à un niveau ou à une catégorie de forces productives. Il est plutôt fondé sur leur bouleversement constant. Il crée une limite à son accumulation dans le fait qu’il ne peut que produire pour le marché. Cependant la limite que le capital se crée est une limite qu’il cherche constamment à dépasser. Le capital révolutionne sans cesse les rapports de production pour permettre leur expansion continuelle. Ce besoin de constamment transformer les rapports sociaux signifie que le capital est constamment amené à affronter la classe ouvrière. Un forme établie de compromis entre les classes ne peut jamais être maintenue indéfiniment. Il est possible que la crise crée les conditions dans lesquelles le prolétariat se met à opposer ses intérêts à ceux du capital. Mais également il est possible pour le capital de résoudre la contradiction à un niveau supérieur des forces productives. Le capital révolutionne ses propres relations pour continuer à développer les forces productives. La perspective des forces productives est celle du capital, pas celle du prolétariat. La perspective prolétarienne est celle d’une rupture consciente d’avec cette contradiction qui autrement se perpétue.

Prendre l’affirmation de Marx dans la “Préface” comme justification de la thèse du déclin, c’est confondre le déclin en tant qu’abstraction logique et un processus historique de déclin. Le capitalisme contient en lui-même la possibilité logique / réelle du déclin : c’est-à-dire défétichisation de la loi de la valeur et création d’une libre association de producteurs à sa place. Mais voir cette possibilité comme un fait historique, une époque, c’est la réification : le procès d’une partie du capital (c’est-à-dire le prolétariat) allant au delà du capital est réifié en quelque chose à l’intérieur du capital et de ses changements de formes. Ce n’est pas pour dire que la défétichisation et donc le communisme sont une possibilité ahistorique n’ayant aucune relation avec le développement du capitalisme et des forces productives. Dans le marché mondial et dans la réduction du travail nécessaire, le capital crée les bases du communisme ; mais il n’y a pas de niveau technique des forces productives à partir duquel le communisme devient inévitable et impossible tout développement ultérieur du capitalisme. Il y a une relation organique entre la lutte de classe et le développement du capital. De temps en temps, le rapport entre le développement du capital et la classe atteint un point de rupture possible. Les révolutionnaires et la classe tentent leur chance ; si la vague échoue à aller au delà du capital, le capital se poursuit à un niveau supérieur. Le capitalisme se restructure pour neutraliser la composition de classe qui l’a menacé : il prend des formes différentes. Le développement ultérieur des forces productives est dans un sens, ensuite, la récompense fatale des révolutions qui ont échoué.

Toutefois, considérer l’histoire en termes de contradiction entre le développement des forces productives et les rapports sociaux existants, où chaque forme de société doit être remplacée par une suivante qui permet la poursuite du développement des forces productives, c’est prendre le point de vue du capital. En présentant cette vision, Marx a cherché à retourner la perspective du capital contre lui-même. Marx a cherché à montrer que, comme les sociétés précédentes, le capitalisme en viendra à imposer de façon répétée des limites au développement des forces productives et donc ouvrira la possibilité de son propre dépassement dans ses propres termes.

Du point de vue du capital, l’histoire n’est rien de plus que le développement des forces productives ; ce n’est qu’avec le capitalisme que la production se convertit pleinement en une puissance étrangère apparaissant comme une puissance abstraite par rapport aux besoins et aux désirs humains. Le communisme doit non seulement entraîner l’abolition des classes mais aussi l’abolition des forces productives comme puissance séparée.

En voyant le socialisme comme le développement planifié rationnellement des forces productives, en opposition à l’anarchie du marché capitaliste, les marxistes classiques ont fini par adopter la perspective du capital. C’est cette perspective qui permit aux bolchéviques d’accomplir les tâches d’une pseudo bourgeoisie une fois qu’ils eurent pris le pouvoir en Russie, cela les engagea dans le développement des forces productives à tout prix. La logique de cette perspective a été peut-être développée au maximum par Trotski qui, à travers son appui à l’introduction du taylorisme, à la direction unique, à la militarisation du travail et par l’écrasement de la révolte de Kronstadt, démontra de façon conséquente son engagement à développer les forces productives par dessus et contre les besoins de la classe ouvrière.

Ayant été, depuis longtemps, un trotskiste convaincu , il n’y a pas de problèmes pour Ticktin à identifier le socialisme et la planification. En fait, en restaurant le marxisme classique et en développant la contradiction entre la planification et l’anarchie du marché, Ticktin puise largement dans le travail de Préobrajensky qui, avec Trotski, fut le théoricien en chef de l’opposition de gauche dans les années 1920. C’est Préobrajensky qui le premier développa la distinction entre la loi de la planification et la loi de la valeur comme les deux principes concurrents de la régulation économique dans la période de transition du capitalisme au socialisme. Ce fut sur la base de cette distinction que Préobrajensky développa les arguments de l’opposition de gauche en faveur du développement rapide de l’industrie lourde aux dépens du niveau de vie de la classe ouvrière et de la paysannerie. Arguments qui furent plus tard mis en pratique sous Staline, après l’élimination de l’opposition de gauche. Ce fut l’engagement de Staline dans la planification qui conduisit Trotski et le trotskisme orthodoxe (avec une multitude d’intellectuels socialistes occidentaux) à considérer l’URSS comme progressiste. La “rupture” de Ticktin avec cette tradition consiste à proclamer que l’URSS n’a ni planification ni marché. Ticktin prétend que pour Lénine et Trotski la planification est nécessairement “démocratique”. Mais le soutien de Lénine au taylorisme, l’appel de Trotski à la militarisation du travail, montrent que très tôt les idées bolchéviques concernant la planification ne peuvent pas si facilement être distinguées de leur version stalinienne. Simplement insister pour ajouter le mot “démocratique” au projet socialiste du développement planifié des forces productives est clairement hors de propos. Le capital comme rapport social est tout à fait compatible avec la démocratie. Le communisme se définit par son contenu, l’abolition du travail salarié, non par une forme. L’incorrigible trotskisme de Ticktin est clairement exposé dans “Ce que pourrait être une société socialiste” (Critique n° 25). Cela comprend, après la prise du pouvoir, “l’élimination graduelle du capital financier”, “la graduelle résorption de l’armée de réserve de chômeurs”, “la nationalisation des grandes entreprises et leur socialisation graduelle.” !!

Pour Radical Chains, adopter l’idée que nous sommes dans la période de décadence du capitalisme et corollairement dans la transition au socialisme, durant laquelle la principale contradiction est celle entre la loi de la valeur et celle de la planification, est beaucoup plus problématique. Un point important dans les perspectives de Radical Chains est leur tentative de rejeter les positions politiques traditionnelles de la gauche, particulièrement celles du léninisme. Cela est exprimé clairement dans des articles comme “ L’économie politique cachée de la gauche”, où ils insistent résolument sur l’auto-activité de la classe ouvrière et attaquent la thèse léniniste de la passivité de la classe ouvrière et la nécessité d’une discipline extérieure imposée. Pourtant ceci est sapé à la base par leur adhésion au “bon marxisme” de Ticktin.

En conséquence, nous trouvons que, décortiquée de façon critique sur la question de la planification, la position de Radical Chains devient à la fois difficile à tenir et hautement ambiguë. Leur façon de défendre la planification consiste à l’identifier potentiellement à l’auto-émancipation. Ils nous demandent de faire la révolution au nom de la planification et soutiennent que réellement cela est juste parce que : “La planification est l’existence sociale de la libre association du prolétariat et, au delà, la forme humaine de l’existence.” Mais la planification est la planification. La libre association du prolétariat est la libre association du prolétariat. Malgré tous leurs efforts, en refusant de rompre avec la problématique développée par Ticktin, Radical Chains en arrive à critiquer les idées de la gauche sur la planification à partir du point de vue de la planification. Pour nous ce marxisme gauchiste classique ne doit pas être revitalisé mais détruit. Cela signifie critiquer sa problématique elle même.

Pour nous le marché ou la loi de la valeur ne sont pas l’essence du capital ; son essence est plutôt l’autovalorisation de la valeur : c’est-à-dire l’essence du travail aliéné. Le capital est avant tout une organisation du travail aliéné incluant une combinaison d’aspects relevant du marché et d’aspects relevant de la planification. Le capitalisme a toujours eu besoin de la planification et du marché. Le XX°s a révélé une tension constante entre le marché capitaliste et les tendances à la planification. La gauche s’est identifiée avec un pôle de ce procès : la planification. Mais notre projet ne se réduit pas à la planification. Le communisme est l’abolition de tous les rapports sociaux capitalistes, ceux du marché et ceux de la planification aliénée. Naturellement, une certaine forme de planification sociale est un préalable nécessaire au communisme : mais l’intérêt n’est pas la planification en tant que telle, en tant qu’activité séparée et spécialisée, mais la planification au service du projet de la libre création de nos vies. L’essentiel doit être la production de nous mêmes, pas des choses. Non la planification du travail et du développement des forces productives, mais la planification de notre libre activité au service de la libre création de nos propres vies.

Pour conclure sur “Radical Chains”

Avec Radical Chains nous avons affaire à la restauration la plus récente et peut-être la plus sophistiquée de la théorie marxiste classique de la décadence. Pourtant, pour nous, une telle tentative d’unifier une théorie marxiste objectiviste avec les théories les plus orientées vers la lutte de classe apparues dans les années 60 et 70 a échoué, les laissant dans une position de compromission politique. Avec Radical Chains notre odyssée s’achève et nous pouvons esquisser une sorte de conclusion.

En Conclusion

Le capitalisme est-il en décadence ? Se mettre au clair avec les théories du déclin du capitalisme a eu pour conséquence de se mettre au clair avec le marxisme. Un des aspects essentiels de la critique de Marx de l’économie politique fut de montrer comment les rapports de la société capitaliste ne sont ni naturels ni éternels. Au contraire, il montra comment le capitalisme était un mode de production transitoire. Le capital se déploie lui-même comme transitoire. Sa négation est à l’intérieur de lui-même, et il existe un mouvement qui l’abolit. Toutefois, la théorie de la décadence n’est pas la nôtre. Elle se concentre sur le déclin comme une période à l’intérieur du capitalisme, et identifie le procès de dépassement du capital à des transformations dans les formes du capital, plutôt qu’à la lutte contre lui.

Le déclin ne peut être vu comme une période objective du capitalisme, on ne peut voir non plus l’aspect progressiste du capital comme une phase de jeunesse maintenant passée. Développement et décadence du capital ont toujours été deux aspects unifiés. Le capitalisme a toujours inclus un processus négatif de décadence de la marchandisation de la vie par la valeur. Il a aussi inclus la création de la classe universelle, riche en besoins et avec le besoin ultime d’une nouvelle façon de vivre au delà du capital.

Le problème avec l’orthodoxie marxiste est qu’elle ne recherche pas la condamnation du capital dans les formes collectives de l’organisation et de la lutte du prolétariat mais dans les formes de la socialisation capitaliste. Il impose un modèle d’évolution linéaire sur le passage du capitalisme au socialisme. Le mouvement révolutionnaire vers le communisme comprend des ruptures ; la théorisation du déclin du capitalisme passe à côté de cela en identifiant ce mouvement à des aspects du capital. Comme Pannekoek l’a fait ressortir, le déclin réel du capitalisme est l’auto-émancipation de la classe ouvrière.

A propos du texte ’Sur la décadence’ de ’Aufheben’.

Il va sans dire que si nous nous sommes attelés au travail considérable que représentait pour nous une traduction destinée à la publication des trois parties du texte de la revue Aufheben sur l’objectivisme et les ’théories de la décadence’, c’est que nous considérons que ce texte est d’un grand intérêt. Outre le recensement d’une masse énorme de documentation et la construction d’une histoire du concept d’objectivisme, cet intérêt réside dans le point de vue critique sous-jacent à cet histoire et les perspectives qu’il trace à une production théorique actuelle. Nous pouvons résumer ce point de vue à partir de quatre citations :

 ’Pour nous, le marché ou la loi de la valeur ne sont pas l’essence du capital ; son essence est plutôt l’autovalorisation de la valeur : c’est-à-dire l’essence du travail aliéné.’

 ’La théorie autonome en général et la théorie de la crise comme lutte de classes en particulier ont représenté un travail fondamental effectué sur la critique des catégories réifiées du marxisme objectiviste. Ce travail nous permet de considérer ces catégories comme des modes d’existence de la lutte de classe (souligné par nous). Si parfois ils exagérèrent, négligeant de voir l’étendue réelle selon laquelle ces catégories ont une vie objective comme aspects du capital, il demeure nécessaire de maintenir l’importance du renversement.’

 ’L’objet de la loi de la valeur ce ne sont pas les produits mais la classe ouvrière (...) son existence en dehors d’elle.’

 ’Marx a établi comment le système de classes dominant et la lutte de classes agissent au-travers de la marchandise, du travail salarié etc.’

Ce sont là des formulations qui pourraient très bien être les nôtres.

Rares sont les travaux théoriques qui se sont préoccupés de ce problème essentiel de l’objectivisme sans sombrer dans les pires élucubrations subjectivistes ou sans, tout simplement, abandonner une théorie des classes, de leur contradiction et du communisme comme dépassement de cette contradiction.

Cependant (il y a, heureusement, toujours des ’cependant’), nous avons une série de remarques critiques à formuler sur ce texte, remarques dont nous sommes prêts à débattre.

La base à partir de laquelle s’ordonne ces remarques est l’absence, malgré les citations ci-dessus, de la conception d’une implication réciproque entre prolétariat et capital comme définitoire de leur contradiction. Comme nous le montrons dans le texte sur l’objectivisme (à la suite dans ce n°), il s’agit là d’une détermination du concept d’exploitation, auquel Aufheben semble préférer celui d’aliénation, qui maintient l’extériorité entre le ’sujet aliéné’ et son ’essence’ à l’extérieur de lui-même. L’absence de cette conception de la contradiction entre le prolétariat et le capital comme implication réciproque, la préférence pour le concept d’aliénation, autorisent des affirmations comme la suivante que nous ne pouvons absolument pas partager : ’Pour nous la révolution, c’est le retour du sujet à lui-même...’. Sans la production de la contradiction entre les classes comme implication réciproque, on demeure nécessairement dans une perspective de la révolution comme affirmation, triomphe du prolétariat, et non comme étant son abolition dans l’abolition du capital, cela dans le mouvement où ’la défense de ses intérêts’ amène le prolétariat à considérer sa définition comme classe comme une contrainte extérieure. ’Le retour du sujet à lui-même’ n’est pas réellement le dépassement de la contradiction, le dépassement de ses termes, mais simplement le retour en soi du sujet (on frise la téléologie). C’est toute la question que soulève le titre même de la revue : ’Aufheben’.

A partir de là, on a tendance parfois en lisant le texte à comprendre le dépassement du mode de production capitaliste comme quelque chose d’assez formel. Ce qui, par exemple, est ’reproché’ aux bolchéviques c’est une planification ’par le haut’. Les bolchéviques auraient développé le capitalisme à cause des formes qu’ils décidèrent d’adopter pour le procès de travail : direction unique, spécialistes bourgeois, taylorisme ; ne l’ont-ils pas plutôt ’développé’ parce que le travail est demeuré du travail salarié ? Doit-on en déduire que le communisme est une planification ’par le bas’ ? Peut-on en rester actuellement, en subsomption réelle du travail sous le capital, à la vision marxienne du communisme comme ’société des producteurs associés’ (si tant est que ce passage du ’Capital’ sur la marchandise traite de la société communiste). N’est-ce pas là en rester à des formes d’organisation de la production, ce que le texte dénonce en une formule lapidaire et efficace : ’le communisme est contenu, abolition du travail salarié, et non forme’.

Si la critique de la contre-révolution bolchévique demeure formelle, c’est qu’elle n’est pas reliée au contenu de la révolution dans cette phase historique de la contradiction entre le prolétariat et le capital, phase dans laquelle elle ne pouvait que déboucher sur la montée en puissance de la classe à l’intérieur du capital et son affirmation comme pôle dominant de la société. La contre-révolution bolchévique s’articule alors nécessairement avec la révolution. Les Gauches, même la Gauche germano-hollandaise, ne saisirent jamais la véritable nature de la révolution russe : révolution ayant pour contenu l’affirmation autonome de la classe et par là-même trouvant, dans la capacité du travail à revendiquer la gestion de la société, donc dans ce qui est sa puissance même à l’intérieur du capital, acquise dans le passage en subsomption réelle, sa limite se formalisant contre elle-même, comme une contre-révolution que les partis issus de la Seconde Internationale sont plus ou moins aptes, selon leur situation spécifique, à prendre en charge, à formaliser. Implacablement, la révolution comme affirmation de la classe se transforme en gestion du capital, se renverse en contre-révolution à laquelle elle fournit son propre contenu. Voline, dans la ’Révolution inconnue’, raconte une ’scénette’ à laquelle il a assisté. Dans une usine, les ouvriers avaient commencé à organiser eux-mêmes leurs échanges avec d’autres entreprises, arrive un représentant du pouvoir bolchévique qui, sous la menace, ordonne d’interrompre ce type d’activité, l’Etat s’en charge. Bien sûr, cela ne va pas sans affrontement, sans opposition, mais peut-on concevoir un échange qui ne prenne pas une forme extérieure aux échangistes qu’il relie entre eux ?

L’absence de l’implication réciproque entre prolétariat et capital dans leur contradiction, nous donne bien souvent, dans la lecture de ce texte, l’impression d’avoir affaire à un projet communiste invariant mais soumis aux conditions objectives qui par là, après avoir été chassées par la porte, ont tendance à revenir par la fenêtre. D’où la présentation de l’objectivisme ou du déterminisme économique comme des ’erreurs’, des ’déviations’, et l’incapacité du texte a réellement dépasser une histoire des idées. Il y a le prolétariat, il y a le capital. Le second évolue, le premier subi cette évolution comme ’composition de classe’. Mais l’évolution de ces termes n’est pas comprise comme l’histoire de leur rapport. Ils sont en contradiction, mais cette contradiction est seulement une relation réciproque réflexive et non une totalité qui se particularise. Ainsi l’histoire est comprise comme l’histoire du capital, soumise à la contrainte de la lutte ouvrière, mais non comme celle de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Ce que sont la révolution et le communisme ne peuvent être alors réellement historicisés. Il ne sert à rien de tenter de rajouter ensuite une approche subjective, du point de vue de la classe ouvrière. On change de point de vue mais la problématique de l’objectivité n’a pas été dépassée. C’est ce que le texte entrevoit quand il est question de l’opéraïsme dont il ne parvient pas à formuler une critique autre que conjoncturelle.

Si l’on considère le problème central de l’objectivisme, sa critique commence quand on produit théoriquement l’exploitation et la baisse du taux de profit comme contradiction entre le prolétariat et le capital, autant que comme développement du capital, les concepts centraux étant ceux d’exploitation et d’accumulation. Tant que la révolution ne pouvait que se présenter comme affirmation du prolétariat (subsomption formelle, première phase de la subsomption réelle), on ne peut concevoir la contradiction du mode de production capitaliste comme relevant de l’implication réciproque entre le capital et le prolétariat, car alors le dépassement du capital n’aurait pu être, ipso facto, que dépassement du prolétariat. C’est ainsi que la révolution en subsomption formelle du travail sous le capital et dans la première phase de la subsomption réelle, comme affirmation du prolétariat, devient un économisme, cette perspective lui est intrinsèque. Si la révolution est affirmation de la classe, il faut nécessairement que le prolétariat, faisant la révolution, résolve une contradiction du capitalisme dont il ne soit pas un des termes, mais simplement l’éxécuteur le mieux placé, afin que le dépassement de cette contradiction, loin d’être sa propre disparition, soit son triomphe. La stratégie fondée sur la ’subjectivité prolétarienne’ ne dépasse pas cette problématique.

Pôle de la contradiction du mode de production capitaliste, le prolétariat ne peut que coïncider dans son existence et sa pratique avec le cours historique de sa contradiction avec le capital en tant qu’exploitation et baisse tendancielle du taux de profit. C’est toute l’importance de la théorie des crises de Mattick, qui dans son objectivisme, ne peut être reprise tel quel, mais qui appelle sa propre critique de ce point de vue ? C’est pour cela qu’il est fondamental de tenir une analyse de la crise sur la base de la baisse tendancielle du taux de profit. La loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne demande qu’à être désobjectivée, ’déréifiée’ comme dit le texte. Quand dans le texte on lit : ’Il (le capital) crée une limite à son accumulation dans le fait qu’il ne peut que produire pour le marché.’, même si ensuite il est écrit : ’Le capital révolutionne constamment les rapports de production pour permettre leur expansion continuelle. Ce besoin de constamment transformer les rapports sociaux signifie que le capital est constamment amené à affronter la classe ouvrière’, et que l’affaire se concut par : ’Il est possible que la crise crée les conditions dans lesquelles le prolétariat se met à opposer ses intérêts à ceux du capital.’ ; on est amené à penser que

1) la crise se situe au niveau des marchés,

2) la stratégie du capital est le développement des forces productives

3) la détermination révolutionnaire du prolétariat c’est la défense de ses intérêts.

D’un côté la crise, de l’autre la lutte de classes ; rencontre d’intérêts divergents modelant le cours du capital, mais le cours du capital et la crise ne sont pas conçus en eux-mêmes comme lutte de classes.

Le foyer théorique de l’objectivisme réside, comme, dans l’essentiel de ses développements, le texte le présente tout à fait, dans la séparation effectuée entre la lutte de classe et le développement du mode de production capitaliste. Mais la base de ceci, c’est l’ impossibilité, dans toute cette période de la lutte de classe en subsomption formelle, et encore sous certaines formes maintenant, que le prolétariat soit lui-même un terme de la contradiction à dépasser, il n’en est que le pôle souffrant et n’a qu’un rôle de fossoyeur. Le capitalisme n’est conçu que comme un ensemble de conditions, évoluant vers une situation optimale au regard d’une nature révolutionnaire du prolétariat essentielle et immuable, même si elle ne parvenait pas historiquement à se manifester. La critique de l’objectivisme ne peut pas n’être que la critique de cette séparation, elle ne s’achève que dans la critique du concept de nature révolutionnaire du prolétariat, définie une fois pour toute et se modulant selon les conditions. Le prolétariat n’est révolutionnaire que dans sa situation dans la contradiction qui l’oppose au capital, on ne définit pas alors une nature mais un rapport et une histoire. Tant que l’on pose un être révolutionnaire du prolétariat, il faut, en face de cet être, des conditions qui seront des conditions objectives. Tant que l’on n’a pas critiqué cette conception d’une nature révolutionnaire du prolétariat, on ne sort pas de la problématique objectiviste. Tant que cette critique n’est pas faite, il est impossible de dépasser ce point de vue où règne une dichotomie entre luttes de classes et contradictions économiques, qui ne sont reliées que par des rapports de déterminations réciproques.

C’est quand il s’agit de rendre compte des limites de l’opéraïsme et de s’en distinguer que l’on sent que le texte est confronté à ce problème. Le texte énonce bien qu’il y a là une limite, dans la conception opéraïste, à considérer la lutte de classes comme l’affrontement de deux stratégies, mais sans produire explicitement l’implication réciproque entre les classes comme définitoire de leur contradiction. L’opéraïsme ne fait que renverser l’objectivisme, sans le dépasser, rajouter un côté subjectif comme ’l’auto-valorisation’ ouvrière de Negri, ne fait que rajouter une détermination supplémentaire dans le rapport entre prolétariat et capital, mais cela ne change pas la conception de ce rapport. On a une somme de déterminations et on pense par là avoir atteint la totalité du rapport, on n’a pas désobjectivé ce rapport on n’a fait que rajouter une détermination subjective face à l’objectivité. Aufheben reproche aux opéraïstes de ne pas avoir suffisamment conservé l’objectivité de la reproduction du capital et de se contenter de déclarer “ tout est lutte de classes ”. Ne parvenant pas à saisir l’objectivité et l’économie comme un moment nécessaire dans la reproduction de la contradiction entre le capital et le prolétariat, Aufheben conclut sur une sorte de position mitigée : il faut désobjectiver la contradiction entre le prolétariat et le capital, mais se garder de côté un peu d’objectivité, surtout pour les périodes de contre-révolution. L’objectivisme n’est dépassé que du point de vue du prolétariat et conservé comme réalité du capitalisme. La critique n’a pas été une déconstruction de l’objectivité et une reconstruction de celle-ci comme économie, en tant que moment nécessaire du rapport entre les classes, elle n’a été que la même chose vue d’un autre point de vue. A ce propos, la question de ’l’inachèvement’ du Capital est particulièrement vaine. Ce que l’on peut juger de l’opinion de Marx sur le salaire en tant que lutte de classes dans ’Salaires, prix et profit’ ou dans le “ Discours sur le libre échange ”, ne laisse planer aucun doute sur le fait que la lutte “ pour ” (et même “ sur ” - Negri - ) le salaire, ne donnera jamais autre chose que le salaire. Quant à la ’petite circulation’ comme espace de maîtrise ouvrière, cela relève chez les opéraïstes de cet ’optimisme’, évoqué par le texte, qui ici sombre même dans le champ politique du réformisme. Rajouter un côté subjectif, un ’point de vue ouvrier’, ne fait paradoxaleent que confirmer, renforcer, l’objectivisme que l’on a renoncé à démonter comme tel, se contentant de lui ajouter un supplément ’actif’.

De la même façon, du côté de la compréhension de l’action de la classe capitaliste, traîne toujours l’idée que le maintien et la reproduction du rapport social d’exploitation dépend d’autres types de rapports que ceux qu’il met en oeuvre pour se reproduire et se présupposer lui-même. Au cours de la critique de ’Radical Chains’, le texte présente l’analyse suivante : ’L’idée d’une parfaite régulation des besoins nécessaires par la loi de la valeur est un mythe. La loi de la valeur et le capital ont été toujours entravés, premièrement par les formes de la propriété foncière et de la communauté qui le précédèrent et ensuite par la lutte de classe grandissant à l’intérieur de lui. Le capital est contraint de se rapporter à la classe ouvrière par d’autres moyens que le salaire, et l’Etat est son moyen nécessaire de le faire. La loi sur les pauvres a exprimé une stratégie de contrôle de la classe ouvrière : l’administration en exprime une autre. Dès que nous considérons la loi de la valeur comme toujours embarrassée, il s’ensuit que l’idée de sa suspension partielle perd sa signification.’ Et nous serions tentés de rajouter : c’est l’idée elle-même que le capital se rapporte à la classe ouvrière par d’autres moyens que la valeur, le salaire etc., qui perd toute signification.

En effet, s’il est exact que ’être toujours embarrassée’ fait partie de la définition, l’Etat, ses administrations, son armée et sa police, sont des attributs de la valeur, du salaire et de l’exploitation. Comme le texte le dit, on ne peut se contenter d’en rester à la présentation la plus abstraite de la valeur au début du ’Capital’, il faut la considérer dans son déploiement. Par l’Etat, le capital ne se rapporte pas à la classe ouvrière par d’autres moyens que le salaire etc. Si l’on considère l’autoprésupposition du capital dans son ensemble, la transformation du surproduit en plus-value et ensuite en capital additionnel n’est jamais acquise et cela de par les lois mêmes du capital (c’est-à-dire baisse du taux de profit etcontrainte à l’exploitation de la force de travail). Dans ce moment de l’autoprésupposition, l’activité de la classe capitaliste consiste toujours à remettre le prolétariat en situation d’être exploité (action politique, violence, faillites, licenciements etc.). Nous ne somme pas sorti d’une analyse de l’autoprésupposition du capital et nous avons le rapport entre le prolétariat et la classe capitaliste comme activités spécifiques et contradictoires. Le danger résiderait dans l’autonomisation des pôles de la contradiction du mode de production capitaliste, que constituent le prolétariat et le capital, en deux stratégies.

A notre sens l’objectivisme est lié à deux séries de causes.

Une époque de la lutte de classe qui pose la révolution et le communisme comme affirmation du prolétariat et donc exclut celui-ci du champ des contradictions du mode de production ; il ne vient que profiter de contradictions “économiques” dont il n’est pas lui-même un terme.

Une constante de la reproduction du capital que nous appelons son autoprésupposition qui fait que tous les termes de la reproduction de la société se retrouvent, à l’issue de chaque cycle, du côté du capital comme conditions “objectivées” de la reproduction, c’est le fondement de la réalité de l’économie.

Il en résulte que le concept d’objectivisme et sa critique ne peuvent pas servir de fil conducteur d’une anayse des problèmes de l’évolution de ’la théorie’. La grande coupure de ’la théorie’ traverse l’objectivisme et les théories prenant en compte sa critique. La ligne de fracture et de discrimination dans l’évolution de la théorie se situe entre la lutte de classe portant l’abolition du capital comme affirmation du prolétariat et la lutte de classe portant l’abolition du capital par le prolétariat comme sa propre abolition, c’est là le contenu même du passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle et de l’histoire de cette dernière.

Si l’on ne part pas de là, il s’ensuit que l’on a l’impression que ’la théorie’ a une histoire. En l’absence de cette critique historique qui dit pourquoi la révolution est à ce moment là déterministe, économiciste, objectiviste, la critique interne dont le texte a beaucoup de mal à se défaire, souffre de ne considérer l’objectivisme que comme une “erreur” théorique ou une ’déviation’, ou même comme déterminé par des conditions ’objectives’.

’Comme Pannekoek l’a fait ressortir, le déclin réel du capitalisme est l’auto-émancipation de la classe ouvrière’. Ainsi se conclut le précieux balayage critique réalisé dans le texte, mais on est ici au début du problème essentiel : quelle est la contradiction entre le prolétariat et le capital, comme époque du mode de production capitaliste, qui porte la production du comunisme ? Il ne s’agit pas, comme le texte le dit très bien, de définir ’le niveau de dévelopement des forces productives incompatible avec les rapports de production capitalistes’, mais de définir historiquement le contenu et la structure d’une contradiction entre des classes. Ce n’était pas, il est vrai, le sujet du texte, mais sa lecture nous donnait envie que ce soit le sujet de sa conclusion. Nous restons un peu sur notre faim en lisant : ’De temps en temps, le rapport entre le développement du capital et la classe atteint un point de rupture possible. Les révolutionnaires et la classe tentent leur chance ; si la vague échoue à aller au delà du capital, le capital se poursuit à un niveau supérieur’.

C’est toute l’histoire de ce mode de production qui est à écrire comme histoire de la contradiction entre les classes. On ne peut en rester à la vision présentée dans ce texte d’une suite d’assauts révolutionnaires jamais victorieux pour l’instant, toujours vaincus, et comprendre leur défaite soit par des conditions extérieures (objectives) soit par la force de la contre-révolution non-reliée à la nature historique de la contradiction entre le prolétariat et le capital qui se donne tant dans la révolution que dans la contre-révolution. Vision qui inexorablement renvoie à une essence révolutionnaire du prolétariat, identique à elle-même dans ses assauts successifs. La ’relation organique entre la lutte de classes et le dévelopement du capital’, qui constitue la base même de tout ce texte, n’est pas la relation de déterminations réciproques de deux éléments préalablement définis en eux-mêmes. C’est bien une relation organique et en cela la particularisation d’une totalité concrète qui n’existe que dans ses parties et leur exigence réciproque. La contradiction entre le prolétariat et le capital est le développement du capital.

’Théorie Communiste’

Sur la critique de l’objectivisme

L’objectivisme est la compréhension des phénomènes économiques comme autonomes, ayant leurs lois propres, et servant d’infrastructure à la lutte de classes.

Cependant, la critique de l’objectivisme ne peut en rester à critiquer la séparation entre d’un côté des lois économiques objectives de la reproduction du capital et de l’autre l’activité des classes comme conséquence. C’est parce qu’à l’issue de chaque cycle productif toutes les conditions de la reproduction apparaissent du côté du capital, dans la reproduction du face à face du capital en soi et de la force de travail, que ces conditions de la reproduction de l’ensemble du rapport prennent la forme de l’économie et de ses lois. La critique de l’objectivisme ne peut qu’être en premier lieu une analyse critique du concept d’économie. L’économie est le rapport entre l’objectivation des conditions de la production face au travail et le travail dans sa subjectivité, c’est-à-dire séparé de toutes ses conditions. C’est le capital comme rapport social (incluant les propres forces sociales du travail) qui se présente comme objet face au travail : le capital en soi est un moment nécessaire du rapport social capitaliste. L’objectivité est ici un résultat, une séparation : c’est la propriété séparée de l’activité. Objectivité et aliénation sont ici identiques, dans la mesure où l’objectivité, bien que prise dans un flux d’activités qui la dissolvent constamment, est séparée de cette activité par le rapport social du capital. L’identité hégélienne entre objectivation et aliénation n’est pas une “erreur” comme le répète la “vulgate marxiste”, et comme le reprend à son compte Lukàcs dans son autocritique d’ “Histoire et conscience de classe”. Si l’objectivation n’est pas nécessairement aliénation, c’est que l’abolition de la séparation de la société en classes entraîne que l’objectivation est constamment reprise par le flux des activités qui la dissolvent comme objectivité. Il ne suffit pas de dire que dans un autre rapport social, l’objectivation n’est plus aliénation, il faut également dire que, dans cet autre rapport social, l’objectivation est en soi différente, elle n’est pas l’ancienne objectivité en tant que “ récupérée ”, mais en tant que moment nécessaire de l’activité et disparaissant en elle. C’est là, comme compréhension du communisme, la base générale de la critique de l’objectivisme et de l’économie, mais si on ne détermine pas cette critique dans le cours des luttes de classes dans le mode de production capitaliste, on ne fera qu’opposer l’Homme à ses produits.

Jusqu’à la fin des années 80, nous avons défini l’objet principal de la critique de l’objectivisme comme étant la critique de la révolution comme libération et affirmation du travail (le programmatisme). En cela cette critique pouvait se situer dans la prolongement de certains développements de l’Internationale Situationniste, de “Socialisme ou Barbarie” et plus généralement de tous ceux qui dans les Gauches puis l’Ultra-gauche s’étaient heurtés de façon plus ou moins reconnue à l’impossibilité de la révolution comme affirmation du prolétariat. Tant que pour le prolétariat la révolution est son affirmation, il ne peut être lui-même un terme de la contradiction qu’il dépasse. L’activité de la classe s’effectuait et se concevait elle-même comme conséquence et pratique d’un processus économique objectif du capital qui n’était pas en soi lutte de classes. L’effondrement du programmatisme dans la première grande période de crise de la subsomption réelle du travail sous le capital au tournant des années 60 / 70 n’a pas supprimé cet aspect de l’enjeu (reconnaître le procès du capital comme lutte de classes) mais en a élargi la problématique qui se révèle maintenant dans toute son ampleur. S’il s’était d’abord agi de critiquer l’objectivisme en tant que théorie et pratique de la lutte de classes comme conséquence du développement économique objectif, et donc comme affirmation du prolétariat, l’effondrement du programmatisme laisse la place à un rejet non critique de l’objectivisme qui n’est que la condamnation de l’objectivité du capital comme économie et non la critique du capital comme rapport social s’objectivant, ce rejet se situe donc par rapport à, et non dans, cette objectivité, et par là est sa conservation réelle.

A la fin des années 70 et au début des années 80, l’effondrement du programmatisme et la disparition, dans le cours de la restructuration qui a accompagné comme luttes de classes cet effondrement, de toute identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, comme cela était auparavant le cas dans le cycle de luttes précédent, ont produit comme une des limites actuelles des luttes de classe la disparition de leur propre compréhension et prise en charge d’elles-mêmes précisément en tant que contradiction entre des classes. Dans cette limite, c’est cette contradiction, l’exploitation, qui produit son propre effacement. Comme contradiction, elle est la particularisation en classes (et on ne peut parler de classes que de par cette particularisation de la totalité et non en termes sociologiques de regroupement d’intérêts) de la même totalité contradictoire, le mode de production capitaliste. Définissant ses termes comme classes, elle produit son dépassement, comme son procès, de par l’activité d’un de ses termes, le prolétariat, activité et terme qu’elle définit en elle. Cette totalité contradictoire elle-même se reproduit dans l’autoprésupposition du capital qui “ efface ” alors les classes quand elle ne comporte plus en elle-même la confirmation d’une identité ouvrière. De cet auto-effacement des classes de la surface de la société capitalistes et des luttes immédiates, il en résulte ce que nous appelons le démocratisme radical (qui n’a rien à voir avec l’illuminisme de la condamnation d’une “ nouvelle tromperie de gauche ” à l’intention des “ plus vulnérables de cette société ” –cf. présentation du livre “ La feinte-dissidence ” de Louis Janover- ; voir éditorial et les deux n°précédents de TC). Il en résulte également que les conditions de sa reproduction apparaissent face à l’individu comme des conditions toutes faites et “naturelles”, comme un simple moyen de réalisation de ses buts singuliers (ou obstacles à ceux-ci), comme une nécessité extérieure à sa propre définition et non comme sa particularisation d’être de la communauté en tant qu’appartenance de classe. C’est une tendance lourde de ce cycle de luttes qui court, par exemple en France, depuis les coordinations de 1986 jusqu’à la lutte des chômeurs de l’hiver 97-98, en passant par le mouvement de nov-décembre 95 et les diverses luttes étudiantes et lycéennes. D’une part l’individu isolé et sa réunion avec d’autres sur la base d’intérêts communs, d’autre part la reproduction de la société comme moyens ou obstacles, comme économie (celle-ci posée corollairement à l’individu isolé essentiellement aux niveaux de l’échange, de la marchandise, de l’argent, de la consommation). La subjectivité individuelle peut alors se donner libre cours dans les rêves de vraie démocratie, de réappropriation de la vie ou de la richesse, du choix entre les travaux concrets utiles ou néfastes, de la “ maîtrise ” en général etc. Cependant cette limite pratique, qui est une limite actuelle de la lutte de classe, est aussi, à sa façon, une “désobjectivation” de la lutte de classes, en ce qu’elle pose l’abolition du capital non comme le résultat de ses contradictions objectives dont le prolétariat vient opportunément profiter, mais comme activité humaine produisant ses propres conditions et se posant elle-même comme sa condition première, même si cela s’effectue en opposant l’individu à l’objectivité ou à la nécessité de l’ économie, donc en la conservant comme l’envers nécessaire de la subjectivité. C’est cette conception et cette réalité de la lutte de classe, réalité en ce qu’elle est pratiquée ainsi, qui sont actuellement la base et l’objet même de la critique de l’économie.

Considérant comme acquis l’effondrement du programmatisme mais étant confronté, dans le cycle de luttes actuel, à des idéologies et des pratiques tenant la négation des classes comme acquises dans l’opposition de l’individu et de l’économie, c’est-à-dire à un rejet non-critique de l’objectivisme (cf. la critique du travail dans la lutte des chômeurs), l’enjeu essentiel de la critique de l’objectivisme est maintenant la production de la révolution comme activité du prolétariat. La critique de l’objectivisme devient une démarche nécessaire de la compréhension de la révolution dans le cycle de luttes actuel.

Dans la mesure où nous considérons que s’il n’y a pas de transcroissance entre le cours quotidien de la lutte de classe et la révolution , cette dernière n’en est pas moins le dépassement produit à partir de ce cours quotidien, cela contraint à considérer ce dépassement comme spécifiquement activité du prolétariat. L’enjeu de la critique de l’objectivisme n’est pas son rejet, comme “erreur” ou “illusion”, en dehors du “vrai” rapport entre prolétariat et capital. L’objectivisme est un moment nécessaire de ce rapport. Cet enjeu, c’est la compréhension du passage des luttes du nouveau cycle à la révolution dans l’activité de la classe, et par là-même la compréhension de l’importance de ce cours quotidien comme activité productrice de ce dépassement. Si nous savons que le rapport entre cours quotidien des luttes et révolution n’est pas une relation de transcroissance, c’est-à-dire si nous ne pouvons considérer l’activité du prolétariat, quelle qu’elle soit, comme positivement le procès de la révolution ou comme incluant des éléments pouvant se développer en révolution, il nous faut cependant produire ce rapport comme activité du prolétariat, comme un dépassement produit dans ce cours quotidien et comme auto-transformation de cette activité.

Le danger serait de considérer à partir de là le problème comme résolu en conférant à un moment particulier du rapport entre le prolétariat et le capital, la crise, un rôle démiurgique, en ne la concevant que comme crise du capital modifiant l’activité de la classe, modification qu’elle ne fait alors que subir. La question est de savoir, quel est du point de vue de l’activité de la classe, le contenu de ce passage. Qu’est ce que la crise de la reproduction du rapport d’implication réciproque entre le prolétariat et le capital en ce qu’elle est mouvement de l’activité du prolétariat ? Il ne faut pas que la liaison entre le cours quotidien et la révolution, après avoir été correctement posée, devienne au dernier moment, au moment crucial, une liaison externe, celle de la crise délimitant deux moments de la lutte de classe (cours quotidien et révolution), dont on ne produit pas les connexions internes comme activité de la classe dans le cours quotidien et dans la crise. Nous avions, dans le texte “Des luttes actuelles à la révolution” (TC 13), développé le contenu de cette activité comme le moment où, dans la tension de la lutte revendicative, c’est l’appartenance de classe elle-même qui apparaît comme une contrainte extérieure imposée par le capital. Cependant nous n’avions pas relié cette analyse à sa prémisse théorique nécessaire : la critique de l’objectivisme.

La critique de l’objectivisme part du fait que de façon essentielle le mode de production capitaliste se constitue comme exploitation, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, comme lutte de classes. Le mode de production capitaliste est unité et totalité dans le rapport entre la valeur comme capital et la seule valeur d’usage qui puisse lui faire face : le travail vivant. En cela les classes sont la particularisation nécessaire de cette totalité et leur contradiction en est son mouvement. Il en résulte la critique de l’économie non comme un rejet de celle-ci en tant que non-existante ou comme condamnation, mais comme interrogation sur son contenu, son origine, ses conditions d’existence et par voie de conséquence sur son dépassement. La critique du concept d’économie, qui intègre dans le concept ses propres conditions d’existence, évite précisément de poser son dépassement comme une simple opposition à l’économie, cela du fait que la réalité de l’économie (sa raison d’être), nous le verrons, est en dehors d’elle. L’économie est un attribut du rapport d’exploitation.

Ce n’est qu’avec le mode de production capitaliste que l’on peut dire qu’il y a constitution sous le nom d’économie d’un ensemble d’activités sociales (production, distribution, échanges, consommation), à la fois spécifiques, et dans leur spécificité définissant la totalité de la reproduction des rapports sociaux comme rapports économiques. Il n’y a donc économie qu’avec la séparation complète des conditions du travail et du travail, c’est-à-dire constitution d’une objectivité des conditions du travail comme totalité face à la subjectivité du travail. L’économie est elle-même une production historique, se définissant à l’intérieur d’un mode de production déterminé, à la fois comme science particulière, ce qui est évident historiquement, mais surtout comme réalité. Production, distribution, échanges, consommation, deviennent des activités particulières spécifiques en ce qu’elles deviennent les lois de reproduction des conditions objectives du travail, face au travail, face à sa subjectivité comme travailleur isolé, séparé de ses conditions et dont la reproduction apparaît comme le fait d’une nécessité extérieure et réellement comme l’action d’une volonté étrangère (le capitaliste).

“Une telle conception économique, cette raison séculière comptant son monde, ne se développe vraiment qu’après la crise sociale et politique du XIV°s. Elle apparaît alors comme un effort civil et étatiste de sa résolution, comme la tentative de rattraper la violence des rapports de dépossession et d’exploitation en l’endiguant. La première époque où se forment ces rapports peut être comprise en conséquence comme “l’accumulation primitive” réelle, avec son sang et sa boue, sa froideur et sa brutalité peu à peu organisées. Cet “apogée médiéval” a bien nourri, et fondé, une conception de l’économie, considérée non comme technique quantitative des rapports marchands, mais comme représentation du monde social que ceux-ci enracinent. Elle réside précisément dans la déterminité et dans l’autonomie reconnues à l’ordre qui travaille. ” (Jean-Louis Paul, “L’automne de la féodalité”, p 187-188, Ed Ressouvenances 02600 Coeuvres). L’apparition de l’économie comme réalité dans la reproduction des rapports sociaux du mode de production capitaliste se comprend si l’on oppose ce mode de production à ce qui peut y avoir de commun à tous les modes de production précédents. Synthétisant les analyses des diverses formes de production précédant le capital, Marx écrit : “Voici ce qui, à ce propos représente l’essentiel : dans toutes ces formes où la propriété foncière et l’agriculture constituent la base de l’ordre économique et où la production de valeurs d’usage est donc le but économique, la reproduction de l’individu est impliquée dans ses rapports avec la commune, dont il est le fondement. Dans toutes ces formes nous trouvons : 1° l’appropriation de la condition naturelle du travail, la terre...n’est pas le résultat du travail, mais sa présupposition...la principale condition objective du travail n’apparaît pas comme produit du travail, mais se présente sous la forme de la nature...2° le travailleur n’apparaît pas dès l’abord dans cette abstraction qu’est le simple travailleur, puisqu ‘il trouve dans la propriété de la terre un mode d’existence objectif qui n’est pas le simple résultat de son activité mais une présupposition...Le comportement vis-à-vis de la terre, propriété de l’individu qui travaille, est immédiatement médiatisé par l’existence naturelle, plus ou moins transformée historiquement, de l’individu comme membre de la commune, par son existence naturelle comme membre de la tribu, etc...Ici l’individu ne se manifeste jamais isolément, tel le simple travailleur libre. Si l’on suppose que les conditions objectives de son travail lui appartiennent, il est lui-même posé subjectivement comme membre d’un commune, médiatrice entre lui et la terre. Son rapport avec les conditions objectives du travail est médiatisé par son existence de membre de la commune...

“Les Anciens ne se sont jamais préoccupés de rechercher quelle était la forme de propriété foncière, etc. la plus productive ou la plus fertile en richesses...la richesse n’apparaît pas comme le but de la production. La recherche porte toujours sur le mode de propriété le plus susceptible de former les meilleurs citoyens. La richesse n’apparaît comme fin en soi que chez les rares peuples marchands qui monopolisent le métier des transports et vivent dans les pores du monde antique, tels les Juifs dans la société médiévale. A présent, la richesse est, d’une part, une chose réalisée dans des choses, production matérielle, et l’homme s’y oppose comme sujet ; d’autre part, comme valeur, elle n’est que le pouvoir de commander le travail d’autrui dans le but non pas d’exercer une domination, mais d’en tirer des jouissances etc. Si elle est fin en soi, la richesse a une figure matérielle, soit de chose, soit de rapport médiatisé par la chose contingente et extérieure à l’individu. Ainsi, combien paraît sublime l’antique conception qui fait de l’homme...le but de la production, en comparaison du monde moderne où le but de l’homme est la production, et la richesse le but de la production.” (“Fondements de la critique de l’économie politique” t 1, p 446, 47, 48, 49, 50, Ed Anthropos).

Il n’y a constitution de l’économie comme réalité et dynamique de la reproduction des rapports sociaux que dans la séparation totale du travail et de ses conditions objectives et la dissolution de l’appartenance à une communauté comme présupposition du travail de l’individu, qui membre d’une communauté travaille comme tel. L’économie est corollaire du travailleur dans sa nudité en tant que simple travailleur, ce qui est un produit historique. Il n’y a de réalité économique qu’avec le mode de production capitaliste. L’économie est alors un ensemble de lois objectives régissant l’accroissement de la richesse sous forme de capital, ensemble de lois régissant le processus de la valeur se valorisant, de la valeur en procès. En tant que tel (cet ensemble), l’économie est une réalité et l’objectivité de ses lois également..

Cependant ces lois objectives sont elles-mêmes dans leur objectivité, non pas le résultat ou la cause, mais un moment de la reproduction du rapport social capitaliste. Le principal résultat du procès de production ce n’est ni la valeur, ni même la plus-value, mais la reproduction du face-à-face entre le prolétariat et le capital. C’est le rapport du capital, en ce qu’il est séparation du travail et de ses conditions, en ce qu’il est exploitation, c’est-à-dire rapport entre des classes, qui détermine sa reproduction comme régie et relevant de lois objectives. Dans l’exploitation, les conditions de la reproduction du rapport apparaissent toujours comme volonté étrangère au travail, comme nécessité inscrite dans l’existence du capital, comme chose, comme capital en soi face au travail, et comme nécessité de son accumulation. Si l’on construit le noyau économique de la reproduction du rapport entre prolétariat et capital dans son objectivité comme loi économique en tant que moment du rapport entre les classes, c’est une totalité que l’on construit et non un rapport de cause à effet dans lequel le rapport de classes entraîne l’objectivité économique ou l’inverse.

On peut et on doit dissoudre toutes les lois économiques en moment du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital  : la baisse tendancielle du taux de profit, le concept général de restructuration du capital, le capital comme contradiction en procès. C’est là toute l’importance du concept d’exploitation (cf. en annexe la définition de ce concept extraite du texte “Théorie Communiste” dans TC 14) qui permet la compréhension du cours du mode production capitaliste comme cours d’une contradiction de classes ayant une signification historique (et non réalisant un sens de l’histoire) et produisant, de par la situation du prolétariat dans cette contradiction, le communisme comme son dépassement (cf. T.C.2, T.C.8, T.C. 9).

Mais cela ne supprime pas, pour ces lois, dans la reproduction du mode de production capitaliste, leur réalité de lois économiques, réalité sans cesse reproduite dans la reproduction du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital. La critique de l’objectivisme ne doit pas sombrer dans le subjectivisme de deux volontés opposées : les capitalistes, les ouvriers. Subjectivisme qui gommerait l’implication réciproque entre les classes et l’autoprésupposition du capital et aboutirait à une nouvelle forme de programmatisme comme l’opéraïsme, réduisant l’objectivisme à une différence de “point de vue” entre ouvriers et capitalistes, ou qui se contenterait d’opposer les individus à des forces qui leur seraient étrangères comme économie. L’objectivisme ne réside pas dans la reconnaissance de la réalité de lois économiques, mais dans le fait d’en faire un substrat de la contradiction entre les classes et non un moment de cette contradiction dans sa reproduction. L’objectivisme fait de ces lois une cause déterminante de la lutte de classes, ou quelque chose d’essentiellement autre par rapport aux individus. L’objectivisme ne comprend pas ces lois, et l’économie en général, comme moment réel de la reproduction de la contradiction entre les classes et seulement par là, en tant que telles, devenant simultanément le mouvement général de cette contradiction, devenant la totalité de l’activité contradictoire de ces classes, cela dans la mesure où le capital subsume le travail et pose son procès de reproduction comme autoprésupposition. Dans l’objectivisme, les lois économiques et l’économie elle-même ne sont pas posées comme un moment du rapport d’exploitation devenant, de par la nature même du rapport comme rapport d’exploitation, la substance de sa reproduction. Pour l’objectivisme la réalité de l’économie n’est pas produite, elle s’impose comme une évidence, un donné de faits qui ne sont alors que l’évidence de la réification des rapports sociaux. Le “subjectivisme” quant à lui, ne voit plus que l’affrontement des classes (qui se résout souvent en simple rapport de l’individu à ses conditions d’existence, affrontement dans lequel les classes, en fait, disparaissent) et oublie, dans cet affrontement, leur implication réciproque, la subsomption du travail sous le capital et son autoprésupposition.

Le mode de production capitaliste implique donc d’une part la constitution de l’économie et d’autre part (l’un ne va pas sans l’autre) son autonomisation en lois objectives. La nécessité de l’accroissement de la richesse devenant la base et le contenu des rapports sociaux, devenant le principe d’organisation de la société, la société devient le résultat de contraintes économiques. Sans cette autonomisation des lois objectives par rapport à la société dont elles deviennent la présupposition, il ne peut y avoir d’économie, c’est pour cela qu’il n’y a pas d’économie dans les modes de production pré-capitalistes (ce qui ne signifie pas, nous y reviendrons, que l’on ne puisse pas les étudier, les “interroger”, économiquement).

Les rapports de production capitalistes impliquent, en même temps que leur reproduction, l’existence des lois objectives de l’économie, les fondent dans leur nature objective même comme constituant le rapport social. La relation entre la totalité et son moment s’inverse, et cela n’est pas seulement l’idéologie de l’économie en tant que science particulière, mais la réalité immédiate de la société capitaliste et la pratique de classe de la classe capitaliste, qui s’organise comme la pratique de cette inversion devenue nécessité. C’est dans cette réalité inversée que la classe capitaliste agit quotidiennement dans la lutte de classes et définit sa nécessité et son commandement sur la reproduction sociale. C’est dans cette même réalité qu’agit le prolétariat dans ses luttes quotidiennes. Ce sont bien sûr les formes réifiées revêtues par la réalité économique (transformation de la plus-value en profit et autonomisation de ses diverses composantes) qui deviennent le milieu de cette pratique.

“Chaque présupposé du procès de production social est en même temps son résultat, et chacun de ses résultats apparaît en même temps comme présupposé. Tous les rapports de production, au sein desquels le procès se déroule, sont donc aussi bien ses produits que ses conditions. Dans sa forme ultime (capital financier n d a ) - plus nous considérons sa forme dans sa manifestation phénoménale effective - le procès se fige de plus en plus, si bien que ces conditions apparaissent comme le déterminant tout en étant indépendantes, et que les propres rapports des agents qui concourent au procès leur apparaissent comme des conditions objectives, comme des puissances objectives, comme les déterminations des choses, d’autant plus que dans le procès capitaliste chaque élément, fût-ce le plus simple, comme par ex. la marchandise, est déjà une inversion qui fait apparaître déjà des rapports entre personnes comme propriétés de choses et comme des rapports des personnes aux propriétés sociales de ces choses.” (Marx, “Théories sur la plus-value”, Ed Sociales, t 3, p 597).

“C’est donc la reproduction constante des mêmes rapports - rapport conditionnant la production capitaliste - qui les fait apparaître non seulement comme formes sociales et résultats de ce procès, mais en même temps comme ses présuppositions permanentes. Or elles ne le sont qu’en tant que présuppositions sans cesse posées, créées, produites par lui-même. Mais cette reproduction n’est pas consciente et n’apparaît au contraire que dans l’existence constante de ces rapports en tant que présuppositions et conditions dominant le procès de production. Ainsi, par ex., ce sont les éléments résultant de la décomposition de la valeur de la marchandise qui deviennent ses parties constitutives, qui s’affrontent comme parties autonomes et, par conséquent, également comme des parties autonomes vis-à-vis de leur unité qui apparaît au contraire comme leur combinaison. Le bourgeois voit que le produit devient constamment condition de production. Mais il ne voit pas que les rapports de production eux-mêmes, les formes sociales dans lesquels il produit et qui lui apparaissent comme des rapports donnés, naturels, sont le produit constant - et uniquement pour cette raison la présupposition constante - de ce mode de production spécifiquement social. Non seulement les différents rapports, les différents moments deviennent autonomes et adoptent des modes d’existence étrangers les uns aux autres et apparemment indépendants les uns des autres, mais encore ils se présentent comme propriété immédiate de choses ; ils prennent une forme réifiée.

“Ainsi les agents de la production capitaliste vivent-ils dans un monde magique et leurs propres relations leur apparaissent comme propriété des choses, des éléments matériels de la production. Or c’est sous les formes ultimes, les plus médiatisées - sous des formes où à la fois la médiation non seulement est devenue invisible, mais où s‘exprime leur contraire direct - que les figures du capital apparaissent comme les agents réels et les supports immédiats de la production. Le capital porteur d’intérêts personnifié par le capitaliste financier, le capital industriel dans le capitaliste industriel, le capital donnant une rente dans le propriétaire foncier en tant que propriétaire de la terre, et enfin le travail dans le travailleur salarié. C’est sous ces figures fixes, incarnées en des personnalités indépendantes qui, en même temps, apparaissent comme simples représentants de choses personnifiées, qu’ils entrent en concurrence et s’engagent dans le procès de production réel. La concurrence présuppose cette extériorisation. Ce sont les formes qui existent conformément à sa nature, conformément à l’histoire de sa nature et dans son apparence à la surface, elle n’est elle-même rien d’autre que le mouvement de ce monde à l’envers. Dans la mesure où dans ce mouvement les connexions s’imposent elles apparaissent comme une loi mystérieuse.” (Marx d°, p 604).

Si, dans la genèse du mode de production capitaliste, l’économie peut se constituer en science, ce n’est pas comme délimitation d’un champ spécifique, mais parce que son champ d’application réel dans la société devient le principe de la reproduction de la société. Si l’économie en se voulant science de la reproduction de la société dans son ensemble n’a pas besoin de modifier la délimitation de son champ, c’est que dans la reproduction de la société capitaliste, la constitution du moment particulier de l’économie implique l’inversion du rapport de ce moment à la totalité de la reproduction des rapports sociaux comme rapports de production. Il fallait pour cela que l’appartenance à une commune, que la définition sociale, n’apparaisse plus comme le préalable de l’activité du travailleur, le préalable du travail. En parlant des physiocrates, Catherine Larrère dans “L’invention de l’économie au XVIII°s” (Ed P.U.F.), écrit : “Ils ont certainement voulu changer la modalité de la politique, en la faisant relever de la science, et non de la décision, en passant de l’autorité des hommes, à la nécessité des choses, mais ils n’en ont pas modifié la délimitation. Ils se situent toujours dans la globalité sociale, ils ont toujours affaire au corps politique...La physiocratie a exposé une science globale de la société, et non pas de l’un de ses vecteurs” (p 7)

Notre définition de l’économie, que nous tirons de la critique de la société capitaliste, nous amène à dire qu’il n’y avait pas d’économie antique ou médiévale, pas d’économie en dehors du mode de production capitaliste. Moses Finley, dans “L’économie antique” (Ed de Minuit), remarque que les termes de base, tels que travail, production, capital, investissement, revenu, circulation, demande, marché, utilité, ne peuvent se traduire ni en grec, ni en latin, “du moins sous la forme abstraite que requiert l’analyse économique”. Il poursuit : “En soulignant cela, je ne veux pas suggérer que les Anciens étaient comme le Monsieur Jourdain de Molière qui faisait de la prose sans le savoir, mais qu’en fait il leur manquait la notion d’une “économie” et, a fortiori, les éléments conceptuels qui ensemble constituent ce que nous appelons l’ “économie”. Il est évident qu’ils pratiquaient l’agriculture, qu’ils faisaient du commerce, qu’ils produisaient des objets manufacturés, qu’ils exploitaient des mines, levaient des impôts, émettaient des monnaies, déposaient et prêtaient de l’argent, faisaient des bénéfices ou devaient renoncer à leurs entreprises. De plus ils discutaient de leurs activités entre eux et dans leurs écrits. Ce qu’ils ne firent pas, en revanche, c’est combiner toutes ces activités spécifique en une unité conceptuelle... ” (p 20).

Si l’on écarte l’explication d’un “échec intellectuel”, “il faut y voir plutôt la conséquence de la situation de la société antique”. C’est ce qu ‘avait dit Marx à propos de “l’échec d’Aristote” dans l’analyse de la valeur. “D’abord Aristote exprime clairement que la forme argent de la marchandise n’est que l’aspect développé de la forme simple, c’est-à-dire de l’expression de la valeur d’une marchandise dans une autre marchandise quelconque car il dit : 5 lits ’ 1 maison ne diffère pas de 5 lits ’ tant et tant d’argent...l’échange dit-il ne peut avoir lieu sans l’égalité, ni l’égalité sans la commensurabilité. Mais ici il hésite et renonce à l’analyse de la forme valeur. Il est , ajoute-t-il, impossible en vérité que des choses aussi dissemblables soient commensurables entre elles, c’est-à-dire de qualité égale. L’affirmation de leur égalité ne peut être que contraire à la nature des choses ; on y a seulement recours pour le besoin pratique . Ainsi Aristote nous dit lui-même où son analyse vient échouer, contre l’insuffisance de son concept de valeur...Ce qui empêchait Aristote de lire dans la forme valeur des marchandises, que tous les travaux sont exprimés ici comme travail humain indistinct et par conséquent égaux, c’est que la société grecque reposait sur le travail des esclaves, et avait pour base naturelle l’inégalité des hommes et de leur force de travail. Le secret de l’expression de la valeur, l’égalité et l’équivalence de tous les travaux, parce que et en tant qu’ils sont du travail humain, ne peut être déchiffré que lorsque l’idée de l’égalité humaine a déjà acquis la ténacité d’un préjugé populaire. Mais cela n’a lieu que dans une société où la forme marchandise est devenue la forme générale des produits du travail... ” (“Le Capital”, t 1, p 73, Ed Sociales).

En réalité, Aristote, dans “L’éthique à Nicomaque”, ne s’arrête pas aussi brutalement que Marx le donne à penser. Aristote fournit l’élément commun à toutes ces choses qui les rend commensurables entre elles : c’est la monnaie qui mesure toutes choses. “Il est donc indispensable que tous les biens soient mesurés au moyen d’un unique étalon, comme nous l’avons dit plus haut. Et cet étalon, n’est autre, en réalité, que le besoin, qui est le lien universel (...) ; mais la monnaie est devenue une sorte de substitut du besoin et cela par convention, et c’est d’ailleurs pour cette raison que la monnaie reçoit le nom de nomisma, parce qu’elle existe non pas par nature, mais en vertu de la loi (nomos)... Que ce soit le besoin qui, jouant le rôle d’étalon unique, constitue le lien de cette communauté d’intérêts, c’est là une chose qui résulte clairement de ce fait que, en l’absence de tout besoin réciproque (...) aucun échange n’a lieu ... ” (Aristote, op cit, Ed Vrin, p 242, 244). Après avoir tenu pour négligeable la question des fluctuations du pouvoir d’achat de la monnaie, en ce qu’elle tend “à une plus grande stabilité” que les autres marchandises, Aristote conclut le chapitre en écrivant : “La monnaie dés lors, jouant le rôle de mesure, rend les choses commensurables entre elles et les amène ainsi à l’égalité (...) Si donc, en toute rigueur, il n’est pas possible de rendre les choses par trop différentes commensurables entre elles, du moins, pour nos besoins courants, peut-on y parvenir d’une façon suffisante. Il doit donc y avoir quelque unité de mesure, fixée par convention, et qu’on appelle pour cette raison “nomisma”, car c’est cet étalon qui rend toutes choses commensurables, puisque tout se mesure en monnaie.” (d°, p 244-245). Si l’on ne craignait pas l’anachronisme, on pourrait dire que plus qu’au travail abstrait, c’est à une théorie de la “valeur subjective” et de “l’utilité marginale” qu’Aristote était sur le point d’aboutir .

Aristote s’en tient au travail concret et à la valeur d’usage (besoin) et il fournit une explication de la commensurabilité. La présentation de la démarche d’Aristote, comme inaboutie par rapport à elle-même, biaise complètement la question essentielle de la comparaison et des différences entre les modes de production antérieurs au capital et le mode de production capitaliste. Considérer la démarche d’Aristote comme un inaboutissement c’est faire disparaître la rupture qualitative entre tous les modes de production antérieurs au capital et le mode de production capitaliste. La question de l’économie ne peut absolument plus être posée. En outre, prise en elle-même, l’explication fournie par Marx de “l’échec d’Aristote” n’emporte que superficiellement l’adhésion. Faire reposer la possibilité d’accéder au secret de la valeur, de l’égalité de tous les travaux humains, au travail abstrait, sur l’idée que l’égalité humaine est devenue un “préjugé populaire”, escamote la question. Considérer que fin XVIII°s, quand les économistes énoncent les bases de la loi de la valeur, l’idée de l’égalité humaine est devenue un préjugé populaire, c’est peut-être aller un peu vite en besogne (travail forcé des indiens d’Amérique, traite des noirs). Mais c’est surtout de la part de Marx se contenter d’un jeu de mots et d’une analogie entre l’égalité entre les hommes et l’égalité du travail humain. L’idéologie de l’égalité entre les hommes part de l’hétérogénéité pour ramener celle-ci à la manifestation complète dans chacun du genre humain, chaque homme est conçu comme la manifestation complète du genre. L’égalité ne présuppose pas une commensurabilité, une mesure. Il n’y a pas dans cette égalité un élément commun que chaque individu manifesterait un peu plus ou un peu moins. En revanche, en ce qui concerne l’égalité des travaux particuliers : “le travail qui forme la substance de la valeur des marchandises est du travail égal, une dépense de la même force. La force de travail de la société tout entière, laquelle se manifeste dans l’ensemble des valeurs, ne compte par conséquent que comme force unique, bien qu’elle se compose de forces individuelles innombrables. Chaque force de travail est égale à toute autre, en tant qu’elle possède le caractère d’une force sociale moyenne et fonctionne comme telle, c’est-à-dire n’emploie dans la production d’une marchandise que le temps de travail nécessaire en moyenne ou le temps de travail nécessaire socialement.” (d°, p 54). Ainsi, chaque force de travail est dépense de travail humain, mais cette identité n’est pas une égalité, l’égalité n’est pas intrinsèque à chacune de ces dépenses de force de travail, c’est une identité qui est le résultat d’un processus social et qui ne vaut que comme fraction de la totalité.

Enfin si l’on considère non pas la valeur d’échange, mais la valeur sous sa forme la plus générale (celle dont Marx, en théoricien du programmatisme, va jusqu’à admettre la pertinence au-delà même de la société capitaliste) en tant que répartition du temps de travail de la société, on est obligé de considérer que l’égalisation du travail humain sur la base du travail abstrait était déjà effectuée intellectuellement dans les sociétés qui ne se préoccupaient guère de l’égalité entre les hommes, comme autour des temples et des palais de Mésopotamie.

Il y a bien sûr échange et échange à la valeur, problèmes monétaires, détermination de la rente foncière (dont Marx fait la base même de toute l’histoire romaine) etc. dans les sociétés antiques et médiévales, mais il n’y a pas constitution de cette réalité que l’on appelle économie et pas seulement, comme le soutient Finley, parce que les marchés ne sont pas unifiés dans l’espace et interdépendants socialement (rente foncière, salaire, taux d’intérêt). S’il n’y a pas constitution de l’économie, c’est que la richesse en tant que telle n’est pas le but de la production, mais la reproduction d’une appartenance à une communauté que le développement de la richesse vient justement remettre en cause. En cela, les déterminations de la production, de la distribution, de l’échange, de la consommation, ne s’autonomisent pas comme lois régissant la reproduction des rapports de production et comme mise en forme du monde dans lequel évoluent des individus contingents. Dans les “Formes antérieures à la production capitaliste”, Marx livre une analyse de l’esclavage qui nous fournit peut-être la “vraie” raison de “l’échec d’Aristote”, et qui surtout nous ramène à notre sujet : peut-il exister une économie avant le mode de production capitaliste ? “L’esclave, lui, est dépourvu de tout rapport avec les conditions objectives de son travail ; mais, dans la forme esclavagiste comme dans la forme du servage, c’est le travail lui-même qui est posé comme condition inorganique de la production parmi les autres produits de la nature, à côté du bétail ou comme appendice de la terre”(“Fondements... ”, t 1, p 452). La séparation entre les hommes d’une part et “les conditions inorganiques de l’existence humaine et de son activité” d’autre part ne s’opère pas dans le rapport esclavagiste et le servage : “une partie de la société y étant traitée comme simple condition inorganique et naturelle de la reproduction de l’autre” (d°). Tant que la séparation entre les hommes et leurs conditions d’existence et d’activité ne s’est pas opérée, il est évident que l’on ne peut parvenir à une conception quelconque du travail humain en général comme travail abstrait en tant que substance de la valeur d’échange. Cette remarque de Marx sur l’esclavage et le servage nous ramène au sujet, en ce que la raison ici donnée de “l’échec d’Aristote” porte non pas sur la capacité fournie par le développement de la société à une certaine époque pour résoudre un problème, mais sur l’existence de l’objet lui-même sur lequel porte le problème. Aristote ne pouvait parvenir à la compréhension de la valeur parce que l’esclavage, pour la raison ci-dessus (et non pour des questions d’égalité humaine), lui “masquait” la solution.

Mais il y a plus important, les rapports sociaux qui auraient pu être pensés comme loi de la valeur n’existaient pas. Il faut replacer l’interrogation d’Aristote sur l’échange, dans “L’éthique à Nicomaque”, dans l’ensemble de la “Politique” dont elle constitue l’introduction. Dans la “Politique”, Aristote critique la façon dont Platon, au début du livre II de “ La République”, concevait la genèse de la cité à partir de la division du travail et de l’échange. “Chaque homme pris individuellement, ne peut tout produire ; il faut donc que chaque citoyen produise un ouvrage particulier et la cité est requise selon Platon, pour permettre de régler les échanges. Mais objecte Aristote, ce ne sont là que des conditions matérielles qui préparent la constitution de la cité, sans exprimer la vraie nature, ni la cause finale, de l’organisation politique. Or seule la considération de la fin de la cité peut permettre de connaître son essence. La cité doit servir à bien vivre, elle est la condition de la vie morale, le lieu où l’exercice de la vertu peut réellement s’accomplir et où se réalise la perfection de l’individu” ( Monique Canto-Sperber “Philosophie grecque”, Ed PUF, p 424). Pour atteindre cette fin qui est son essence, la cité doit être autarcique, Aristote considère que l’autonomie de Sparte fondée sur l’agriculture est une condition favorable à la valeur morale de la cité. “Enfin , la communauté formée de plusieurs villages est la cité, au plein sens du mot ; elle atteint dès lors, pour ainsi parler, la limite de l’indépendance économique : ainsi formée au début pour satisfaire les besoins vitaux, elle existe pour permettre de bien vivre. C’est pourquoi toute cité est un fait de nature, s’il est vrai que les premières communautés (le couple biologique, le maître et l’esclave - esprit et corps - , la famille constituée de la réunion des deux premières, le village - plusieurs familles comme extension de la famille - nda) le sont elles-mêmes. Car la cité est la fin de celles-ci et la nature d’une chose est sa fin (...) Ces considérations montrent donc que la cité est au nombre des réalités qui existent naturellement, et que l’homme est par nature un animal politique.” (Aristote, “Politique”, in Jean-Paul Dumont “Eléments d’histoire de la philosophie antique”, Ed Nathan, p 458). L’animal politique d’Aristote est un individu particulier dont l’appartenance à une communauté présuppose l’activité ; que cette communauté soit qualifiée par Aristote de naturelle n’a pas d’importance ici. On comprend que dans ce cadre, si “la nature d’une chose est sa fin” (cause finale), la question de la possibilité de l’échange se résolve par le “besoin pratique”. Dans la mesure où la nature de l’échange c’est alors la reproduction de la cité, on peut évacuer du moment particulier de l’échange la recherche de sa possibilité en ramenant celle-ci à sa raison d’être. Qu’Aristote nous donne une vision de la genèse de la cité fort éloignée des résultats de la recherche historique n’a pas grande importance, ce qui importe c’est qu’il formule l’idéologie de quelque chose de bien réel : l’appartenance de l’individu à la communauté comme présupposé de son activité, ce qui en fait un individu particulier. Et cette réalité et sa formulation sont bien la raison d’être de “l’échec d’Aristote”.

Formuler une loi, ce n’est pas seulement découvrir un certain “agencement” préexistant dans la réalité, mais pouvoir produire par cette loi la réalité comme concret pensé, en cela l’objet de la loi n’existait pas (à cause de la cité), même si “l’agencement” quant à lui était présent : le temps de travail abstrait réglait bien les échanges de marchandises dont la monnaie, nous dit Platon dans “ La République ”, était le “ symbole ” . L’individu comme individu particulier, appartenant à une communauté et par cela même travaillant (et non l’inverse), constitue un obstacle irréductible à la possibilité de construire le réel, comme concret pensé, à partir de la loi de la valeur. Empiriquement, l’objet de la loi de la valeur n’existait pas, c’est-à-dire les rapports sociaux comme rapports entre “simples travailleurs” et simples propriétaires des moyens de travail. Ce n’est que quand cette condition est remplie que l’économie existe, que ses lois existent et Aristote pouvait dire de la supposition “irrationnelle” de quelque chose de semblable entre des choses aussi dissemblables : “on y a seulement recours pour le besoin pratique”. Il signifiait par là avec raison que l’on ne pouvait définir les rapports que les individus définissaient entre eux dans la cité comme individus particuliers à partir de leur rapport comme porteurs de marchandises. On ne pouvait produire la loi de la valeur parce que l’objet de cette loi n’existait pas : le réel ne pouvait devenir concret pensé par le travail du concept de loi de la valeur.

A propos du travail, dans “L’Introduction de 1857”, Marx souligne que : “...les catégories les plus abstraites, bien que valables pour toutes les époques, en raison de leur abstraction, n’en sont pas moins, si abstraites soient-elles, le produit de conditions historiques et ne sont pleinement valables que dans les limites de celles-ci. La société bourgeoise est l’organisation historique de la production la plus développée et la plus diversifiée qui soit. Les catégories qui expriment les rapports de cette société et assurent la compréhension de ses structures, nous permettent en même temps de saisir la structure et les rapports de production de toutes les sociétés passées, sur les ruines et les éléments desquelles elle s’est édifiée et dont certains vestiges, non encore dépassés, continuent à subsister en elle, tandis que certaines virtualités en se développant y ont pris tout leur sens. L’anatomie de l’homme donne la clé de l’anatomie du singe. Les virtualités qui annoncent une forme supérieure dans les espèces animales inférieures, ne peuvent être comprise que lorsque la forme supérieure elle-même est enfin connue.

“C’est ainsi que l’économie bourgeoise nous donne la clé de l’économie antique, etc., mais nullement à la manière des économistes qui effacent toutes les différences historiques et voient la forme bourgeoise dans toutes les formes sociales.” (“Fondements... ”, t 1, p 35). Si les catégories les plus abstraites ne sont pleinement valables que dans les limites de l’économie capitaliste, cela ne tient pas seulement à un développement progressif de la réalité qu’elles expriment, mais à un saut qualitatif qui s’effectue avec le mode de production capitaliste qui en fait justement des abstractions, dans la mesure où l’économie se constitue en tant que réalité fixant ses règles à la reproduction des rapports sociaux.

Il y a des rapports de production en Grèce, à Rome, dans l’Empire byzantin, dans la Chine classique. Répondant à une critique, Marx écrit, en note dans “Le Capital” : “Je saisis cette occasion pour dire quelques mots d’une objection qui m’a été faite par un journal allemand américain à propos de mon ouvrage : Critique de l’économie politique , paru en 1859. Suivant lui, mon opinion que le mode déterminé de production et les rapports sociaux qui en découlent, en un mot, que la structure économique de la société est la base réelle sur laquelle s’élève ensuite l’édifice juridique et politique, de telle sorte que le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle, suivant lui, cette opinion est juste pour le monde moderne dominé par les intérêts matériels mais non pour le Moyen-âge où régnait le catholicisme, ni pour Athènes et Rome où régnait la politique. Tout d’abord, il est étrange qu’il plaise à certaines gens de supposer que quelqu’un ignore ces manières de parler vieillies et usées sur le Moyen-âge et l’Antiquité. Ce qui est clair, c’est que ni le premier ne pouvait vivre du catholicisme ni la seconde de la politique. Les conditions économiques d’alors expliquent au contraire pourquoi là le catholicisme et ici la politique jouaient le rôle principal. La moindre connaissance de l’histoire de la république romaine, par exemple, fait voir que le secret de cette histoire, c’est l’histoire de la propriété foncière. (“Le Capital”, t 1, p 93).

Où se situe alors la différence entre le mode de production capitaliste et les modes de production antérieurs ? “Transportons-nous maintenant de l’île lumineuse de Robinson dans le sombre Moyen-âge européen. Au lieu de l’homme indépendant, nous trouvons ici tout le monde dépendant, serfs et seigneurs, vassaux et suzerains, laïques et clercs. Cette dépendance personnelle caractérise aussi bien les rapports sociaux de la production matérielle que toutes les autres sphères de la vie auxquelles elle sert de fondement. Et c’est précisément parce que la société est basée sur la dépendance personnelle que tous les rapports sociaux apparaissent comme des rapports entre les personnes. Les travaux divers et leurs produits n’ont en conséquence pas besoin de prendre une figure fantastique différente de leur réalité. Ils se présentent comme services, prestations et livraisons en nature. La forme naturelle du travail, sa particularité - et non sa généralité, son caractère abstrait, comme dans la production marchande - en est aussi la forme sociale.” (“Le Capital”, t 1, P 89, Ed Soc). Cela signifie que les déterminations économiques réellement existantes, constituant des rapports sociaux de production ne peuvent s’autonomiser en tant que contrainte objective, en tant que lois, par rapport aux rapports sociaux mêmes dont elles constituent la substance. Il y a production, distribution, échanges, consommation, mais il n’y a pas d’économie, même si Marx “se laisse aller” à utiliser le terme.

Dans le mode de production capitaliste, le principal résultat de la production, on l’a dit, est également la reproduction du rapport social de classes (comme dans les modes de production antérieurs au capital), mais le mode de production capitaliste se définit justement par la séparation de l’activité subjective d’avec toutes les conditions objectives, c’est en cela que cette reproduction même construit l’économie, construit à l’intérieur même de la reproduction des rapports sociaux, comme rapports de classes, un moment de l’objectivité, un moment de la nécessité qui pose comme son contenu les lois générales de la recherche de la richesse pour elle-même, comme nécessité objective, face et en deça de la reproduction des rapports sociaux comme rapports de classes. Ce moment comme nécessité objective c’est l’économie.

A propos des “sociétés précapitalistes”, Lukàcs, dans “Histoire et conscience de classe”(ed de Minuit), écrit : “L’économie n’a pas atteint, pour parler en termes hégéliens, objectivement non plus, le niveau de l’être-pour-soi, et c’est pourquoi à l’intérieur d’une telle société, il n’y a pas de position possible à partir de laquelle le fondement économique de toutes les relations sociales pourrait devenir conscient. Certes, cela ne supprime aucunement le fondement économique objectif de toutes les formes de société.” (p 81). Cette économie qui n’a pas atteint “le niveau de l’être-pour-soi” ne peut pas être économie, l’économie ne peut être une sorte “d’économie en-soi”, comme le laisse supposer Lukàcs. Ce dernier prend pour preuve du passage de l’en-soi au pour-soi, le fait que dans les ordres et les états : “Leur contenu économique a déchiré leur unité juridique formelle.” (d°). Il aurait donc existé une économie (en-soi) puisqu’elle a fait éclater les anciennes formes sociales. Nous sommes ici dans un cas de téléologie semblable à celui que Marx critique à propos de l’individu dans “L’Idéologie Allemande” : “ Si l’on considère, du point de vue philosophique, le développement des individus dans les conditions d’existence commune des ordres et des classes qui se succèdent historiquement et dans les représentations générales qui leur sont imposées de ce fait, on peut, il est vrai, s’imaginer facilement que le Genre ou l’Homme se sont développés dans ces individus ou qu’ils ont développé l’homme ; vision imaginaire qui donne de rudes camouflets à l’histoire. On peut alors comprendre ces différents ordres et différentes classes comme des spécifications de l’expression générale, comme des subdivisions du genre, comme des phases de développement de l’Homme ” (p.93).

Les conditions du travail et les forces sociales du travail telles qu ‘elles s’objectivent, dans le mode de production capitaliste, face au travail, à l’activité subjective, c’est l’économie. A partir de là, il ne s’agit pas de concevoir toute l’histoire antérieure comme le développement de l’économie, de telle sorte que pour chaque période historique on substituerait l’économie aux rapports sociaux existants et on poserait cette économie comme la force motrice de l’histoire. Si le capital se développe sur des formes plus anciennes (propriété, marchandise, valeur, et même capital commercial ou capital de prêt), ces formes plus anciennes il les trouve déjà existantes à l’époque de sa formation et de sa naissance. Il les trouve comme présupposées, mais non comme des présupposés qu’il aurait lui-même posés, toutes ces formes il les brise pour se les soumettre afin de devenir son propre procès d’autoprésupposition. Le procès de formation du capital est bien en relation avec ce qui le précède mais il n’est pas dans ce qui le précède, ’son procès de formation est le procès de dissolution, le produit de la décomposition du mode de production social qui le précède’ (Théories sur la plus value, Ed. Sociales, t 3, p. 475). Et ce procès là c’est précisément celui de la formation de l’économie. Lukàcs succombe à une illusion d’optique, cette “économie en-soi”, c’est “l’économie pour-soi” de la société capitaliste par rapport à laquelle toutes les limitations antérieures, c’est-à-dire ce qui est le “fondement économique de toutes les formes de sociétés”, apparaissent comme contingentes absolument. On substitue l’économie de la société capitaliste aux déterminations économiques et au fondement économique des formes sociales antérieures. Il devient évident que pour cette économie pour-soi toutes les limites antérieures ne peuvent être que contingentes, ce qui a contrario transforme cette économie en noyau substantiel trans-historique, ayant dû, pour se retrouver adéquat à elle-même, accomplir tous ces avatars. En conséquence, tant que la contradiction dont parle Lukàcs, n’est pas encore intervenue, les conditions déterminées, dans lesquelles les individus produisent correspondent à leur limitation effective, à leur existence bornée, dont le caractère limité ne se révèle qu’avec l’apparition de la contradiction. Mais cette contradiction ne contenait pas déjà comme “en-soi” ce que son dépassement allait porter à l’existence “pour-soi”.

Parvenu à ce point nous n’avons toujours pas dit quel était l’intérêt de la critique du concept même d’économie. Nous avons dit pour quelles raisons était essentielle la critique de l’objectivisme.

Négativement : base et achèvement de la critique du programmatisme ; critique du subjectivisme individuel se formalisant souvent dans la “critique du travail” face à un rejet non-critique de l’économie comme objet (et par là-même entérinant l’objectivisme) .

Positivement : production de l’objectivisme comme moment nécessaire dans le cours de la contradiction entre prolétariat et capital et production de son dépassement dans l’activité du prolétariat.

Nous avons montré que la critique de l’objectivisme ne pouvait s’arrêter devant le concept d’économie lui-même. Dire que la critique de l’objectivisme ne peut faire l’impasse sur la critique de l’économie, ne dit pas ce qu’apporte cette critique. Pourquoi est-ce important pour une analyse du mode de production capitaliste, en tant que théorie de la révolution communiste, de dire qu’il n’y a économie que dans ce mode de production ? Une première réponse va de soi, c’est la critique de l’objectivisme qui ne peut se contenter de dissoudre les lois de l’économie en rapports de classes, sans toucher à l’objet même qu’elle dissout, sans le poser comme une production historiquement spécifique de ces rapports de classes là. Mais il y a plus.

C’est la nature même de la révolution communiste qui est en jeu. Là, il nous faut, à nouveau, citer Lukàcs : “Le règne de la liberté n’est pourtant pas un cadeau que l’humanité souffrant sous le joug de la nécessité reçoit comme récompense pour sa constance dans l’épreuve, comme un don du destin. Ce n’est pas seulement le but, mais aussi le moyen et l’arme de la lutte. Et c’est ici qu’on voit la nouveauté fondamentale et qualitative de la situation : c’est la première fois que l’humanité - par la conscience de classe du prolétariat appelé à la domination - prend consciemment l’histoire en ses propres mains. La “nécessité” du processus économique objectif n ‘en est pas pour autant supprimée, mais elle reçoit une fonction différente, nouvelle (Lukàcs se situe ici dans une problématique de période de transition, n d a). Alors que jusqu ‘à maintenant il s’agissait de guetter, dans le cours objectif du processus, ce qui allait - de toute façon - arriver, afin de l’utiliser à l’avantage du prolétariat, alors que jusqu’à maintenant la “nécessité” était donc l’élément positivement dirigeant du processus, elle est maintenant devenue un obstacle, quelque chose à combattre. Pas à pas, au cours du processus de transformation, elle sera refoulée pour pouvoir être à la fin - après de longues et dures luttes - complètement éliminée. (...) Mais la connaissance des tendances du cours forcé de l’économie n’a plus pour fonction d’accélérer le processus propre de cours forcé ou d’en tirer des avantages. Au contraire, elle a pour fonction de le combattre efficacement, de le refouler, de le dévier, là où cela est possible, dans une autre direction, ou de lui échapper - dans la mesure, mais dans cette mesure seule, où cela est réellement devenu nécessaire. La transformation qui s’accomplit ainsi est une transformation économique (avec la nouvelle répartition des classes qu’elle entraîne). Cette “économie” n’a plus cependant la fonction qu’avait auparavant toute économie : elle doit être la servante de la société consciemment dirigée ; elle doit perdre son immanence, son autonomie, qui en faisait proprement une économie ; elle doit être supprimée comme économie. Cette tendance s’exprime avant tout, dans ce passage, par le changement de relation entre société et violence. Car aussi grande qu’ait pu être l’importance économique de la violence dans le passage au capitalisme, l’économie restait cependant toujours le principe primaire, la violence le principe qui la servait, la poussait en avant, écartait les obstacles de son chemin. Maintenant, en revanche, la violence est au service de principes qui dans toutes les sociétés antérieures, ne pouvaient se présenter que comme “superstructure”, comme moments accompagnant le processus forcé et déterminés par lui. Elle est au service de l’homme et de son épanouissement d’homme. (...) Il semble ainsi que la violence, la violence brutale, sans fard et se manifestant au grand jour, passe à l’avant-scène du devenir social. Cela n’est cependant qu’une apparence. Car la violence n’est pas un principe autonome et ne peut jamais l’être. Et cette violence n’est rien d’autre que la volonté devenue consciente, chez le prolétariat, de se supprimer lui-même - et de supprimer en même temps la domination asservissante des relations réifiées sur les hommes, la domination de l’économie sur la société.” (op cit, p 288-289). Malgré la nécessité maintenue chez lui de la période de transition, Lukàcs pose comme activité révolutionnaire, dans la violence, que l’abolition du capital est abolition de l’économie, c’est-à-dire ici d’un ensemble de lois et contraintes objectives. L’objectivité a pour contenu la séparation d’avec les rapports sociaux, mais seulement en ce que ces rapports sont eux-mêmes constitués par l ‘exploitation : l’économie ne “masque” pas de “vrais” rapports sociaux.

Il faut premièrement comprendre l’économie comme la forme nécessaire de l’objectivation du mode de production capitaliste, pour saisir ensuite que dans l’abolition du capital c’est la dissolution de l’objectivité en flux d’activités qui est en production, et qui constitue le contenu même de la violence révolutionnaire, ce que fait Lukàcs. La critique de Lukàcs sur le thème de la conception idéaliste de la conscience a souvent été faite, mais demeure dans l’histoire des idées. Avec le texte de Lukàcs, nous sommes dans cette période de “crise” du programmatisme qui s’initie dans la période révolutionnaire du début des années 20 et se poursuit ensuite. Séparant toujours l’affirmation de la classe de sa propre suppression, Lukàcs, ne trouve pas la fin du règne de la nécessité, l’abolition du capital et l’auto-suppression du prolétariat directement dans sa situation dans le mode de production capitaliste. L’affirmation de la classe et son auto-suppression sont disjointes, entre les deux le lien est effectué par l’activité volontaire et consciente de ce qui est toujours une classe, le prolétariat. Il agit donc en tant que classe mais doit pourtant faire de son action son abolition en tant que classe ; la conscience de classe joue alors le rôle de médiation. Elle est simultanément, d’une part la situation objective du prolétariat comme sujet ayant fait sien son objet, l’économie, au travers de la socialisation-étatisation des forces productives et, d’autre part , ne pouvant, par là-même, que travailler à sa propre abolition et abolition de l’économie. Si l’on en revient à la première citation de Lukàcs, dans la situation du prolétariat dans la période de transition, l’économie comme être-pour-soi marche avec sa propre conscience, l’être et le concept marchent de conserve. En dehors de cette problématique à la fois “hégélienne” (développement simultané de l’être et du concept) et paradoxalement objectiviste (trouver une nouvelle base matérielle à l ‘abolition de la nécessité), l’importance de l’analyse de Lukàcs est de relier l’abolition du capital et le “règne de la liberté” autrement que de façon proclamatoire (l’abolition du capital étant ipso facto ’le paradis sur terre’ : c’est bien connu), ou sur le mode exclusif : puisque l’un est la nécessité, l’autre ne peut être que la liberté. Lukàcs donne la médiation qui fait de l’abolition du capital, le “règne de la liberté”, cette médiation c’est l’abolition de l’économie dans l’abolition du capital. Si l’on considère la caducité du programmatisme et donc celle de la période de transition, pratiquement , dans l’activité révolutionnaire, ce passage de la nécessité à la liberté par la médiation de l’abolition de l’économie dans l’abolition du capital, donne leur contenu aux “mesures communistes” (l’abolition de l’objectivation comme but et moyen de la révolution), c’est-à-dire à l’activité de la classe dans la révolution comme médiée par la contradiction avec le capital et non comme révélation d’un être communiste du prolétariat, une sorte d’immédiatisme communiste prolétarien : une contradiction dans les termes.

La révolution communiste ne propose pas une autre réponse aux problèmes économiques du capitalisme, dans la mesure où l’économie n’est pas une réalité neutre sous-jacente à toutes les formes sociales, mais une réalité historique déterminée, dans un mode de production particulier. Le communisme abolit la réalité même de toutes les catégories de l’économie : travail, forces productives, distribution, échange, et même la possibilité de définir une spécificité de la production. Il n’y a pas de réorganisation supérieure du travail, de la production, etc., telles que ces catégories existent et sont développées dans le capital. Elles sont là parvenues, dans leur autonomisation, au point où, dans le rapport d’exploitation, elles entrent en contradiction avec elles-mêmes, et où le prolétariat face à elles porte leur dépassement Dans le capital, l’objectivation et l’autonomisation, en économie, de toute les catégories définissant l’existence de l’homme en tant qu’être objectif, signifient que la non-coïncidence entre l’activité individuelle et l’activité sociale, qui définissait le travail et la production comme le processus même de constitution des rapports sociaux en rapports de production, comme la substance de toute organisation sociale, entre en contradiction avec elle-même (la non-coïncidence). Ces catégories, en s’autonomisant en économie, se posent réellement dans la reproduction du capital comme la présupposition des rapports sociaux dont elles ne sont en fait, dans leur autonomisation, qu’un moment. Elles entrent en contradiction avec elles-mêmes (travail abstrait / travail concret ; production pour la production / loi de la valeur ; valorisation / procès de travail ; socialisation de la production et développement des forces productives / travail nécessaire. etc.) dans l’autonomisation en économie de toutes les catégories de l’activité des hommes en tant qu’êtres objectifs, et comme autonomisation même. Le travail, la production, l’échange, etc., toutes ces catégories posent la coïncidence entre l’activité sociale et l’activité individuelle ou particulière, comme “réalisée”, mais réalisée dans l’existence du prolétariat, dont le rapport au capital présuppose leur mouvement en tant que coïncidence de l’activité sociale et de l’activité individuelle, et c’est là le plus important, ce rapport est une contradiction. Dans la situation du prolétariat à l’intérieur du rapport contradictoire de l’exploitation, elles entrent en contradiction avec elles-mêmes : elles sont le travail en général, la production de la richesse en tant que telle, etc. Sur tout cela, nous ne pouvons que renvoyer au texte de TC 9 sur le prolétariat comme dissolution des conditions existantes sur la base, dans le mouvement, de ces conditions. C’est alors le dépassement du caractère limité de l’existence objective des hommes comme travail, production, et selon l’ensemble des catégories définissant l’économie, que porte le prolétariat. L’activité de l’homme comme être objectif, parvenue en tant que procès de socialisation, à l’autonomisation et à la contradiction avec elle-même, signifie, dans ce qu’est le prolétariat contre le capital, qu’elle ne peut plus être ce principe de production de société. La contradiction entre le prolétariat et le capital et la situation du prolétariat dans cette contradiction (séparation totale entre l’activité subjective et ses conditions, autonomisation de ces conditions comme mouvement de la société et comme étant dans sa séparation immédiatement la société) expriment de façon contradictoire et portent comme son dépassement, comme activité révolutionnaire du prolétariat, que la société est déjà, bien que contradictoirement, donnée dans le rapport des individus entre eux, qui prend une forme autonome d’eux.

L’activité du prolétariat dans la révolution est ce que, dans TC, nous avons souvent appelé la production d’un “rapport de prémisse”. C’est l’appartenance de classe apparaissant comme une contrainte extérieure ; la simultanéité de l’implication du prolétariat par le capital et de son incapacité qualitative, de par la structure et le contenu de la contradiction (contradiction au niveau de la reproduction) à valoriser la valeur accumulée. Tout le travail passé, toute l’histoire, et toute l’universalité même de la situation du prolétariat, apparaissent non comme quelque chose à reproduire mais comme la prémisse d’un libre développement ne considérant rien de ce qui lui préexiste et rien de ce qu’il pose lui-même comme quelque chose à reproduire. Rapport entre les classes, le rapport de prémisse n’est pas une base objective existant en dehors de la pratique du prolétariat, il n’est dans ce stade du procès de la révolution qu’activités de fractions communistes de la classe. Fractions, car la classe est par définition prise dans la reproduction du capital, même en crise ; c’est cela entre autre la médiation de l’activité révolutionnaire, quant à son contenu, par l’opposition au capital. En abolissant toute présupposition antagonique d’une particularité sociale à reproduire, l’activité du prolétariat contre le capital est une désobjectivation pratique du monde dans lequel se meut l’activité humaine ; une désobjectivation de tout le travail social accumulé dans le capital, en ce que celui-ci, comme rapport social, est nécessairement objet. Après que le capital a désenchanté le monde, le prolétariat le désobjective. Il fallait le capital pour produire ces notions extravagantes d’activité en soi, et de produits en soi, ou conditions de l’activité. Il fallait le capital, pour poser leur rencontre comme ayant pour préalable, et résultat, l’objectivité, contrainte latente à sa reproduction, forme à reproduire du rapport social, et faire de cette rencontre même, le mouvement de l’objectivité.

Dans le rapport de prémisse, l’accumulation du travail social perd la détermination sociale contradictoire du capital, c’est-à-dire perd son caractère d’objectivité. L’activité comme sujet, le produit comme objet, perdent leur détermination sociale antithétique de travail et de capital et leur séparation, présupposant leur rencontre et en résultant tout aussi constamment. Comme rapport social à reproduire, le capital est nécessairement objet (capital latent, capital en soi), face au travail. La désobjectivation pratique du monde des produits de l’activité sociale antérieure, c’est l’abolition de leur détermination sociale contradictoire face au travail salarié, et de la détermination sociale contradictoire de l’activité comme sujet en soi, en tant que travail salarié. L’objectivité et la subjectivité sont abolies dans ce qui les définit comme objectivité et subjectivité : la contrainte à être reproduites dans leur séparation. Séparation qui, comme préalable et résultat, définit le capital comme objectivité et le travail salarié comme subjectivité.

Ce rapport des individus entre eux, comme contenu de la révolution communiste, ne peut avoir pour but que lui-même et ne peut reproduire comme principe de la société la particularisation d’une activité comme le travail qui est la coïncidence du caractère social et individuel de l’activité humaine en dehors d’elle-même. Et seule la compréhension de toutes les conditions de la reproduction s’autonomisant comme totalité, comme économie, permet de saisir le moment où la non-coïncidence entre l’activité individuelle et l’activité sociale, autonomisée comme économie, entre, dans le rapport d’exploitation capitaliste, en contradiction avec elle-même. Il fallait pour saisir théoriquement ce moment historique avoir produit et critiqué le concept général de cette autonomisation : l’économie.

Seule la critique du concept même d’économie permet un réel dépassement de l’objectivisme. Les tentatives de dépassement du programmatisme depuis le début des années 70, montrent que cette critique de l’objectivisme est le passage obligé de ce dépassement, mais cette critique de l’objectivisme, sans critique du concept d’économie lui-même, aboutit à le reproduire sous diverses formes.

L’objectivisme et le concept d’économie sont inséparables du programmatisme (cf. T.C12). D’un côté les contradictions économiques, de l ‘autre la lutte des classes, et plus précisément en ce qui concerne le prolétariat : sa réaction à ces contradictions et à ces lois, et leur utilisation. La critique de la révolution comme libération du travail et affirmation du prolétariat, fondement de la critique du programmatisme, est le point de départ de la critique de l’objectivisme, et celle ci n’est menée à terme que comme critique fondamentale du programmatisme. En subsomption formelle du travail sous le capital, la solidarité, la coopération, le pouvoir économique des ouvriers...possédaient dans cette période un contenu réel. Durant la même période le communisme était conçu comme société du travail, par exemple chez Marx avec “la société des producteurs associés”, ou la libération du travail de sa forme de travail salarié. Selon cette conception, en se libérant du travail aliéné, l’homme généralisait le travail à l’ensemble de la société. La politique et le parti en tant que forme organisationnelle et théorique appartiennent à cette période de la lutte des classes. Il ne s’agit pas de faire une critique normative de tout cela, de dire c’est bien ou c’est mal par rapport à une idée de la révolution définie une fois pour toutes.

Durant toute cette période, la révolution qui se pose comme affirmation de la classe, libération du travail, implique parce qu’elle est cette libération, cette affirmation, d’être le résultat de la montée en puissance de la classe à l’intérieur du mode de production capitaliste. Cette montée en puissance dans la société existante doit être également une délimitation, une autonomie par rapport à cette société. La subsomption formelle du travail sous le capital comprend et confirme cette autonomie (de moins en moins après la Commune et à partir des années 1880). La forme sociale nécessaire de cette montée en puissance et de cette autonomie, l’outil de la révolution comme affirmation du prolétariat, c’est le parti. Le parti tel qu’il fut historiquement : social-démocrate, léniniste, stalinien, et non tel qu’il fut rêvé au travers de toutes les variantes que la dialectique entre l’autonomie et la montée en puissance du prolétariat, se confondant de plus en plus avec le simple développement du capital, permettait (cf. la social-démocratie idéale de Rosa Luxemburg). Le problème du parti n’est pas son réformisme ou sa bureaucratie, car ceux-ci lui sont inhérents, en ce qu’ils sont la cristallisation de la puissance même de la classe dans le mode de production capitaliste. Axer la critique là-dessus, c’est ne pas comprendre et donc ne pas critiquer ce que sont la bureaucratie et le réformisme. Il n’est pas besoin de longs discours pour ensuite comprendre qu’avec le passage en subsomption réelle cette forme se sclérose dans la déliquescence générale du programmatisme. Et finalement après les luttes du tournant des années 60 / 70, le parti apparaît alors comme ce Graal dont la quête épuise et occupe en gesticulation mimant la radicalité les diverses sectes et groupuscules.

Contre le maintien du parti comme forme révolutionnaire en subsomption réelle, la défense des conseils ouvriers ou plus récemment de l’auto-organisation est une démarche symétrique, en ce sens qu’on n’apporte qu’une critique formelle au parti dans la mesure où l’on continue à considérer la révolution comme affirmation de la classe, libération du travail. Cependant la position conseilliste, dans toute sa limitation, exprime, même si ce n’est pas reconnu comme tel, la crise de la conception classique de la révolution comme affirmation du prolétariat (cf. TC 12 et sur l’Ultra-gauche TC 14). C’est en effet dans la critique de tout ce qui “l’articule” comme classe du mode de production capitaliste que dans la vision conseilliste et auto-organisationnelle, le prolétariat se pose comme classe révolutionnaire. Le vers est déjà dans le fruit, il en sortira sous la forme de l’idéologie de l’autonégation du prolétariat (voir plus loin). Le paroxysme de la décomposition de cette problématique organisationnelle est atteint lorsque, comme les Situationnistes en 68/69, on cherche à concilier conseillisme, autogestion généralisée et autonégation du prolétariat. De la formule juste d’Otto Rühle, dans la situation de l’après-première guerre, “la révolution n’est pas une question de parti”, il faudrait passer à la formule : “la révolution n’est pas une question d’organisation”, quelle que soit celle-ci. Il y a des formes que l’on sait historiquement condamnées : le parti, les conseils ouvriers, l’autogestion. Mais depuis que la révolution ne peut plus se poser comme affirmation de la classe, la question de l’organisation a cessé d’être la pierre philosophale de la révolution, le prolétariat en lutte est sa propre organisation.

Les velléités autogestionnaires et l’insignifiance du programme commun de gouvernement en 1972 (P.S - P.C - M.R.G.) manifestèrent de façon évidente ce qui était déjà la critique essentielle de Mai 68 : la révolution n’est pas une question de gestion, d’érection du prolétariat en classe dominante qui généralise sa situation, universalise le travail comme rapport social et l’économie comme objectivité de la société en tant que rapport entre les choses. Mai 68 était la critique en actes de la révolution programmatique que le mouvement a, pour cela même, revivifié comme un champ du cygne en en ressuscitant les formes les plus radicales et corollairement les impasses les plus productives (l’Ultra-gauche). Critique en actes de la révolution programmatique, parce que premier mouvement révolutionnaire de la subsomption réelle, Mai 68 ne pouvait formuler et être la révolution de la subsomption réelle quand celle-ci entamait dans cette crise sa restructuration, et Mai 68 sombra dans cette restructuration.

C’était par là la faillite de toute politique prolétarienne, que le gauchisme poussa jusqu’à la caricature. Cette politique avait jusque là pour contenu de proclamer à l’intérieur du mode de production capitaliste un rapport à soi de la classe, une identité ouvrière, que la reproduction du capital avalisait. De là pouvait être contesté au capital sa domination sur sa propre société . Ce que continue à faire, sur d’autres bases, le démocratisme radical, qui exprime et formalise les limites du nouveau cycle de luttes (débuté à la fin des années 70) en opposant démocratie et capital et en théorisant une opposition entre capital et société (cf. TC 14).

La compréhension de cette crise de la “politique ouvrière” qui fut menée dans l’Ultra-gauche de l’époque, se devait d’être critique de l’objectivisme parce qu’elle posait la révolution comme négation du prolétariat. Mais nous avons abouti d’abord à un “économisme dur”, une sorte d’objectivisme absolu. Le prolétariat ne pouvait et ne devait ni se libérer du capital, ni le prendre en charge, mais se nier lui-même en l’abolissant. Il était alors défini dans cette société, il était un pôle de ses contradictions intrinsèques, il devenait une catégorie de la reproduction d’ensemble du capital dans les termes de cette reproduction : simplement force de travail, capital variable. La lutte de classes devenait lois économiques. Dans le cadre de cette critique de l’objectivisme, en Italie, quasiment à la même époque, l’Autonomie ne fit bien souvent que rajouter la “subjectivité prolétarienne” à cet objectivisme, on ne faisait que changer de point de vue, mais on ne changeait pas la problématique (voir Tronti, Negri et, en France, “Matériaux pour l’intervention”).

Cet “objectivisme dur”, qui avait mis le doigt sur une question centrale de la théorie communiste mais qui avait cru la résoudre en intégrant la lutte de classes dans les catégories non-critiquées de l’économie, trouva ses meilleures expressions dans le livre “Le mouvement communiste” de Jean Barrot (Ed “Champ libre” 1972), dans la postface de Jean-Yves Bériou au “Socialisme en danger” de Domela Nieuwenhuis (Ed Payot), ou dans “La révolution sera communiste ou ne sera pas”, brochure d’une scission “ Ultra-gauche / négation du prolétariat” du groupe “Révolution Internationale”. Beaucoup plus tard en 1983, Gilles Dauvé (Jean Barrot) écrivait dans “La Banquise” n° 2, à propos du livre “Le Mouvement Communiste” : “Comme le dit déjà un peu la présentation à l’édition portugaise (1975), l’ouvrage était une théorisation inadéquate, aussi partielle, à sa façon, que la plupart des textes d’alors. Relecture de Marx à la suite d’ Invariance et de Bordiga, ce livre négligeait d’inclure Marx dans la critique du monde. Le souci de décrire des “lois” objectives faisait oublier les relations réelles. La “valeur” n’apparaissait pas plus comme expression de relations sociales, elle avait tendance à se personnifier, à devenir comme le “mouvement communiste”, un sujet de l’histoire, alors que valeur et mouvement communiste ne sont que des constructions théoriques approchant la réalité. Le livre édifiait un modèle intégrant des contradictions au lieu de les éclairer à partir de la pratique. En refermant l’ouvrage, on pouvait croire à l’existence d’un mouvement prolétaire automatiquement entraîné par la “caducité” de la valeur.” (p30)

On trouve encore quelques manifestations récentes de cet “objectivisme dur” dans le texte de Théo Sander, dans la brochure publiée par “Echanges et mouvement” : “Les mythes du fordisme dispersé”, ou dans le n° 4 d’une revue belge, issue du bordiguisme, “Transition”. Des extraits de tous ces ouvrages se trouvent en annexe de ce texte.

L’économie avait englobé l’activité de la classe, qui n’existait plus que sous la forme du mouvement du travail salarié, que comme catégorie économique de la force de travail, comme capital variable. Le problème de l’objectivisme n’était pas dépassé. La critique de l’objectivisme ne peut se limiter à une critique de la compréhension de l’activité de la classe, de la politique, comme activités secondes, phénomènes superstructurels.

La réaction avait consisté à tout ramener au mouvement du capital, à la loi de la valeur, à la baisse tendancielle du taux de profit. Réaction salutaire non seulement comme critique de l’avant-gardisme, de l’intervention gauchiste et du léninisme en général, mais surtout parce que c’était la possibilité ouverte d’une critique du programmatisme : l’abolition du capital, dans ce durcissement de l’objectivisme, ne pouvait qu’être ipso facto celle du prolétariat. Un peu trop “ipso facto”, c’est là le problème. En effet, si cette démarche ne s’accompagne pas d’une critique de ces concepts en tant que concepts économiques, elle ne surmonte pas la séparation entre lutte des classes et infrastructure économique, mais ne fait que produire un objectivisme absolu en ayant “ surmonté ” la séparation sans en avoir critiqué les termes. La critique du programmatisme quant à elle, se limite à la critique de la politique, du militantisme, du volontarisme, de l’interventionnisme, et débouche sur “l’objectivisme absolu”, c’est-à-dire un économisme qui cherche à se dépasser en avalant l’activité de la classe. Ainsi on éviterait l’empirisme politique à la fois radical et opportuniste cherchant à se positionner dans les luttes, mais les phénomènes de la société ne sont que raccrochés à leur détermination de catégories économiques du capital. Le problème de la séparation des niveaux n’est pas dépassé, une des instances, la détermination économique, en tant que détermination économique, a absorbé les autres niveaux. La critique de l’objectivisme fait alors l’impasse sur la critique des catégories économiques en tant que telles, elle les durcit même, en tant que catégories économiques déterministes ayant tout absorbé en elles. La critique du programmatisme a alors pris au pied de la lettre le fétichisme spécifique du capital, c’est-à-dire celui des éléments du procès de production, à l’intérieur de son autoprésupposition. Par la même occasion la critique a confondu la démarche de la pensée, le concept, avec la réalité, et posé cette dernière comme le mouvement du concept (on frise dans ce déterminisme un idéalisme absolu).

La théorie du déterminisme des catégories économiques, qui n’a pas pris la peine de les critiquer comme catégories économiques, croit abolir la séparation entre les catégories économiques et ce qu’elles déterminent, la politique, l’action des classes, en les posant dans leur existence de catégories économiques comme un absolu. Elle demeure en fait dans le domaine de la séparation en ayant posé dans une des strates de la séparation la totalité des strates. Les phénomènes de la société ne sont que raccrochés à leurs déterminations de catégories économiques du capital. Il s’agit à nouveau d’un système de déterminations, de déduction et d’adéquation. Quoi que l’on dise, la figure du “militant” , fut-il “radical”, demeure nécessaire quand on construit un déterminisme des lois économiques prétendant tout englober sans avoir dans le même mouvement dissout ces lois en tant que catégories économiques, en tant que formes réifiées des rapports sociaux, elles ont tout englobé mais elles sont demeurées des catégories économiques. Le “militant” ou l ‘organisation peuvent alors revenir pour relier le grand déterminisme des lois à la trivialité des luttes immédiates. Au mieux, c’est la figure idéaliste du révolutionnaire qui est produite comme complément comme le fait Barrot dans le n°4 du “ Mouvement Communiste ”(mai 1973)

Sous quelque forme que ce soit le militant est toujours une figure de l’objectivisme, son activité de militant est présupposée par le cours de la société comme cours objectif, et il semble par la “validité” de son action confirmer cette objectivité par la transformation qu’il lui apporte. Paradoxalement, tout militantisme perd en pratique la conception du cours du mode de production capitaliste comme lutte de classes. Ce cours ne le deviendrait que par l’activité militante et subjective confirmant a contrario et supposant ce cours comme lois objectives. L’activité militante est la supposition et la suppression constantes d’un manque dans les oppositions de ce qui n’est plus, sans l’action subjective, que des catégories de cette société, afin d’élever ces oppositions, ces distinctions, au rang de contradictions. Elle suppose en conséquence, à partir de ce manque comblé, soit une transcroissance de ces luttes à la révolution, soit même un dépassement qualitatif de celles-ci mais qu’en elles-mêmes elles ne produiraient pas. L’activité militante se pose elle-même comme ce qui fait que le cours du mode de production capitaliste est contradiction entre les classes. Mais il ne s’agit pas là d’une simple appellation différente d’une réalité identique. L’activité militante façonne la réalité même de son objet d’intervention dans le simple fait de le poser comme un objet d’intervention. Dans la réalité elle dissocie subjectivité et objectivité, elle fait de la liaison entre le cours quotidien des luttes et la révolution une transcroissance ou un saut qualitatif dépendant d’une détermination externe nécessitée par le “retard de la conscience” et la nécessaire “dissipation des illusions”. Par là, elle considère d’un côté le monde objectif, les situations, de l’autre l’activité humaine ; elle ne considère pas l’activité humaine elle-même en tant qu’activité objective, elle dissocie la coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine. Si l’activité militante considère bien que ce sont les hommes qui changent les circonstances, elle ne considère pas les circonstances comme activité pratique concrète des hommes, et par conséquent le changement des circonstances comme auto changement, elle voit donc ce changement comme l’action humaine sur les circonstances, action qui n’est alors que celle d’une activité humaine réduite à la conscience et ne considère pas l’objet sur lequel s’applique cette conscience comme lui-même activité humaine (et conscience).

Que l’on nous comprenne bien : d’une part, l’activité militante fait totalement partie de la lutte de classe, elle n’est pas une intervention étrangère à elle, d’autre part, toute activité n’est pas militante. Une activité n’est pas en soi militante, mais n’importe laquelle peut le devenir : le maintien d’une coordination, une occupation d’Assedic, la rédaction d’un texte théorique, le désir comme mode de vie. Inversement une activité peut cesser d’être militante, sans apparemment changer d’allure. En fait dans un sens comme dans l’autre, la filiation n’est que formelle dans la mesure où le contenu change totalement. L’activité militante est celle qui “ retravaille ” la réalité dont elle est partie intégrante en la divisant par sa simple existence en cours objectif du monde et volonté consciente. Elle ne considère pas la réalité de la lutte de classe comme autoréférentielle et comme une dynamique mais comme le lieu d’un manque : conscience, organisation, slogans, actions à impulser, illusions à dissoudre etc... pour qu ‘elle devienne autre. Les circonstances ne sont plus en elles-mêmes activités mais objet de l’activité.

La critique de l’activité militante, comme activité dans la lutte de classes, doit donc toujours devenir la critique d’une activité particulière, qui la retravaille pour la considérer comme son objet. La critique du militantisme en général, qui n’inclut pas en elle-même son devenir comme critique particulière, ne mène pas plus loin que la psychanalise de comptoir (en existe-t-il une autre ?) des situationnistes sur les frustrations ou que la méfiance vis-àvis de ces petits-bourgeois qui rêvent toujours de dominer la société, comme si les meilleurs militants et les meilleurs bureaucrates n’avaient pas toujours été, en leur temps, de bons ouvriers eux-mêmes. La critique doit donc prendre l’activité militante comme partie intégrante de la lutte de classes et la critiquer non en ce qu’elle se pose comme l’activité par excellence face aux circonstances faisant devenir celles-ci activité ; non pas la critiquer pour ce qu’elle prétend être mais pour ce qu’elle est réellement dans ce retravail qu’elle effectue dans la lutte de classe. La critiquer non pas en ce qu’elle se prétend intervention, non pas pour son idéologie, non en disant que c’est de l’idéalisme, que la conscience ne s’apporte pas de l’extérieur, qu’il n’y a pas d’actions exemplaires, qu’on n’impulse pas les luttes, que l’on ne peut pas abstraire d’une lutte un noyau radical à promouvoir contre les limites de la même lutte, qu’il n’y a pas de manque mais une dynamique, mais la critiquer parce que précisément elle n’est pas cela simplement parce qu’elle le prétendrait, mais qu’elle est cela, parce qu’elle est l’expression beaucoup plus triviale, par le contenu réel de son “retravail” dans la réalité de la lutte de classes, de ce matérialisme que critique Marx dans les “Thèses sur Feuerbach”. “Le principal défaut, jusqu ‘ici, du matérialismen’y sont saisis que sous la forme d’objet ou d’intuition, mais non en tant qu’activité humaine concrète, non en tant que pratique, de façon subjective. C’est ce qui explique pourquoi l’aspect actif fut développé par l’idéalisme, en opposition au matérialisme, - mais seulement abstraitement, car l’idéalisme ne connaît naturellement pas l’activité réelle, concrète, comme telle.” Le contenu de ce “matérialisme”, c’est, nous l’avons montré à propos du fétichisme, le monde dans lequel l’activité humaine se meut “à son aise”, le monde tel qu’il est donné face à l’aspect actif représenté par l’activité consciente en elle-même.

En pratique, se borner à la critique générale du militantisme est largement insuffisant en ce que cette critique ne fait que poser face à la dissociation entre subjectivité et objectivité, une unité qui est elle-même un nouvel absolu objectif et donné en dehors même de toute activité qui dans la pratique doit se prouver comme activité humaine objective. On ne comprendrait pas les contradictions de la société, la lutte de classes et ses situations diverses, comme activité “pratique-critique” (d°) et celles-ci comme la preuve pratique de “ la vérité, c’est-à-dire la réalité et la puissance de sa pensée (de l’homme) dans ce monde et pour notre temps” (d°), mais comme des conditions réunies à utiliser (les richesses à se partager, une situation objective etc. ). C’est en étant critique des activités particulières, spécifiques, du militantisme, que la critique générale les considère et se considère elle-même comme constitutives “d’un monde sensible en tant qu’activité pratique concrète de l’homme” (d°). C’est bien en tant qu’activité humaine objective, donc particulière, qu’il faut critiquer l’activité militante, en ce qu’elle se contredit elle-même, se nie en tant que telle (activité humaine objective) en “retravaillant”, comme dissociation de l’activité subjective et du donné objectif, ce monde de l’activité humaine.

Si l’on ne dépasse pas l’objectivisme en incluant toutes les déterminations du prolétariat dans les catégories du capital (on aboutit même à la nécessité de boucler la relation entre les contradictions du mode de production capitaliste et la révolution par l’activité militante), on ne le dépasse pas non plus par le processus inverse consistant à englober les catégories non-critiquées de l’économie dans la définition de la classe. C’est croire mener cette critique et dépasser cette problématique, alors qu’on ne fait que la renverser : on a remplacé l’aboutissement de ce déterminisme comme “autodestruction” du capital, par un autre, l’autonégation du prolétariat . La contradiction entre le prolétariat et le capital est devenue l’essence contradictoire du prolétariat. Il est simultanément le travail et sa subsomption sous le capital, travail vivant et travail objectivé. Ce sont toutes les contradictions économiques du mode de production capitaliste que l’on retrouve comme “essence du prolétariat”. Il semblerait de prime abord que ce soit le capital qui ait disparu mais en fait, c’est bel et bien le prolétariat. Sous son nom, c’est simplement le développement contradictoire du mode de production capitaliste que l’on retrouve. Le procès de l’exploitation devenu l’essence d’un de ses termes , le prolétariat, le définit alors comme un monstre conceptuel. Il est en lui-même, dans son existence la propre impossibilité de cette existence. Impossibilité de son existence en tant que classe, mais simultanément synthèse, totalité, du mode de production, il n’est alors que le nom que l’on donne au cours contradictoire des catégories économiques du capital, devenues manifestations d’un sujet transcendantal, qui jamais ne se confond avec aucune réalité de son oeuvre. Il faut donc à la définition de ce monstre, une dimension qui excède son oeuvre, il doit devenir une chimère, son essence sera donc les contradictions du mode de production capitaliste, plus leur nécessité. Ces contradictions deviennent celles de l’essence de l’Homme ou inversement. Poser la négation de la classe comme un processus interne, englobant finalement le mouvement des deux pôles de la contradiction était une “erreur”.

Il n’en demeure pas moins que la théorisation de la révolution comme autonégation du prolétariat fut le point de départ théorique de toute compréhension de la révolution dans la subsomption réelle du travail sous le capital, de toute critique du programmatisme. L’autonégation du prolétariat, dans son “excès” même, en “dépassant” le fait de poser le prolétariat à côté de ses conditions d’existence, fut à la fin des années 60, la marque profonde et décisive de la grande transformation de la théorie de la révolution communiste. (Sur ce concept d’autonégation et son histoire, cf. l’introduction de TC 7 : extraits en annexe)

La critique de l’autonégation ne ramène pas à considérer que l’on passe de la résistance au capital au dépassement du capital, par une sorte de procès naturel de transcroissance des luttes. Un tel processus de transcroissance relève d’une vision de la révolution comme libération d’un élément (travail concret, valeur d’usage...) ou d’une dynamique déjà existante pour elle-même dans le capital de façon positive ; la téléologie est toujours programmatique. Quand la téléologie aboutit à la négation du prolétariat, c’est parce qu’elle a promu une dynamique dont le développement et la positivité, posées dès une origine, débordent, excèdent, chaque mode de production, et le mode de production capitaliste en particulier. La théorie de l’autonégation, comme aujourd’hui la critique du travail, le prenant en soi comme objet de critique, sont toujours des anthropologies, elles impliquent toujours une essence de l’Homme ou de l’activité humaine.

Bien sûr, il faut avoir pour point de départ l’implication réciproque entre le prolétariat et le capital, et donc le rapport du capital comme une totalité, mais celui-ci n’est rien d’autre qu’une contradiction entre des classes dont le contenu est l’exploitation, par laquelle le développement du capital et la contradiction entre prolétariat et capital sont identiques comme lutte de classes, et non comme mouvement économique. La contradiction entre le travail nécessaire et le surtravail, la baisse tendancielle du taux de profit, ne sont pas des contradictions “économiques”, mais des contradictions de classes. Défini comme classe par l’exploitation (implication réciproque avec le capital, appartenance à la totalité du capital), le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme valeur autonomisée face à lui et ne le demeurant qu’en se valorisant. Cela dans la mesure où, comme capital, cette valeur autonomisée pose toujours le prolétariat comme de trop (augmentation de la composition organique) en tant que travail nécessaire, dans le même moment où elle l’implique en tant que travail vivant pour se conserver et s’accroître : la loi de la baisse tendancielle du taux de profit n’est rien d’autre. C’est là, pour le prolétariat, son existence même de classe face au capital, la distinction (face à) étant le rapport même d’implication entre les deux. L’exploitation est la contradiction, et l’implication, comme termes d’une même totalité, entre le prolétariat et le capital ; la baisse du taux de profit en est son mouvement. Définir la contradiction entre le prolétariat et le capital, c’est immédiatement définir un procès, c’est définir l’accumulation du capital dans ses contradictions qui n’ont plus d’économiques que leur réification dans l’autoprésupposition du capital.

La baisse tendancielle du taux de profit, c’est la contradiction de classes qui oppose le prolétariat au capital, le développement du capital n’est pas sa réalisation mais son histoire réelle, elle ne revêt pas des formes différentes à partir d’une essence immuable, parce qu’elle n’est rien d’autre que ces formes qui sont la dynamique de leur propre transformation. Ne confondons pas le concept avec l’histoire. Ce n’est pas parce que le concept est la synthèse pensée des multiples déterminations historiques, que l’histoire est la réalisation du concept ou un procès d’adéquation à lui. Tout le travail de la critique de l’économie politique est un processus théorique de désobjectivation des catégories économiques. Désobjectivation ne signifie pas d’y rajouter de la volonté, du projet, de l’humanité, de l’activité militante, mais de les concevoir comme rapport contradictoire entre les classes. L’histoire de cette contradiction, le rapport d’exploitation n’est rien d’autre, en tant que procès du capital selon ses lois, que contradiction entre des classes, histoire de cette contradiction.

L’objectivisme absolu aboutit à une vision automatique de l’abolition du capital et du prolétariat, il perd en route l’activité et les contradictions entre les classes, la révolution devient une auto-abolition du capital, ou une autonégation du prolétariat. La lutte de classes redevient alors une superstructure événementielle et paradoxalement disparaît complètement, absorbée dans la situation objective dont elle ne fait qu’hériter et dont elle n’est que le mouvement à réaliser, cela au moment même où il semblerait que l’on ne parle que d’elle (cf. “Echanges… ”, et sa critique dans TC 13). On relègue au rang de réaction, la capacité du prolétariat, à produire le communisme. Cela au profit d’un processus quasi automatique. Comme si la baisse du taux de profit, la contradiction entre surtravail et travail nécessaire, n’étaient pas le processus même de l’exploitation par lequel les classes se définissent comme contradictoires, dans leur implication réciproque.

Sans désobjectivation des catégories économiques, les grèves et, de façon générale, l’activité du prolétariat deviennent une activité réactive aux modifications du procès de production et de reproduction. C’est un aspect récurrent du conseillisme, de son économisme, de son objectivisme, qui perdure au delà de lui. La contradiction entre prolétariat et capital est immergée dans le cours économique objectif du capital. L’activité du prolétariat ne serait que la protestation contre le fait de subir. La lutte de classes est conçue comme une succession de moments définis chacun par une situation posée comme un donné préalable déterminant toutes les caractéristiques de l’activité qui par là n’en est plus vraiment une, mais une simple mise en oeuvre, révélation de ce qui la dépasse, la détermine et la précède comme objectivité.

Ce déterminisme économique ne part pas des classes sociales, mais établit de simples oppositions à partir des phénomènes de la société capitaliste (l’opposition patrons/ouvriers ; salaires/profits...) afin d’énoncer l’idée générale d’un enchaînement de causes à effets qui régirait la société. Le déterminisme économique s’imagine alors, à partir d’une généralité abstraite, saisir l’activité du prolétariat. Il ne fait que reproduire la conception programmatique de ces contradictions comme oppositions simples, en dehors de leur nécessaire connexion. Poser le mode de production capitaliste comme totalité présupposée, aboutit, dans le déterminisme économique, à faire disparaître l’exploitation comme contradiction par laquelle les classes à l’intérieur de cette totalité se différencient.

Pour cette conception, il est évident que le mouvement objectif, automatique, de l’autodissolution du capital apparaît comme insuffisant au moment de la révolution. En effet le capital, même s’autodissolvant, ne peut être le sujet de la révolution. La lutte de classe ayant été posée comme un rapport empirique, une collection de faits immergés dans les catégories du capital, le problème est alors de faire devenir révolution le procès d’autodissolution du capital. On peut, soit se contenter de l’automatisme de la situation (Echanges), soit introduire une solution de continuité absolue entre le cours de la lutte de classe et la communisation (cf. dans T.C.13 l’annexe au texte “Des luttes actuelles à la révolution”), soit comme le CCI , on ne se contente pas de cet automatisme de la situation, et avec la conscience et l’organisation politique, un troisième élément vient débloquer la situation : la période de transition. Dans la logique du déterminisme économique, la période de transition vient permettre le passage de la crise à la communisation de la société. En définissant les contradictions économiques que le prolétariat devrait accélérer dans la révolution, au travers de la logique du déterminisme économique, on cherche toujours à résoudre la lancinante question qui a taraudé durant tout le XIX°s la pensée révolutionnaire : comment une classe peut-elle, agissant en tant que classe, abolir les classes ? Question qui “fut résolue”, à l’époque, par le parti, le programme minimum, la dégénérescence de l’Etat, la période de transition, et qui mine la pensée révolutionnaire dans ce qu’elle avait de plus radical au XX°s (les Gauches) dans la mesure où on ne pouvait ni s’en débarrasser (ce que certains pourtant ont fait) ni y apporter les solutions précédentes.

En fait la forme générale de la lutte de classe, que désigne cette question, demeure dans l’objectivisme une contradiction insurmontable. On se trouve au moment théorique de la révolution avec une certaine acuité des contradictions économiques du capital dont le nouveau pouvoir révolutionnaire aurait à sa façon à tenir compte. Ayant pris le pouvoir, le prolétariat devrait alors pousser les lois du développement contradictoire du capital à leur terme, se les approprier. Cela signifie donc que sa prise du pouvoir n’est pas l’abolition du capital (cela est normal car s’il abolissait le capital, il se serait aboli lui-même et n’aurait donc pas pris le pouvoir), il lui faudrait pour se dissoudre lui-même mener à terme la dégénérescence de l’Etat et pousser à bout les contradictions économiques (travail nécessaire / surtravail). Mais les lois du capital ne sont pas des lois économiques, un processus que le prolétariat peut prendre en charge, mais la reproduction de rapports sociaux. C’est toute l’incongruïté de l’ouvrage de Bordiga sur “Le développement des rapports de production après la révolution bolchévique” (Ed Spartacus) dans lequel il oppose un pouvoir qui serait “socialiste” et une économie qui serait un mélange de formes précapitalistes et capitalistes.

Dans “l’objectivisme dur”, chaque activité est absorbée dans les catégories économiques du capital, mais faute d’avoir posé ces catégories comme rapport social, on perd la lutte de classes dans cette absorption, et celle-ci se retrouve comme auparavant renvoyée à l’extérieur du mouvement économique, ne serait-ce que comme réaction. A partir de là, il devient impossible que le prolétariat soit lui-même un terme de la contradiction à dépasser, il devra “prendre conscience” (le gauchisme léniniste, les divers courants anarchistes, le C.C.I.), ou réagir automatiquement (Echanges), sans vraiment savoir ce qu’il fait, ou produire “un rapport révolutionnaire” qui déjà le dépasse dans la vision autonégationniste. Bien sûr, nous devons passer par les catégories du capital, mais justement au passage nous les dissolvons en tant que catégories économiques. Il faut poser ce qu’est l’économie, comprendre pourquoi les catégories du capital existent comme catégories économiques.

Le dépassement de tous les problèmes de l’objectivisme prend pour point de départ le dépassement de la problématique du programmatisme et de ses avatars actuels comme le subjectivisme ou l’alternative, mais il ne s’effectue réellement que quand on produit théoriquement l’exploitation et la baisse du taux de profit comme contradiction entre le prolétariat et le capital, autant que comme développement du capital ; les concepts centraux étant ceux d’exploitation et d’accumulation. Pôle de la contradiction du mode de production capitaliste, le prolétariat ne peut que coïncider dans son existence et sa pratique avec le cours historique de sa contradiction avec le capital en tant qu’exploitation et baisse tendancielle du taux de profit. Cette contradiction est elle-même le développement du mode de production capitaliste, sa propre objectivité, en ce qu’elle se présuppose elle-même.

La production du communisme à partir de la contradiction entre prolétariat et capital dans le mode de production capitaliste est la seule question théorique qui vaille la peine d’être posée, même si l’on ne parle pas toujours expressément que de cela ; la théorie n’est pas désincarnée, elle doit savoir cultiver l’art du détour, savoir poser chaque question à son niveau : la restructuration, l’histoire des cycles de luttes, l’analyse des luttes particulières, la désobjectivation des catégories économiques... Nous avons dans l’évolution de “Théorie Communiste” éliminé deux types de réponses à cette question de la production du communisme.

La première était celle qui jouait sur une tendance révolutionnaire inhérente à l’essence du prolétariat, tendance qui se modèlerait historiquement dans le cours du capital, et se placerait face au développement du capital comme face à des conditions extérieures à elle, favorables ou défavorables. Conditions que le prolétariat n’aurait plus qu’à utiliser en sa faveur : un objectivisme classique. C’est ce que l’on trouve dans la théorie des conditions objectives du communisme, qui ne comprend pas ces conditions comme un état de la contradiction entre le prolétariat et le capital et plus précisément comme l’activité du prolétariat en tant que particularisation de cette contradiction. Bien souvent Marx développe une compréhension de la révolution dans laquelle le prolétariat vient profiter d’un développement contradictoire dont il n’est pas lui-même un des termes, au mieux sa place dans la société capitaliste le désigne comme accoucheur. Toute cette problématique des contradictions économiques extérieures à la lutte de classe est développée et critiquée dans “La révolution prolétarienne” (T.C.12).

La seconde était, à la suite de la critique de la théorie de la tendance et des conditions, de concevoir le cours contradictoire du capitalisme, même conçu comme lutte des classes, comme un vaste mouvement qui globalement irait au communisme sans que soient spécifiées dans ce mouvement les positions et activités respectives du prolétariat et du capital. La désobjectivation n’avait pas été menée à terme, car ce n’est pas la contradiction entre le prolétariat et le capital qui produit le communisme, mais le prolétariat qui, de par sa situation comme activité dans cette contradiction qui le définit, produit le communisme contre le capital (cf. TC 8). La distinction à première vue peut paraître byzantine. Cependant elle est d’importance. Elle permet de ne pas perdre la contradiction entre les classes dans le flux de l’autoprésupposition du capital. Elle amène à produire le cours historique du capital comme cycle de luttes, notion qui fait la synthèse des contradictions du développement du capital, des luttes quotidiennes, et de leur relation avec leur dépassement et qui inclut toutes les activités particulières y compris la production théorique. Synthèse qui est la façon dont historiquement se posent, dans une période donnée, la révolution et le communisme (cf. T.C.8).

Dans T.C.9, la thèse centrale est celle de la capacité du prolétariat à produire le communisme : il trouve en lui cette capacité et le contenu du communisme non comme une essence, une nature, mais comme un rapport, c’est-à-dire contre le capital, car il est la dissolution des catégories du capital comme classe du capital, dans le capital, sur la base de ces catégories et de leur développement. A partir de là, cette capacité, située dans et contre la capital, est immédiatement historicisée en tant que procès de l’exploitation. Elle n’est pas une tendance qui prend des formes successives et différentes selon des conditions conçues comme le domaine de l’objectivité face à un sujet révolutionnaire, mais elle n’est que ses formes historiques, elles-mêmes principes de leur propre histoire.

Dans le cycle de luttes actuel, pour nous, la grande nouveauté est la disparition de toute identité du prolétariat, confortée par la reproduction du capital. Cela ne signifie pas que la classe a disparu, mais qu’elle n’existe et ne se produit que dans sa contradiction avec le capital qui ne lui renvoie plus aucune identité (classe du travail en général, ou du travail productif), à partir de laquelle elle pouvait s’opposer au capital en affirmant cette identité. Cela n’est que, dit autrement, le niveau auquel se situe maintenant la contradiction : niveau de l’autoprésupposition du capital (cf. “Problématique de la restructuration”, T.C.12). Se situant au niveau de la reproduction des classes, la contradiction du prolétariat au capital contient sa propre remise en cause comme classe contre le capital, c’est là l’essentiel.

La critique de l’objectivisme, en définissant le cours du mode de production capitaliste comme contradiction entre le prolétariat et le capital dans le concept d’exploitation, en étant la critique de tout déterminisme et de toute opposition entre la subjectivité et les conditions sociales ou matérielles, donne toute sa force à la question qui reste alors en suspend (et dont la résolution théorique ne pourra jamais être qu’approchée) au fur et à mesure que l’on se rapproche du cours quotidien des luttes, pensé comme contradiction : la question de la relation de ces luttes avec la révolution. Vu ce qu’est le prolétariat dans sa contradiction avec le capital, la révolution est immédiatement communisation. Il ne peut s’agir de transcroissance, simplement parce qu’abolition du capital, la révolution est dans le même mouvement abolition du prolétariat, sans que cela soit le fait d’une contradiction interne du prolétariat. S’il n’y a pas transcroissance, il ne peut y avoir inversement extériorité entre luttes quotidiennes et révolution. Il faut alors dans les luttes actuelles, dans leur synthèse en cycle de luttes concevoir cette relation comme production et dépassement, c’était le sujet du texte “Des luttes actuelles à la révolution” dans T.C.13 et des éditoriaux des deux derniers numéros. Et si cette relation entre les luttes quotidiennes et la révolution est maintenant une abstraction théorique, c’est une abstraction qui est produite dans ce cours quotidien des luttes, et n’existe comme telle qu’en reconnaissant ces luttes comme production théorique, en y étant totalement impliquée dans sa production même comme abstraction.

Annexes

Le concept d’exploitation

1°) Il définit les classes en présence dans un strict rapport d’implication réciproque.

2°) Comme accumulation il pose la contradiction entre les classes immédiatement comme une histoire.

3°) Il définit ses termes non comme des pôles ayant une nature déterminée se modifiant dans l’histoire, agissant par rapport à un mouvement extérieur de l’accumulation posée comme conditions de leur action, mais il fait du rapport entre les termes et de son mouvement “l’essence” de ses termes..

4°) Il est, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, le procès de la signification historique du mode de production capitaliste ; il définit le procès de l’accumulation du capital qualitativement comme inessentialisation du travail ; comme “contradiction en procès” ; il définit l ‘accumulation du capital comme sa nécrologie (cf., Marx, “Fondements de la critique de l’économie politique”, Ed Anthropos, T.2, p 222).

5°) Il fait que le prolétariat n’est jamais confirmé dans son rapport au capital : l’exploitation est subsomption. C’est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital. Défini par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c’est-à-dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu’en se valorisant : la baisse du taux de profit est une contradiction entre les classes. L’exploitation comme contradiction désobjective le cours du capital.

6°) Le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe :

*la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu’il trouve face à lui représentée par le capital.

*le prolétariat ne trouve jamais sa confirmation dans la reproduction du rapport social dont il est pourtant un pôle nécessaire.

*le prolétariat est en contradiction non pas avec un mouvement automatique de reproduction du mode de production capitaliste mais avec une autre classe, le capital est nécessairement classe capitaliste. Pour le prolétariat sa propre existence de classe passe par une médiation, la classe antagonique.

7°) Ne pouvant permettre de définir les classes en dehors de leur implication réciproque et du cours historique de leur contradiction (la contradiction est précisément ce cours historique), l’exploitation n’en spécifie pas moins la place de chacune des classes dans cette implication. C’est toujours le prolétariat qui est subsumé sous le capital, et le capital doit à l’issue de chaque cycle reproduire le face à face avec le travail, l’exploitation s’achève en effet dans la transformation jamais acquise de la plus-value en capital additionnel (c’est le capital comme procès de son autoprésupposition).

Avec l’exploitation comme contradiction entre les classes nous tenons leur particularisation comme particularisation de la communauté, donc comme étant simultanément leur implication réciproque. Ce qui signifie que nous tenons : l’impossibilité de l’affirmation du prolétariat ; la contradiction entre prolétariat et capital comme histoire ; la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat comme une essence définitoire enfouie ou masquée par la reproduction d’ensemble (l’autoprésupposition du capital). Nous historicisons la contradiction et donc la révolution et le communisme et pas seulement leurs circonstances. Ce que sont la révolution et le communisme se produisent historiquement à travers les cycles des luttes qui scandent le développement de la contradiction.

ANNEXE

SUR L’ ’OBJECTIVISME DUR ’

Le Mouvement Communiste (Jean Barrot , Ed. Champ Libre , 1972)

Le prolétariat est l’ensemble des hommes contraints de fournir le travail vivant dont la domination par le travail mort constitue le rapport de production appelé capital. Avec la transformation de ce rapport par le capitalisme lui-même , la base objective du prolétariat tend à être liquidée . le prolétariat n’en continue pas moins d’être prolétariat, tandis qu’en fait la nécessité objective de cette condition disparaît peu à peu. Sans qu’il le sache ou en ait conscience , le prolétariat est donc foncièrement contradictoire .Dans tous les mouvements importants qu’il déclenche , alors même qu’il s’affirme comme vendeur de force de travail (en demandant par exemple des hausses de salaire ) , il essaie cependant de se détruire en tant que tel. Le prolétariat semble n’être simplement que la totalité des hommes vendant leur force de travail . En réalité, ce groupe, cette classe d’hommes, est inclus dans un mouvement qui le dépasse et sa racine dans une transformation des conditions matérielles de la production . Le prolétariat est un rapport social en mouvement . Le capital tente à la fois de le dissimuler et d’empêcher qu’il se manifeste au grand jour . Dans tous les moments de crise sociale , le prolétariat cesse de n’être que l’ensemble des vendeurs de forces de travail, et devient sa propre destruction potentielle . Ce mouvement contradictoire trouve sa solution dans la dictature du prolétariat, qui ne fait que réaliser la dissolution du prolétariat ( La dictature du prolétariat n’a ni pour but ni pour moyen d’en faire le maître de la société : c’est au contraire la contre-révolution , le capital, qui développe le prolétariat . ’ Si le prolétariat remporte la victoire, cela ne signifie pas du tout qu’il soit devenu le côté absolu de la société, car il ne l’emporte qu’en s’abolissant lui-même et en abolissant son contraire ’ ( Marx, S.Famille. p.47 , Ed. Soc. ) . (p. 125 ) .

(...) Le prolétaire n’est pas seulement celui qui produit la richesse pour le capital, et la misère pour lui-même ( relative bien entendu ) . Il peut et sera contraint de sortir de cette situation en se faisant l’instrument et l’agent du mouvement communiste lorsque celui-ci atteint sa maturité . La révolution communiste est l’achèvement par le prolétariat du cycle du capital : par là, il perd sa qualité de prolétariat . La vente de la force de travail au capital fait du prolétariat un rapport social, rapport entre le surtravail et la valeur . Le surtravail valorise le capital, dont la croissance finit par le rendre inutile . Le mouvement communiste exprime la transformation progressive de ce rapport, qui devient de plus en plus instable jusqu’à sa destruction par la révolution communiste . Jusque-là, dans des assauts toujours vaincus, le prolétariat aura tenté , de manière limitée, de renverser la valeur . Il aura ainsi fait preuve de sa tendance communiste, de la contradiction qu’il porte en lui et essaie de faire éclater . Il n’a pas adopté cette contradiction, il n’a pas choisi de l’assumer . Personne n’est venu lui en dicter les termes . Et pourtant il est en permanence cette subversion potentielle, destruction du capital par l’intérieur, que lui-seul peut accomplir parce qu’il représente précisément la force vive ( travail vivant ) du capital . Le prolétariat est porteur du projet communiste . Et lorsque ce projet, dont il n’est que l’agent d’exécution, aura suffisamment mûri et que le déséquilibre social le permettra, le prolétariat fera la révolution communiste . Il ne la ’ décidera ’ pas de lui-même, et n’aura pas non plus besoin qu’on la lui explique ( ... ) ( p. 126 ) .

(... ) Il y a opposition de deux classes devenues l’une et l’autre objectivement inutiles, dont l’une tente de supprimer son intitulé, l’autre de la perpétuer . La révolution communiste ne fait que présenter au grand jour, et de façon enfin nette, bien que non nécessairement consciente pour le plus grand nombre, la lutte entre l’appareil productif et la valeur, animée depuis longtemps par les prolétaires et les capitalistes ( ... ) (p. 128 ) .

Le parti

Le mouvement communiste est le processus par lequel les forces productives dominées par les rapports de production capitalistes luttent contre ces rapports et finalement les remplacent par d’autres . Ce mouvement met en action aussi bien les moyens de production que le travail productif . On pourrait dire que les premiers déterminent les crises économiques, et le second les crises sociales . Naturellement, ce schéma fausse la réalité car toute crises économique est sociale, et toute lutte sociale a une base économique ( ... ) ( p. 130 ) .

Prolétariat et capital dans la situation actuelle

( ... ) Ce qu’on appelle l’ ’ intégration ’ de la classe ouvrière est donc toujours le produit d’une défaite, et par conséquent d’une lutte, c’est-à-dire du contraire de ce que recouvre la notion d’intégration . L’intégration n’est pas un mode d’être que l’on opposerait à un autre ( la ’ radicalisation ’ ) , mais une fonction contrainte et contraignante : être et n’être que, du capital variable . C’est un moment d’un processus que fige l’idéologie de l’intégration : celle-ci ne fait donc que théoriser la défaite du prolétariat ( ... ) ( p. 269 ) .

( ... ) Les luttes ouvrières en marge des syndicats ( ou même opposées à eux ) révèlent ainsi, malgré les apparences, et quel que soit le but que les ouvriers se donnent ou ce qu’ils pensent, que le prolétariat cesse de n’être qu’un facteur du capital et se constitue en tant que tel .Une fois de plus, le prolétariat manifeste sa nature contradictoire : celle d’une dissolution potentielle de la société basée sur le capital .Mais il ne décide pas d’entamer ce mouvement, qui lui est dicté par le développement social . Il ne peut plus se défendre, conserver les quelques avantages acquis et les améliorer, qu’en rejetant le carcan syndical . Il ne peut pas ne pas le faire . Là encore, le moteur de ce que l’on appelle l’histoire ( Marx se moque de la personnification de l’histoire conçue comme sujet et non comme produit de rapports réels : S. F. , pp. 101 et 116 , Ed. Soc. ) n’est ni la volonté, ni une classe ou une autre, ni bien sûr une intervention ’ extérieure ’ qui susciterait une prise de conscience ’autonome ’ de la classe elle-même et par elle-même, ni l’ ’économie ’, mais l’ensemble des rapports sociaux, leur interaction .

Ce phénomène se produit à une époque où le capital voit ses deux pôles constitutifs s’écarter progressivement . D’un côté, la valeur atteint un degré d’autonomie étonnant, et les simples mouvements monétaires font osciller ( doucement jusqu’à présent ) le capitalisme occidental entre les périodes de boom et de récession . On parle même de création de monnaie à partir de ’ rien ’ . D’autre part, la production industrielle depuis 1945 se caractérise par le passage à un stade supérieur du machinisme : l’automation . L’introduction de l’automation n’est encore qu’embryonnaire : seuls les Etats-Unis ont automatisé une partie certaine de leur production . En tout cas, la tendance est générale, et le pays le plus développé ne fait que montrer aux autres la voie qu’ils devront suivre . La prospérité du capital depuis 1945 lui a permis de ne pas trop souffrir de sa contradiction fondamentale ; celle-ci est pourtant portée à un degré inconnu jusqu’à présent par l’écart croissant entre les deux pôles, entre le procès de travail et la valeur . Là encore, le capital se montre destructeur, puisqu’il a intérêt à contenir l’automation qui ruinerait radicalement le fondement de la valeur . Il essaie de n’implanter l’automation que le moins possible . Pourtant, elle révolutionne le mode de travail et l’organisation sociale . Mais les nécessités de la concurrence obligeront les pays européens à l’introduire, ce qui impulsera par contrecoup le processus aux Etats-Unis (... ) (p. 276 ) .

(... ) L’écart entre les deux pôles constitutifs du capital ne peut que s’accroître démesurément, et contraindre à la crise ( ou à la guerre ) , ou à la révolution . En ce sens, bien que 1914 ouvre la voie à la domination réelle, 1945 constitue cependant une étape très importante, dans la mesure où le capital entre dans la dernière grande transformation qui lui soit possible . Sa contradiction est de rendre l’homme inutile et d’avoir en même temps besoin de lui . L’automation élève potentiellement cette contradiction à un degré jamais atteint . Elle révèle en même temps à quel point le capital est une entrave au développement des forces productives, puisqu’il recule devant l’automatisation qu’il pourrait opérer sur une large échelle, au moins dans les pays les plus avancés . Non pas qu’il lui répugne de réduire l’homme au néant, de le nier, de le supprimer physiquement : les guerres qu’il entretient perpétuellement montrent qu’il s’en soucie peu . Mais il lui serait impossible d’organiser la mise au rebut de la majorité des travailleurs actuellement actifs . Alors son caractère périmé et désormais absurde éclaterait pratiquement au grand jour .

Le développement de la contradiction fondamentale inscrit la liquidation du prolétariat à l’ordre du jour ( ... ) ( p. 278 ) .

(... ) Le capital commence à créer les conditions pour que la rupture du maillon le plus faible entraîne celle des autres . Jusqu’à présent, les bouleversements sociaux se sont produits à la périphérie des pays largement dominés par le mode de production capitaliste : en Russie (1917), puis en Asie — tout au moins une partie — et en Europe de l’est (après 1945) . Maintenant, le mouvement se rapproche et tend à la fois à s’amplifier et à s’unifier par la généralisation des mêmes rapports sociaux sur toute la terre . Le capital a tenté d’échapper à lui-même en sortant de son aire traditionnelle américaine et nord-européenne ; mais la spirale revient sur elle-même et se referme sur lui : la concurrence ou en tout cas l’industrialisation des ’ nouveaux ’ pays neufs aggravent les problèmes de surproduction des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon .

La transformation est en même temps quantitative ( les bases du développement planétaire sont posées ) et qualitative ( la contradiction fondamentale devient explosive ) . Ce cap devra de toute manière être franchi . Le capital ne peut pas ne pas essayer de se développer pleinement sur l’ensemble de la planète .

Le prolétariat est en train de sortir d’une longue période de contre-révolution . La reprise n’est possible que parce que les facteurs politiques et sociaux s’ajoutent aux données d’ordre économique .Le mouvement d’une société n’est pas un problème d’indices de production . La période actuelle ne se caractérise donc pas avant tout par la croissance considérable des forces productives, mais d’abord par la croissance considérable de l’inadaptation des rapports de production aux forces productives . Comme on l’a vu dans la Deuxième partie, il ne s’agit pas de quantité, mais de rapport ( ’ Le communisme ’ ) ( ... ) ( p. 280, 281 ) .

Théorie révolutionnaire et cycles historiques (postface de Jean-Yves Bériou au “Socialisme en danger” de F Domela Nieuwenhuis, Ed Payot, 1975)

( ... ) En fait, le ’mouvement ouvrier’ est l’expression adéquate du mouvement même de la valeur, puisqu’il tend à faire progresser le processus de valorisation dans le sens de la domination réelle de la valeur . Le mouvement ouvrier est le conducteur réel du mouvement de prolétarisation . Dans le couple capital-travail, c’est le travail qui est actif et qui, par ses propres revendications, fait se reproduire son ennemi—qui lui est lié— le capital . Le mouvement ouvrier est l’expression du mouvement du capital variable, du prolétariat comme catégorie économique du capitalisme .

Dans ces conditions, le développement des immenses syndicats sociaux-démocrates allemands (et autres ) coïncidaient avec les intérêts de la bourgeoisie progressiste, industrielle ; c’était là une nécessité pour le développement même du capital, au détriment évident de la grande bourgeoisie réactionnaire et foncière . Les problèmes essentiels de l’histoire étaient l’unification nationale et l’organisation planifiée du capital . Les syndicats se développant intensément furent rapidement appuyés par la bourgeoisie radicale : l’organisation du capital variable était une condition préalable au développement de l’accumulation capitaliste nationale . La social-démocratie était l’expression politique de ce phénomène . La planification nationale de la force de travail fit des sociaux-démocrates les courtiers et les organisateurs de cette force de travail et les défenseurs de l’économie nationale, de la nationalisation de la production . Le mythe de la nationalisation de la production, comme socialisme, avait bien été analysé par Engels dans l’Anti-Dürhing : ’ Ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d’état ne supprime la qualité de capital des forces productives . Pour les sociétés par actions, cela est évident . Et l’état moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l’Etat des capitalistes, le capitaliste collectif en idée . Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens . Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires . Le rapport capitaliste n’est pas supprimé,il est au contraire poussé à son comble .’ ’ Le concept de classe ouvrière répondait à la réalité de l’économie capitaliste ; c’était une conception économique pacifiste,gradualiste, démocratique et réformiste ’ ( La Perspective Communiste ) . Les ouvriers devaient s’organiser en tant que consommateurs ( d’où les coopératives ), et en tant que producteurs ( d’où les syndicats ), en tant qu’électeurs (d’où les groupes parlementaires ), en tant qu’habitants de la cité ( d’où les groupes municipaux ), et en tant que participants à la vie idéologique et culturelle ( d’où les chorales, les écoles, les groupes culturels, etc.) . Le parti était l’organisme reliant tous ces morceaux, la cohésion organisationnelle et idéologique du mouvement ouvrier . Le prolétariat, la classe révolutionnaire, avait disparu pour faire place aux catégories capitalistes (... ) ( pp. 215,216 ) .

“La révolution sera communiste ou ne sera pas” (1974)

( ... ) Le moment vivant créateur du procès de valorisation du capital n’est rien d’autre que la contradiction interne du prolétariat ; même un demeuré comme M. Mandel sait que c’est la différence entre la valeur et la valeur d’usage de la force de travail qui constitue la plus-value . Les prolétaires vendent leur force de travail respective à sa valeur, mais l’association productive de ces forces leur donne une valeur d’usage créatrice : celle de produire la valeur nouvelle, celle dont dépend la reproduction élargie . Comme dernier moment transitoire du cycle historique de la valeur, le capital est un paradoxe permanent : il est la généralisation de l’échange ( puisque même la force de travail, la créativité reproductrice des hommes est devenue une marchandise ) et, en même temps, cette généralisation ne s’effectue que par la négation de l’échange : LE VOL D’UNE VALEUR D’USAGE . C’est là une banalité, mais il faut en tirer toutes les conséquences . Le prolétariat est le moment vivant, la contradiction qui est à la source du développement du capital et de sa crise . Toutes les contradictions qui apparaissent du point de vue du moment mort du cycle d’accumulation, comme contradiction entre capital privé et capital global, crise de surproduction, baisse du taux de profit, etc., ont pour racine une contradiction, celle de la classe ouvrière . On voit déjà à quel point ceux

qui parlent de ’ crise du capital ’ mais qui font comme si le prolétariat avait, lui, un avenir, une possibilité de s’organiser, de s’affirmer tel qu’il est parlent le langage du capital-travail mort qui ignore son moment vivant .

La crise du capital est la contradiction insoutenable du prolétariat . Cela peut être compris de deux points de vue, que nous séparons pour la commodité :

— l’impossibilité de la valorisation du capital global sans sources extérieures de valeur ;

— la tendance à la dévalorisation du capital global par l’élimination du travail vivant * .

* Note : Nous ne voulons pas ici développer le lien entre ces deux tendances ( nous ne sommes, sur ce point, pas encore assez clairs ) ni développer une véritable analyse globale de la crise ( nous en sommes encore loin ) mais simplement indiquer comment ces deux faces de la crise du capital manifestent que le prolétariat est le moment contradictoire du capital, le moment où est concentrée la nature de sa crise historique . Notons simplement que, à notre avis, toutes les tentatives d’effectuer la synthèse entre l’impossibilité de la valorisation et la dévalorisation du capital ont échoué lamentablement dans les basses eaux d’une conception ricardienne de la valeur et d’une confusion entre capital global et capital individuel parce qu’elles ont ignoré ’ L’accumulation du capital ’ de Rosa Luxemburg, qui reste la base la plus élevée pour entreprendre une telle étude . (...) ( p.3 ) .

“Transition”n°4 (1993)

(...) Le travail au sein de TRANSITION est ainsi compris comme l’activité grâce à laquelle les phénomènes de la société doivent être raccrochés à leurs déterminations de catégories économiques du capital . Ce travail, à la fois de décantation de l’existence sociale et de recherche, d’approfondissement de la théorie économique du Capital, tend à re-situer périodiquement l’auto-suppression du capital . (...) ( p. 28 )

(...) Le matérialisme historique, pierre de touche de la théorie de la lutte des classes, attribue au prolétariat une conscience adjugée, la mission historique du renversement de la société bourgeoise . A moins de considérer le prolétariat comme une réincarnation du Messie, il faut bien admettre que la lutte des classes n’est pas vraiment significative d’un ’ déterminisme marxiste ’ . C’est ainsi que si l’on s’en tient aux catégories économiques de Marx, le prolétariat, la classe, n’est pas cette chimère d’un déroulement historique conforme à un aboutissement universel, mais une catégorie du Mode de production capitaliste, travail vivant face au travail matérialisé, grâce auquel le Capital se comprend comme Concept, comme la généralité déterminante . Ici, ce n’est pas l’existence sociale des prolétaires qui les détermine, mais leurs rapports économiques au sein du capital . Ces catégories passent d’une détermination de forme dans une autre et inversement, le travail vivant créant ainsi la survaleur qui est indispensable pour la valeur d’usage comme l’oxygène l’est pour la vie. Le déterminisme économique ne part pas de l’homme ni même des classes sociales, mais de cette généralité plus simple et plus abstraite ; le procès de valorisation ( l’extraction de survaleur a été stigmatisée comme exploitation de l’homme par l’homme et n’est pas réellement comprise comme la soumission de l’individu par/dans le capital ) est lui-même englobé dans le procès de reproduction du capital comme généralité, par lequel le capital devient son propre présupposé et a acquis sa spécificité historique, où son mode de production correspond à son Concept (...) Alors que le matérialisme historique établit de simples oppositions à partir des phénomènes de la société capitaliste (l’opposition patrons/ouvriers ; salaires/profits ; richesse/pauvreté ; travail manuel/travail intellectuel ; Capital/Travail etc...) afin d’énoncer l’idée générale d’un enchaînement de causes à effets qui régirait la société ( Engels affirmait même dans cette optique que le socialisme finirait par vaincre le capitalisme par la seule augmentation du nombre des prolétaires proportionnellement aux autres classes ), le déterminisme économique permet à partir d’une généralité abstraite ( le capital en général auquel correspond la recherche des formes et lois générales de l’économie ) de saisir le plan particulier du mouvement des capitaux réels dans lesquels agissent et se meuvent les choses et les hommes comme individualités . Ce syllogisme aboutit à la dissociation, au laminage des oppositions simples d’une pensée mécaniste, en doubles déterminations d’un procès de développement contradictoire : comme nous l’avons cité par exemple, le travail vivant face au travail matérialisé grâce auquel s’explique le secret de la création de survaleur et la limite historique du Capital . (...) ( pp. 39,40 ) .

(...) Ainsi, identifier le Capital à l’exploitation du prolétariat revient à ne plus pouvoir percevoir le Capital en tant que procès, passage du travail vivant en travail matérialisé et du travail matérialisés en travail vivant ( le retour de l’argent vers la force de travail qui le consomme comme moyen de reproduction de la force de travail ) . Dans une logique de la lutte des classes, le taux d’exploitation est compris comme l’intensité de l’antagonisme entre la classe ouvrière et la bourgeoisie, les ouvriers et les patrons, ce qui donne lieu aux interprétations et aux commentaires les plus variés sur le ’ niveau des luttes ’, le ’ cours de la période historique ’. Dans la logique du déterminisme économique, le taux d’exploitation est l’indice du niveau de développement auquel la société est arrivée, permettant de comprendre à quels problèmes doit faire face un pouvoir révolutionnaire.

Il semble que l’on parle de la même chose car un même mot est évoqué, mais dans la première logique, nous nous trouvons dans un état, un rapport social défini entre les hommes alors que dans la seconde, l’individu est intégré à un procès de développement économique qui contient les contradictions dévoilant l’apparence naturelle et immuable que prennent les rapports sociaux . Dans le premier cas, c’est le mouvement, les masses qui concentrent l’attention, l’action des forces intellectuelles ; classe et parti se juxtaposent ( et s’affrontent ) dans un rapport dual ; le rapport économique reste extérieur à leur définition et relation . Dans le second, la finalité du Capital comme Concept détermine la conscience ; le parti correspond à un moment nécessaire et qualitativement différencié de la classe ; le rapport économique est au centre de leur caractère spécifique et de leur interconnexion organique . ( O. GAMME )

“Le mythe du Fordisme dispersé” (Une discussion sur la transformation de la classe ouvrière), (Advocom / Echanges, 1996)

(...) Le problème fondamental dans l’analyse de Carlos est exactement le même - il n’a pas une idée précise de la lutte de classe . Ou je devrais plutôt dire, il a trop d’idées différentes sur la lutte de classe qui s’excluent les unes les autres . A une page de son texte, le capital est une réalité contradictoire des relations sociales entre les classes, la page suivante il parle des contradictions fondamentales entre le capital et le travail, plus loin dans le texte, la contradiction fondamentale est entre la civilisation totalitaire du capitalisme et quelque force centrifuge totalement mystérieuse, et à la fin de ce mélange de définitions, il décide qu’il n’y a pas de contradiction du tout, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur du capital, tout juste l’unification répressive du monde sous la domination totalitaire du capital .

Et les choses ne sont pas mieux pour la plupart des concepts fondamentaux de l’analyse . Son usage des termes ’capital’ et ’travail’ ( définis comme décrivant une relation antagoniste , ce qui est devenu un lieu commun dans les cercles dits radicaux ) traduit une regrettable ignorance du simple fait que le ’capital’ n’est rien d’autre que le ’travail’, du travail mort et du travail vivant et que l’antagonisme n’est pas entre le ’capital’ et quelque chose hors du capital mais à L’INTERIEUR DU CAPITAL . Même si Carlos n’accepte pas ce concept ( il est clair qu’il ne l’accepte pas ) un antagonisme supposé entre le ’capital’ et le ’travail’ devient simplement sans signification . (...) ( p. 41 ) .

SUR LE CONCEPT D’AUTONEGATION ET SON HISTOIRE :

Introduction de “Théorie Communiste” n°7 (1986)

(...) Toutes les impasses de la production théorique actuelle reposent sur le fait de ne pas concevoir le développement du capital comme une succession de cycles de luttes posant des stades différents de la contradiction entre le prolétariat et le capital, mais uniquement comme une accumulation de conditions. En conséquence on ne considère pas non plus l’ancien cycle comme tel, ni la nécessité de son dépassement, mais mais comme un processus à radicaliser,qui n’aurait pas accompli tous ses possibles, qui n’aurait pas été, pour une réponse ou une autre (mais toujours extérieure au stade de la contradiction), pur et dur .

On est alors amené à privilégier tel ou tel aspect du cycle précédant,à chercher à le radicaliser à partir de l’un de ses éléments, à mettre le cycle en contradiction avec lui-même pour produire son dépassement et donc à ne pas considérer les termes d’un cycle de luttes comme constituant une totalité . Tel est le cas de l’autonégation .

Toutefois, si l’on peut faire aujourd’hui cette critique, ce n’est que sur la base du nouveau cycle de luttes. C’est le nouveau cycle de luttes dans son contenu et les possibilités qu’il ouvre qui délimite les caractéristiques de l’ancien cycle et le pose comme tel. La compréhension théorique d’un cycle dans sa particularité historique est ’rétro-active’, mais ce processus n’est ni formel ni unilatéral, il est fondé sur le fait qu’un cycle de luttes n’existe, comme nous l’avons vu, qu’en produisant son dépassement de par la situation et la pratique spécifique du prolétariat.

Nous verrons plus loin comment la notion d’autonégation a elle-même une histoire qui parcourt la fin de l’ancien cycle et comment elle n’a pas abouti immédiatement sur la recherche d’une contradiction interne au prolétariat. Il s’agit pour l’instant de la saisir en tant qu’idéologie dominante de la période dans ses déterminations externes.

Base de tous les développements actuels sur la révolution et le communisme, la notion d’autonégation n’est que la sclérose idéologique de tout le développement de l’ancien cycle de luttes qui s’achève au milieu des années 70 avec la montée de la restructuration actuelle. En tant qu’idéologie elle n’est ni une erreur, ni une mystification, elle est la fixation d’un stade de dévelop pement de la lutte de classes. C’est en tant que fixation que l’autonégation est idéologie, car posant ce stade comme indépassable.

En tant que fixation, elle se doit de faire de la dynamique du rapport contradictoire entre les classes une contradiction interne à un terme (le prolétariat), anihilant toute dynamique historique. Cette dernière est réduite à l’essence contradictoire de l’un de ses termes. L’autonégation du prolétariat devient idéologie en devenant de façon corrélative fixation d’un stade de la contradiction parce qu’hypostase de celle-ci

dans un de ses termes ; elle peut en rendre compte, être activité et manipulation .

Avec le passage du capital en domination réelle le problème de la définition du prolétariat comme classe révolutionnaire s’est considérablement obscurci du fait que la reproduction et la défense de la condition prolétarienne sont intégrées dans la reproduction du capital. On a là le premier élément définitoire de la situation contradictoire de la classe dans sa spécificité historique : totale définition du prolétariat , dans sa reproduction, sa défense, son association et son existence de travail vivant, dans le capital . Simultanément, et c’est là le second élément, particularisation de la classe, particularisation fondée sur celle du procès de valorisation dans la reproduction d’ensemble du rapport de production capitaliste.

Il en résulte, d’une part, la transformation du but final (affirmation de la classe) en hégémonie, pouvoir ouvrier, gestion..., etc., et dans le même temps la transformation de toutes les médiations menant de la classe telle qu’elle est dans le capital à la révolution et au communisme par transcroissance, en déterminations de la reproduction du capital. La prise en compte théorique et la réalité immédiate de cette transformation étant de façon interne au cycle de luttes l’expression de sa propre impossibilité, c’était nécessairement aboutir à reconnaître que l’on ne pouvait plus passer directement de ce que la classe est dans la société capitaliste à la révolution.

Cette transformation débouche sur une critique pratique de la relation pouvant relier, au travers d’un processus continu , la classe définie dans le capital et la révolution, critique qu’exprimèrent dans les années 20 les positions les plus radicales de l’Ultra-gauche allemande ou du Bordighisme.

C’est dans cette critique que s’enracine la notion d’autonégation du prolétariat ; elle exprime dans l’ancien cycle de luttes cette impossibilité d’un processus continu menant de la défense de la condition prolétarienne à la révolution (elle s’accompagne alors théoriquement, le plus souvent, d’une appréhension du communisme qui là aussi ne renvoie pas simplement à la dictature du prolétariat — le but ne demeure pas inchangé ; le but et le contenu de la révolution est alors plus ou moins appréhendé comme étant directement le communisme sous la forme de la communauté humaine que le prolétariat a mission de réaliser).On peut également déboucher sur une remise en cause totale du rôle historique du prolétariat (Korsch ; Prudhommeau , Weil).

D’autre part, face à cette situation dans laquelle la défense de la condition ouvrière n’est plus, dans le processus d’un cycle de luttes, l’antichambre de la révolution, il est devenu commode d’opposer la situation de classe qui définit le prolétariat dans le mode de production capitaliste à sa véritable nature révolutionnaire qui n’existerait et n’apparaîtrait qu’en rupture avec son existence et son action de classe spécifique du mode de production, véritable nature que sa reproduction de classe masquerait. D’autant plus que la seule liaison pouvant alors exister entre la pratique immédiate de la classe dans le mode de production capitaliste et la révolution résidait dans toutes les pratiques pouvant manifester cette rupture avec cette intégration de sa défense et de sa reproduction : la conquête de son autonomie (permise par la particularisation de la classe fondée sur celle du procès de valorisation). L’autonégation du prolétariat fut alors l’aboutissement et le corollaire de l’autonomie, de l’auto-organisation . Ce n’était qu’en s’opposant à ce qui pouvait le définir comme classe du mode de production capitaliste que le prolétariat pouvait être révolutionnaire.

Voir la révolution comme autonégation du prolétariat se dépouillant de son caractère de classe du mode de production capitaliste détermine une incompréhension totale de la contradiction entre le prolétariat et le capital. On ne saisit pas que c’est de par ce qui en fait une classe de la société capitaliste, l’exploitation, que le prolétariat est une classe révolutionnaire ; on n’identifie pas le développement du capital au cours de la contradiction. On en revient toujours à opposer une nature révolutionnaire du prolétariat à un développement du capital qui n’aurait de signification historique que comme accumulation de conditions (cf. Théorie Communiste n° 6, ’Synthèse’, Chap. I , thèses 1 à 6).

Nous avons vu plus haut comment l’autonégation comme fixation fonctionne en faisant de la dynamique du rapport contradictoire entre les classes une contradiction interne à l’un de ses termes. Cette contradiction interne c’est le plus souvent la dimension humaine du prolétariat . Après avoir vu l’origine de l’autonégation comme idéologie, il s’agit donc maintenant d’en saisir la logique interne.

En investissant le prolétariat d’une dimension humaine l’abolition des classes existe à l’état latent dans celui-ci. Si le prolétariat peut abolir les classes durant la révolution c’est parce qu’en lui-même il était déjà l’abolition des classes...On voit bien ici la différence entre le programme classique et l’autonégation comme concept final de l’ancien cycle, comme sa fin théorique : pour le premier la dimension humaine du prolétariat est inséparable de son appartenance de classe, c’est l’humanité du travail productif ; pour la seconde elle est radicalement séparée, séparation qui va jusqu’à la contradiction et au dépassement de l’un par l’autre. La tendance s’autonomise, le prolétariat en est le support, adéquat ou inadéquat selon le cas. Le prolétariat nierait sa position de classe, se révélerait comme humain et alors serait révolutionnaire. En fait la classe n’est plus alors que dépositaire d’une dynamique présidant depuis la nuit des temps au déroulement de l’histoire (tension vers la communauté).

L’appartenance de classe devient alors une simple liaison qui fonctionne quand la société se reproduit, qui se brise quand il y a crise laissant la voie libre à l’individu humain qui sommeille dans chaque prolétaire. En fait il y a là une totale incapacité à concevoir l’action du prolétariat en tant que classe définie par le mode de production capitaliste autrement que comme affirmation d’elle-même et l’incapacité à concevoir la reproduction du capital comme une contradiction et non une occultation de la contradiction.

D’où provient donc cette dimension humaine ? Elle ne tombe pas du ciel. Elle est liée à la spécificité de l’exploitation en domination réelle, spécificité à travers laquelle l’appropriation du travail devient le fait du procès de production lui-même. C’est l’activité même du travailleur qui s’oppose directement à lui et non plus simplement son activité en ce qu’elle se concrétise dans un produit qui est la propriété du capital (comme c’est le cas en domination formelle). De ce fait l’opposition à l’exploitation, à l’aliénation, devient refus de ce qui est l’activité immédiate du travailleur dans le procès de production, refus qui peut s’exprimer au profit d’une ’dimension humaine’ de l’individu prolétaire qu’il manifeste au travers d’un ’refus du travail’.

C’est en ce sens qu’il est également important de critiquer la notion de refus du travail, dans la mesure où elle sert (face à l’incompréhension du fait que c’est ce qui fait du prolétariat une classe de la société capitaliste qui en fait une classe révolutionnaire) à introduire une autre contradiction que l’exploitation, une dimension humaine au nom de laquelle serait refusé le travail, ou alors en version moderniste : l’impossibilité de se revendiquer en tant que prolétaire sur la base du travail aboutit à avancer des spécificités d’autres besoins : femmes, immigrés, bretons, etc.(pp. 5, 6, 7) .

(...) La notion d’autonégation est venue momentanément résoudre les problèmes théoriques dans lesquels s’enfermait l’ancien cycle, c’était la dynamique, le principe de la révolution correspondant à un cycle fondé sur l’autonomie, l’auto-organisation. Dépasser théoriquement cette situation consiste en une vision historique de la révolution et du communisme au travers des cycles de luttes, et si ceux-ci aboutissent à un échec ce dernier ne peut être expliqué à partir d’une norme de la révolution (qui n’est en général que la synthèse des caractéristiques du cycle suivant), mais de ses termes, même s’il est vrai que l’analyse de cette contradiction, dans ces propres termes de chaque cycle, n’est rendue possible que par son dépassement.

L’autonégation est le concept final de l’ancien cycle de luttes. La restructuration en cours du rapport entre le prolétariat et le capital, résolvant et dépassant la situation exprimée de la façon la plus radicale dans ce concept, le transforme par là-même en idéologie. Nous verrons au cours de l’analyse du nouveau cycle de luttes que celui-ci résout immédiatement les apories du programmatisme (les contradictions tournant autour de la révolution comme affirmation de la classe), dont l’aporie principale : une classe dans son action en tant que classe abolit les classes.

C’est à partir de la crise de la fin des années 60 que la notion d’autonégation sera formalisée en tant que telle avec la phase la plus aigüe de ce cycle de luttes. Ce n’est pas alors la notion en tant que telle qui importe mais le mouvement pratique de la lutte de classe contre les syndicats, le parlementarisme et la condition salariée, dans les émeutes, pillages, grèves sans revendications qui se développent ; ce qui importe également c’est qu’à aucun moment de tout ce mouvement n’émerge une quelconque organisation ouvrière, mais sans qu’inversement le mouvement passe à la réalisation du contenu positif du communisme. C’est toute la limite de cette période, c’est toute la limite de l’autonégation en tant que mouvement pratique de la lutte de classes. L’autonégation est l’expression pratique et théorique d’une situation dans laquelle la contradiction entre prolétariat et capital ne contient pas la synthèse absolue de la négation du prolétariat et de l’abolition du capital (ce qui constitue le dépassement de la notion d’autonégation).

Cependant, cette implication réciproque entre autonomie et autonégation ne peut ni théoriquement, ni pratiquement se stabiliser. C’est de façon flagrante toute l’impossibilité interne, à partir du rapport nécessaire entre ses termes, de l’ancien cycle qui s’effectue au travers de cette relation. En produisant l’autonégation comme son corollaire, c’est elle-même que l’autonomie remet en cause au travers de ce qui demeure tout de même sa substance : la défense de la condition prolétarienne et la prise en charge de la classe par elle-même à partir de sa situation spécifique dans le mode de production capitaliste. Parler de la révolution comme autonégation du prolétariat tend obligatoirement à rentrer en contradiction avec toute manifestation immédiate de la classe, tend à créer une contradiction interne au prolétariat entre ce qu’il fait contradictoirement au capital mais défini dans cette contradiction et ce que cette situation de classe recouvrirait comme potentialité révolutionnaire capable de faire éclater et disparaître cette situation même.

La notion d’autonégation n’est pas apparue tout de suite comme recherche d’une contradiction interne au prolétariat. De 1968 à 1974-1975 toutes les actions par lesquelles le prolétariat manifestait le refus de sa condition ainsi que les impasses de l’auto-organisation, toutes les actions dans lesquelles apparaissait la critique du communisme comme gestion, la dissolution des axes majeurs de l’ancien cycle de luttes en quotidiennisme ou marginalisme, la reprise de l’autogestion par les syndicats, étaient comprises de façon positive comme la preuve que le prolétariat ne peut que se nier.Tous ces mouvements dans lesquels l’ancien cycle se dissolvait, conservaient, de par ce dont a contrario ils révélaient la nécessité (négation de la classe) une dynamique sur laquelle cette négation pouvait chercher à se fonder de façon critique. Les limites de la critique de l’auto-organisation, de la libération du travail, de l’idéologie gestionnaire, étaient la preuve et le fondement de la nécessité de la négation du prolétariat et même en étaient le procès pratique. Les limites et les impasses de l’ancien cycle étaient comprises positivement comme aboutissant à la négation du prolétariat.On ne pouvait alors poser que l’autonégation du prolétariat n’était que la théorie de l’échec d’un cycle de luttes. C’était l’époque de ’Négation’, d’ ’Intervention Communiste’, du ’Bulletin Communiste’, de ’Mouvement Communiste’ jusqu’au n°4 de ’Maturation Communiste’, et de la première série d’ ’Invariance’.

A partir de 1974-75, la disparition de tous ces mouvements, ou leur complète intégration dans la contre-révolution, ont entraîné que l’autonégation ne pouvait plus apparaître comme l’aboutissement naturel de son impossibilité à s’affirmer. D’un côté on ne parvient plus à donner un sens aux pratiques immédiates (c’est l’époque du déclin de l’auto-organisation qui devient défensive, de l’Autonomie — voir la suite de T. C. 7 sur cette période) ; de l’autre on fait de la possibilité de la révolution le résultat d’une contradiction interne au prolétariat dont l’élément révolutionnaire serait justement ce que masque sa définition comme classe en implication réciproque avec le capital, on fait de plus en plus appel à l’Humanité. Quand on tient la révolution on n’a plus la lutte de classes, quand on a la lutte de classes on perd la révolution.

Les deux termes définitoires de l’ancien cycle, auto-organisation et autonégation, qui parvenaient à coexister à l’intérieur de celui-ci, s’autonomisent, marquant ainsi la fin de ce cycle et ses propres contradictions qui étaient dans ses termes même son impossibilité.

L’autonégation du prolétariat n’est que l’expression de l’impossibilité interne de l’ancien cycle de luttes et non son dépassement,en tant que théorie et mouvement pratique elle n’est que l’autre aspect de l’auto-organisation, de l’autogestion, de l’autonomie dans lesquelles culmine l’ancien cycle de luttes. Se fonder actuellement sur l’autonégation du prolétariat c’est répéter de façon sclérosée l’impossibilité de l’ancien cycle dans ses propres termes et ne pas se fonder sur son dépassement réel : dépassement simultané de l’auto-organisation, de l’autogestion, de l’autonomie, et de leur impossibilité qu’elles impliquent, l’autonégation.

Comme nous l’avons vu, c’est le nouveau cycle de luttes dans son contenu et les possibilités qu’il ouvre qui délimitent les caractéristiques de l’ancien cycle et le posent comme tel ; il apparait dans la restructuration qui commence au milieu des années 70. (...) (pp. 8, 9).

Quelques problèmes théoriques à partir de l’objectivisme et de la théorie de la décadence

(notes sur “Perspective Internationaliste” -n° 29, Hiver 95-96)

La critique de la théorie de la décadence a un enjeu essentiel qui est le véritable point de départ de cette critique : s’il y a “décadence’, la révolution programmatique (affirmation du prolétariat, érection en classe dominante, période de transition) est LA Révolution, il n’y a pas à historiciser les tables de la loi programmatiques.

Un des fondements de la théorie de la décadence est le postulat suivant : “Si le développement des forces productives a été une loi fondamentale de toutes les sociétés humaines historiques jusqu’à aujourd’hui, c’est parce que l’humanité n’avait pas les moyens d’assurer la pleine satisfaction de tous les besoins humains” (p 11). Historiquement, seul le capital a ce but là, ensuite la pleine satisfaction des “besoins humains” cela ne veut rien dire et encore moins comme définition du communisme (p6). La division de la société en classes résulterait du fait que leur suppression doit être historiquement produite. Toute cette problématique qui consiste à chercher une cause, une origine à la division de la société en classes procède de la croyance que le communisme est l’état normal de l’Humanité. C’est réellement une téléologie.

Si l’on considère que dans le mode de production capitaliste, il est impossible d’appréhender le développement des forces productives d’un seul point de vue quantitatif, considérer le communisme comme l’épanouissement des forces productives est un peu bizarre. “Et la machine n’agit pas seulement comme un concurrent dont la force supérieure est toujours sur le point de rendre le salarié superflu. C’est comme puissance ennemie de l’ouvrier que le capital l’emploie, et il le proclame hautement. Elle devient l’arme de guerre la plus irrésistible pour réprimer les grèves, ces révoltes périodiques du travail contre l’autocratie du capital. (...). On pourrait écrire toute une histoire au sujet des inventions faites depuis 1830 pour défendre le capital contre les émeutes ouvrières.” (Marx, “Le Capital”, Ed Soc, t 2, p 117). Le développement technologique est un processus qualitatif par rapport aux classes à l’intérieur du procès de production.

La décadence serait, pour le capital, son incapacité à poursuivre sa “mission” progressiste de développement des forces productives. “Le développement des forces productives est un facteur de progrès dans la mesure où il rapproche l’humanité du moment où ce développement cessera d’être une nécessité aveugle” (p 12). Ce n’est pas le développement des forces productives qui rapproche de ce moment mais l’histoire de la contradiction qui produit ce mouvement. Toute cette mythologie des forces productives est un véritable fétichisme reposant sur des postulats comme “la satisfaction des besoins humains”, “le moment où ce développement cessera d’être une nécessité aveugle”. Le postulat fondamental, que l’on rencontre également chez Marx, est celui d’une tendance inhérente au développement des forces productives, une sorte de fatalité pré-sociale, d’ordre anthropologique. A partir de là, souvent poussée jusqu’au grotesque, se crée toute une histoire téléologique d’un processus tendant vers sa fin de par la fatalité même qui préside à son cours et qui a son origine dans une définition de la nature humaine ou d’une essence du travail. Il est à noter que le “communisme”, quant à lui, ne développerait plus les forces productives mais les “épanouirait”. Tous les modes de production, y compris le communisme, qui alors en est un, seraient réunis par le fil du développement des forces productives. De cette façon le “communisme”, malgré l’abolition des rapports sociaux capitalistes, peut être relié dans une première phase à la période historique antérieure, dans la façon dont il est amené à traiter les forces productives et leur développement. Cela fonde la période de transition.

Que le communisme ait à résoudre dans un premier temps des problèmes que lui lègue le capitalisme (inégalités de développement, transformation qualitative des instruments de production, élimination d’installations dangereuses, déconcentration de la population, suppression dans ses formes matérielles, inscrites dans l’espace, de l’opposition entre villes et campagnes, ’réhabilitation’ d’anciens espaces agricoles ou ’naturels’) ne crée pas pour autant une période de transition, c’est-à-dire une période où il ne fonctionnerait pas selon ce qu’il est, d’après sa nature propre, et cela jusqu’à ce que soit atteint un certain niveau de développement qui est en définitive absolument infixable : celui de la satisfaction des besoins humains (le niveau de consommation des classes moyennes occidentales ?!).

Pour en revenir au développement des forces productives, PI (“Perspective Internationaliste”) cherche à se distinguer de la position du CCI, dont en définitive il adopte l’essentiel, ne modifiant que le processus graduel de décomposition sociale, qui en résulterait pour le CCI, en série de “catastrophes sociales”.

Pour le CCI (d’après PI), la décadence c’est un ralentissement définitif du rythme de croissance des forces productives, ce qui n’empêcherait pas la croissance de se poursuivre. la question est alors de savoir ce que signifie ralentissement, par rapport à quel critère (les “30 glorieuses”, la période de la grande dépression de la fin du XIX°s précédant l’entrée en “décadence”, les trends séculaires, toute l’histoire du mode de production ?). Reprenant le CCI, le texte de PI considère qu’un chiffre de croissance de 8,72% (peu importe la façon dont ce chiffre est obtenu) est assez modeste. La référence de ce qui est possible c’est ... le taux de croissance des Etats-Unis de 1939 à 1945 : 16,6% par an (admetons ce chiffre). C’est un tel chiffre qui fournirait une idée du gaspillage de forces productives réalisé par le capital. Laissons de côté la critique de la période choisie, pour des gens qui, à la suite de Trotski, considèrent qu’il y a décadence, entre autres raisons, parce que les forces productives deviennent des forces destructrices, le choix de la période de référence ne manque pas d’humour. Le plus important est cette idée “bizarre” d’une norme possible de la croissance des forces productives déconnectée du mode de production. Le développement des forces productives, c’est le développement des forces productives comme capital. La théorie de la décadence oppose un capitalisme irénique (la période 39-45 est éthymologiquement bien choisie) au capitalisme réel, pour condamner l’inefficacité du capitalisme réel. Mais alors ce dont on rêve c’est du capitalisme irénique, sans baisse du taux de profit, sans crise, sans guerre, qui ne pourra se réaliser que dans la période de transition : l’épanouissement des forces productives.

La contradiction entre forces productives et rapports de production n’est que la forme sous laquelle apparaît la contradiction interne de la valorisation du capital (une contradiction en procès), celui-ci est donné tant dans le développement des forces productives que dans les rapports de production.Les forces productives sont la forme matérielle des rapports de production, c’est comme travail social séparé du travail individuel qu’elles sont cette puissance contradicoire qui peut porter l’éclatement du mode de production capitaliste. Il ne s’agit pas, en ce qui concerne le développement des forces productives, d’un procès trans-historique, relevant d’une dynamique parcourant les modes de production qu’elles feraient l’un après l’autre disparaître, et relevant d’une définition de l’humanité de l’homme dans son rapport à la nature. Dans le texte “L’abeille et le communiste” (“Collectif des prisonniers communistes des Brigades Rouges”, publié par la revue “Correspondances internationales” n° 1et 2, 1983) est critiquée de façon radicale cette conception du développement des forces productives comme nécessité et “progrès” a-historique : “Selon cette théorie les forces productives jouiraient d’un statut particulier de neutralité vis-à-vis des rapports sociaux. Celles-ci se développeraient de façon autonome, selon une loi pour ainsi dire “neutre” et leur mouvement développeraient de façon causale les rapports de production. Est plus que transparente, ici, la position gradualiste, évolutionniste et mécaniste du “passage au socialisme” selon le schéma : le mode de production capitaliste développe les forces productives ; à un certain niveau de leur production, les forces productives déterminent les nouveaux rapports de production. Ce qui revient à dire : développons les forces productives capitalistes et nous atteindrons le communisme. Il s’agit d’un schéma classique qui plonge ses racines dans la Seconde comme dans la Troisième Internationale et qui se base sur la fausse conviction que le développement des forces productives capitalistes est mesure du “progrès social”. Mais dans le mode de production capitaliste “progrès technique “et “progrès social” ne sont pas du tout équivalent comme on voudrait le faire croire ; du moment que le dénommé “progrès technique” est simplement “progrès des techniques capitalistes”, toute fétichisation de la technique est hors de propos ! Celui-ci se manifeste, en effet, comme augmentation de la productivité et de l’intensification du travail, du côté de la classe ouvrière et, comme accroissement du temps de surtravail (c’est-à-dire, temps approprié gratuitement par le capitaliste) du côté du capital. Le progrès des techniques capitalistes de production n’a pas alors la même signification pour la classe ouvrière et pour ses exploiteurs, de même que les deux divergent sur la signification du progrès social. La classe ouvrière ne peut assumer le point de vue bourgeois qu’à condition de se nier en tant que négation vivante du capital et d’absolutiser sa fonction de force productive capitaliste.” (op cit, p 31-32).

Dans les “Fondements de la critique de l’économie politique”, Marx, avec le concept de capital comme contradiction en procès donne l’essentiel de la critique de la conception objectiviste de cette contradiction : “Le capital est une contradiction en procès, d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et, d’autre part, il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail sous sa forme nécessaire pour l’accroître sous sa forme de surtravail.” (Ed Anthropos, t 2, p 222). Ce que Jean Barrot, dans “Contribution à la critique de l’idéologie ultra-gauche” (in “Communisme et question russe”, Ed “La tête de feuilles”, p 165), commente de la façon suivante : “La fameuse contradiction forces productives / rapports de production ne peut être comprise que si l’on voit bien les oppositions suivantes et les liens étroits qui les unissent :

 contradiction entre le rôle du temps de travail moyen comme régulateur des forces productives “en voie de développement” et leur croissance qui tend à détruire la raison d’être de cette fonction ;

 contradiction entre la nécessité de développer au maximum le surtravail de l’ouvrier afin de produire le plus possible, et la croissance même du surtravail qui rend possible sa suppression.

Le rapport contradictoire rapports de production / forces productives ne peut être compris que comme un concept à construire, comme synthèse de plusieurs questions à différents niveaux (problème du crédit, de la rente, etc. cf Le Capital, livre III) : la contradiction du temps de travail et la dynamique de cette contradiction sont l’une des manifestations de l’opposition entre la croissance des forces productives et les rapports sociaux dans la société capitaliste.” Il serait peut-être plus exact de dire que l’opposition de la croissance des forces productives et des rapports de production est une manifestation de la contradiction du temps de travail et de la dynamique de cette contradiction. En effet, la principale “force productive” c’est la classe ouvrière elle-même (cela quelles que soient les transformations du procès de production induites par le passage à la subsomption réelle du travail sous le capital : c’est toujours le travail vivant qui ramène à la vie le travail mort), elle n’est cette force productive que dans la mesure où précisément son activité est constamment nécessaire et toujours de trop, dans la mesure où son activité est en elle-même “la contradiction du temps de travail”. Quel est en définitive le contenu de cette fameuse contradiction entre les forces productives et les rapports de production : la capacité pour le travail à valoriser le capital et la remise en cause de cette capacité que sa propre effectuation implique. C’est pour cela que lorsque Marx qualifie la classe ouvrière de principale force productive, il la qualifie en tant que classe révolutionnaire. La “principale force productive” ne fait “éclater” des rapports de production trop étroits qu’en s’abolissant elle-même. A partir de là, il faudrait creuser et développer l’idée de Barrot de cette contradiction comme n’étant un concept qu’en tant qu’il est concept à construire de la reproduction d’ensemble du capital.

En admettant la contradiction entre forces productives et rapports de production dans la façon dont la comprend la théorie de la décadence (les rapports de production se muant de formes de développement, en lourdes entraves) ; cela laisse de côté : a) l’aspect qualitatif des forces productives (“Le Capital, t2, p 117) ; b) que les rapports de production sont eux-mêmes la contrainte à la croissance des forces productives. Il en résulte que la contradiction se résoud en une contradiction interne des rapports de production, contradiction dont le contenu, la forme et le déroulement est l’exploitation (et de façon immédiate, la lutte entre les classes qui n’est pas une conséquence de la fatalité objective de la contradiction).

PI veut se distinguer du CCI, mais demeure sur une base objectiviste en ne faisant que rajouter au ralentissement de la croissance, les catastrophes sociales qu’elle ne peut manquer de provoquer. PI insiste sur le fait que le ralentissement de la croissance des forces productives n’est pas un simple ralentissement quantitatif qui condamnerait le capitalisme, mais des contradictions sociales. PI ne va pas assez loin dans cette voie et ne critique pas la notion elle-même de “forces productives”. “C’est cette collision entre les forces productives et les rapports de production, cette explosion des contradictions internes de la société, qui caractérise la phase de décadence d’une société.” (p 14)

N’est-ce pas plutôt ce qui caractérise toute crise, y compris les crises cycliques du XIX°s (après avoir bien sûr conçu de façon non-objectiviste cette contradiction) ? Le grand problème auquel se heurte de toute façon cette théorie, c’est de montrer que cette contradiction a toujours été là, sinon nous n’aurions des crises que maintenant, et que pourtant le capital se développait, alors que d’emblée il posait cette contradiction comme en témoignaient les crises. Mais on a là, finalement, qu’une incohérence interne, qui ne ferait de ’l’erreur’ qu’une erreur et non une conception et une pratique de la lutte de classe. Cette erreur n’est qu’une détermination théorique de la conception et de la pratique de la lutte de classe dans le cadre historique du programmatisme : contradictions économiques d’un côté, lutte de classes de l’autre. Cette vision du développement du capital dépend de ce qui fut pour la lutte de classe dans le cadre historique du programmatisme, dans le cadre théorique de l’objectivisme en général et dans la théorie de la décadence en particulier, un problème réel (à la fois son sujet de prédilection et son ’trou noir) : relier ces contradictions économiques avec la lutte de classes et la capacité du prolétariat à produire le communisme. Ce dernier est réduit au libre épanouissement des forces productives et à la satisfaction des besoins ; la nécessité de cette croissance, quant à elle, est laissée dans un registre méta-théorique ou plutôt préthéorique (anthropologique). Si la théorie de la décadence et l’objectivisme en général prend eau de toute part, cela ne tient pas à une réfutation de la vision économique elle-même, mais à l’effondrement pratique de toutes les liaisons introduites entre ces trois termes : ’situation économique’, contradiction entre le prolétariat et le capital, pratique du prolétariat.

Mais PI nous dit le pourquoi de cette croissance des forces productives, PI fait du communisme la vérité du capitalisme, le communisme peut faire ce que le capitalisme ne peut accomplir : le libre développement des forces productives. “La capacité de l’homme à s’émanciper du règne de la nécessité repose précisément sur sa capacité à assurer une production matérielle suffisante pour réaliser l’abondance pour tous” (p 14). Quel est le critère de la production matérielle suffisante pour tous ? C’est l’abondance pour tous, mais alors quel est le critère quantitatif de l’abondance, puisque c’est de ce critère dont il est question ? Il est évident qu’il n’y en a pas, et que pris ainsi, il n’y en aura jamais, à moins de fixer comme critère la possibilité pour chacun de vivre comme les quelques nababs les plus riches de la classe capitaliste, mais ce niveau et ce type de consommation pourra-t-il être considéré comme “satisfaction des besoins humains” ? Il est évident que l’on tourne en rond en manipulant quelques fausses évidences : “production suffisante”, “abondance pour tous”, “satisfaction des besoins” ... Ce n’est pas la “nécessité” qui fait la société de classes, mais la société de classes qui fait la “nécessité”, ce n’est pas la possibilité de l’abondance pour tous qui autorise le communisme, mais la production du communisme qui définit non quantitativement mais socialement l’abondance, en faisant de la production des rapports entre individus en tant qu’individus le moyen et la fin de toute activité en dépassant les catégories de l’avoir. Donc en dépassant immédiatement les notions de travail nécessaire et de surtravail.

La question des origines de la société de classes relève d’une pensée mythique qui ayant posé une nature humaine abstraite, en réalité l’individu de la société bourgeoise et parfois même l’individu imaginé du communisme, cherche à savoir pourquoi cet homme a produit l’aliénation, c’est-à-dire se demande pourquoi il y a eu de l’histoire et cherche à prouver sa nécessité. Cette démarche ne peut alors connaître comme point de départ que ce qui est posé comme le contraire de l’homme, de l’histoire : la nature, la nécessité naturelle. L’homme d’un côté (avec son essence personnelle d’être générique), la nature de l’autre, l’histoire peut alors commencer comme une ontogenèse. Ce n’est même pas de la philosophie, mais un récit mythique (cf. Bruno Astarian, ’Le dépassement du travail’- à paraître - Ed Senonevero, BP 2362, 13218 Marseille Cedex O2).

C’est la division de la société en classes qui crée la notion historique et non pas naturelle de nécessité ou de pénurie, par rapport chaque fois à une époque historique particulière et non par rapport à des besoins humains indéfinissables en tant que tels (tout autant que leur satisfaction). C’est, avant le capital, ces sociétés de classes qui préservent leur reproduction par la consomption ostentatoire de la richesse ou son ensevelissement (au sens propre), ou en dépenses effarentes du temps de travail global de la société dans des entreprises pharaoniques. C’est dans des rapports de classes que le travail crée d’un côté la misère pour lui-même, la pénurie, la nécessité, et la richesse face à lui. Ce ne sont pas la misère, la pénurie ou la nécessité qui préexistent et produisent les rapports de classes.

Si nous admettions que la pénurie est à l’origine des sociétés de classes, ou la nécessité de socialiser la nature par le travail humain au travers de la contrainte au surtravail qui, faisant de cette nature la propriété d’un autre homme face au travailleur, lui confère un statut social ( ce qui est une autre façon de poser le développement des forces productives comme une nécessité inhérente à la nature humaine, une tendance parcourant l’histoire), il nous faudrait admettre une situation pour le moins paradoxale, pour ne pas dire impossible. Le comble de la nécessité serait la situation où le travail nécessaire au producteur et à sa famille, ou à n’importe quelle communauté de producteurs, absorbe tout son temps disponible, où trouverait-il le moyen de travailler gratuitement pour autrui ? Sans un certain degré de productivité du travail, point de temps disponible, point de surtravail, point de capitalistes, mais aussi point d’esclavagistes, points de seigneurs féodaux. Pour voir apparaître une société de classes, il faut donc déjà que la “pénurie” et la “nécéssité” naturelle aient déjà été surmontées, elles ne sont donc pas à l’origine de cette division (si l’on veut parler comme dans les mythes). Ce n’est qu’à partir du moment où le travail a acquis une “certaine” productivité que peut apparaître la société de classes, mais il ne s’agit pas d’une qualité occulte du travail qui le pousserait toujours à accroitre sa productivité, une productivité innée. Cette capacité à s’élever au dessus du travail nécessaire et donc à produire un surtravail, cette “certaine” productivité, n’est pas elle-même un critère quantitatif, une sorte de degré à atteindre sur une échelle de la productivité du travail, elle est déterminée par le caractère individuel et social du travail. La non-coïncidence de l’activité individuelle et de l’activité de la communauté n’a pas à être expliquée, sinon à considérer le communisme comme l’état normal de l’humanité, elle est la contrainte réelle, sociale, à la croissance de la productivité du travail. Cette capacité à s’élever au dessus du travail nécessaire est donc déterminée par cette non-coïncidence, par le caractère individuel et social du travail, par la division sociale du travail qui en résulte, c’est-à-dire par la capacité d’une fraction de la société investie de la reproduction sociale du travail de la collectivité (appropriation des conditions naturelles générales, défense vis-à-vis d’autres communautés...) de produire les notions même de travail nécessaire et de surtravail et de les fixer quantitativement. “Le travail doit donc posséder un certain degré de productivité avant qu’il puisse être prolongé au-delà du temps nécessaire au producteur pour se procurer son entretien ; mais ce n’est jamais cette productivité, quel qu’en soit le degré qui est la cause de la plus-value. Cette cause c’est toujours le surtravail, quel que soit le mode de l’arracher” (Marx, “Le Capital”, t 2, p 189). Il ne suffit pas de dire que la productivité du travail est la cause du surtravail, il ne s’agit pas d’une qualité occulte, inhérente, comme un germe existant dans le travail, pour que de celle-ci (la productivité) on passe à celui-là (le surtravail), encore faut-il que la division de la société soit déjà suffisamment avancée pour que le travail du producteur se scinde en travail nécessaire et surtravail. “..., alors et seulement alors, se produisent les conditions où le surtravail de l’un peut devenir une source de vie pour l’autre, et cela n’a jamais lieu sans l’aide de la force qui soumet l’un à l’autre.” (d°, p 185). Il faut donc que déjà la division de la société soit avancée, que déjà le travail de chacun en tant qu’individuel et social soit scindé, qu’en tant que travail social il ait acquis une forme séparée du travailleur individuel. Mais cette séparation n’a pas d’origine, ni conceptuelle, ni historique (chronologique), la recherche de l’origine consiste toujours à poser une réalité une, non encore déjà divisée. C’est-à-dire à chercher non une compréhension de l’histoire, mais quelque chose d’avant l’histoire, qu’on considère ce quelque chose comme une abstraction ou comme une réalité historique ; il ne reste plus alors qu’à convertir chaque fait historique, chaque période dans la formule originelle choisie. “Monsieur Lange a, en effet, fait une découverte. Toute l’histoire doit être subordonnée à une seule grande loi de la nature. Cette loi de la nature, c’est la phrase (l’expression de Darwin ainsi employée devient une simple phrase) struggle for life, la lutte pour l’existence et, le contenu de cette phrase, c’est la loi malthusienne de la population ou rather (plutôt) de la surpopulation. Au lieu donc d’analyser le struggle for life tel qu’il se manifeste historiquement dans diverses formes sociales déterminées, il suffit de convertir chaque lutte concrète dans la phrase struggle for life et cette phrase elle-même, dans la fantaisie malthusienne sur la population. Reconnaissons que c’est là une méthode très pénétrante...” (Marx, “Lettres à Kugelmann” –juin 1870-, Ed Anthropos, p 147).

Si le communisme résoud et dépasse cette division du travail comme activité individuelle et sociale, et si toute l’histoire passée comme histoire de la lutte de classes est l’histoire de cette division, ce n’est pas pour autant qu’elle devrait aboutir à ce dépassement, ni que cette histoire se scinde à l’intérieur d’elle-même : en elle-même comme principe (la socialisation de la nature ou le développement des forces productives) ou abstraction, et en elle-même comme histoire concrète. Cette division n’est pas la raison d’être de sa propre histoire, ce qui signifie qu’elle ne porte pas son dépassement en elle-même comme une qualitée cachée qu’elle déploit comme histoire jusqu’au communisme. Au développement historique on donne alors quelque chose de mystérieux en essayant paradoxalement de l’expliquer, d’en rendre compte, par le déploiement d’une qualité “cachée’, d’une potentialité originelle. Ce n’est pas la nature du travail ou une contrainte au développement des forces productives qui produisent, qui sont le principe de la division de la société, mais c’est la division de la société que nous avons d’entrée et de laquelle nous partons. Donnée sous sa forme la plus générale, cette division n’est elle-même qu’une de ces généralités, dont Marx nous dit, dans “l’Introduction de 1857”, qu’elles ne servent qu’à éviter la répétition, ce n’est que le travail de conceptualisation qui dépasse ces généralités par l’appropriation de l’ensemble de leurs déterminations, qui produit les concepts comme concret pensé, c’est-à-dire comme les formes historiques déterminées de cette division.

La suite du texte de PI introduit une distinction assez spécieuse entre temps de travail nécessaire dans le procès de production et dans le procès général de reproduction de la société. Distinction spécieuse quand on cherche non pas à en faire des caractéristiques d’une période du mode de production capitaliste, mais quand on cherche à les quantifier. Pour PI, au XIX°s, les progrès de la productivité auraient permis un abaissement du temps de travail dans les deux domaines. Au XX°s, le temps de travail aurait continué à chuter dans le procès de production, mais son augmentation dans le procès de reproduction aurait plus que compensé cette diminution de par les prélèvements de l’Etat sur la plus-value pour assurer le maintien de l’ordre social : “Cet accroissement considérable du temps de travail nécessaire au maintien de l’ordre social capitaliste (...) a empêché toute réduction substantielle du temps de travail de la classe ouvrière au cours de ce siècle en dépit des énormes gains de productivité du travail.” (p 14-15).

Il faudrait simplement rappeler que si le capital abaisse le temps de travail nécessaire, ce n’est pas pour le transformer en temps libre pour l’ouvrier, il s’ensuit que la réduction du temps de travail ne peut être retenue comme un critère de phase “ascendante” ou “décadente” du capitalisme.. Même si les dépenses improductives, consommatrices de plus-value, n’avaient pas augmentée, la réduction du temps de travail nécessaire n’implique aucune nécessité à se traduire en une baisse du temps de travail. Le “compromis” au XX°s s’est déroulé autrement, a eu un autre contenu, hors mis la baisse tout de même importante du temps de travail liée aux modalités et à l’intensité du travail concret. Le “compromis” s’est effectué sur ce qu’on appelle couramment “l’augmentation du niveau de vie” et qui n’est que la modification des normes de consommation quand la reproduction de la force de travail est intégrée dans le cycle propre du capital (la petite circulation). Ensuite, là où les critères quantitatifs manquent c’est pour définir si : temps de travail nécessaire + ponction improductive pour la reproduction de la société au XIX°s < temps de travail nécessaire + ponction improductive au XX°s. En admettant qu’au XX°s le premier baisse et que la seconde augmente, pour dire qu’il y a “décadence”, il faudrait que la somme des deux soit supérieure à la somme des deux au XIX°s, en effet à cette seule condition la masse de la plus-value destinée à l’investissement sera, proportionnellement au travail nécessaire et à la masse de la plus-value consommée improductivement, inférieure à ce qu’elle pouvait être au XIX°s. C’est là le seul critère, les conséquences, pour l’ouvrier, de la réduction du temps de travail nécessaire ne pouvant absolument pas être prises comme étalon.

La croissance du travail improductif est incluse dans le passage de la production de plus-value sous forme absolue à la production de plus-value sous forme relative, ce dont le texte de PI, dans sa comparaison strictement quantitative (bien que sans critère, ni étalon), ne tient absolument pas compte. Ce passage bouleverse tous les rapports de production. C’est l’intégration de la reproduction tant immédiate que sociale et générationnelle de la force de travail dans le capital, c’est également l’intégration de la circulation de l’argent et des marchandises dans le procès du capital. Il faudrait pour effectuer la comparaison entre les deux périodes introduire le temps de travail de la société qui, au XIX°s, échappe à la circulation du capital et donc n’est pas source de plus-value pour lui. Il faudrait également, au XX°s, introduire la science comme force productive à la fois immédiate et comme dépense improductive en tant que généralisation de l’enseignement. On s’aperçoit finalement que l’établissement de critères quantitatifs de comparaison relève au mieux de l’utopie, au pire du bricolage.

Le texte de PI conclut que “ce progrès de la productivité est anihilé par la préservation de l’ordre capitaliste, qui démontre ainsi son caractère réactionnaire à notre époque. (...) Ce développement cesse donc de constituer une justification historique pour le maintien du capital.” Le développement des forces productives ne constitue pas une justification historique du capital, ni son ralentissement une démonstration de son caractère réactionnaire. La “justification” ou signification historique du capital ne réside pas dans le développement des forces productives pris en lui-même, mais dans ce que ce développement suppose comme capacité de la part du capital à supprimer le temps de travail comme source et mesure de la richesse sociale. C’est-à-dire que la signification historique du capital réside dans la capacité de ce développement d’être pour le capital une réponse adéquate à la contradiction qui l’oppose au prolétariat. En cela, plus il réussit dans ce développement, plus il préserve “l’ordre capitaliste”, plus il se justifie historiquement lui-même contre le communisme. Le développement des forces productives n’est pas un cours objectif que le capital encourage à une certaine période et freine à une autre, ce développement est toujours qualitativement défini, non seulement dans la forme même de ces forces productives, mais en lui-même comme suppression du travail. Ce progrès de la productivité est toujours “réactionnaire”, “contre-révolutionnaire”, il est toujours “la justification du capitalisme”, il ne devient pas ainsi au XX°s. Toujours “réactionnaire”, et toujours la signification et la justification historique du capital, non pas par rapport à un cours général de l’histoire dans lequel il faudrait se justifier en développant les forces productives, mais par rapport au prolétariat, c’est-à-dire contre lui.

Que de nos jours, “la préservation de l’ordre capitaliste” anihile les progrès de la productivité n’est absolument pas certain. De quoi s’agit-il (cela n’est jamais précisé dans le texte) ? L’armée, la police, le welfare, les services, la circulation...? Les services, les frais de la circulation, se développent avec la masse de la production, cependant la plus-value ne croît pas proportionnellement à cette masse, il s’ensuit que services, frais de circulation, peuvent croître proportionnellement plus vite que la plus-value et donc la grever de façon croissante. Cependant, c’est actuellement dans ces secteurs que les économies en temps de travail et en valeur de la force de travail sont les plus importantes. Le welfare n’est pas pour l’essentiel une ponction sur la plus-value, mais un salaire différé, c’est la valeur de la force de travail dans sa reproduction sociale qui est en jeu. Actuellement, cette partie de la valeur de la force de travail est violemment attaquée, ce qui accroît absolument la plus-value. Est-ce que les dépenses pour l’armée, la police, sont proportionnellement croissante, ce n’est pas évident.

En fait, le texte extrapole la situation de crise de la fin des années 60 / début des années 70 (avec ses caractéristiques spécifiques à une phase historique du capital en subsomption réelle) en une tendance inhérente au mode de production capitaliste. Il est exact, et c’est une tendance historique, que l’extraction de plus-value relative détermine une croissance des dépenses improductives, mais aucune loi ne détermine que cette croissance anihile celle de la plus-value. D’une tendance de fond du capitalisme qui, dans une période de crise, révèle le ralentissement des gains de productivité, le texte fait la cause elle-même de ce ralentissement et même de leur disparition. Tout cela parce que le texte doit conserver la coupure fondamentale entre le développement des forces productives, posé comme une fatalité objective, un cours aveugle de l’humanité s’arrachant à la nécessité, et les rapports sociaux dans lesquels se développent ces forces productives.

Nous poursuivons ces notes critiques sur l’objectivisme et la théorie de la décadence avec un commentaire de l’article suivant du même n° de PI (p 16) qui est un compte rendu du livre de Claude Bitot : “Le communisme n’a pas encore commencé” (Ed Spartacus, 8 impasse Crozatier, 75012, Paris).

Pour Bitot, jusqu’en 1914, “les conditions objectives” ne sont pas encore mûres pour la révolution socialiste, ensuite au cours du XX°s, l’absence de révolution est due à l’immaturité de ces conditions objectives, cela jusqu’à la “crise irréversible” des années 70. Nous trouvons là toute la problématique de base de l’objectivisme : séparation entre conditions de la révolution et nature révolutionnaire du prolétariat, absence de définition de la contradiction entre prolétariat et capital et de compréhension du cours du mode de production comme mouvement de cette contradiction, absence d’une historicisation de la révolution et du communisme ; l’impossibilité de la révolution posée comme par rapport à une norme de la révolution.

Pour PI : absence de révolution due à l’immaturité des conditions subjectives, avec “la décadence” (depuis les années 20) tout est objectivement là. Le point de vue est inverse mais la problématique est la même.

A partir de là, l’opposition entre les deux se développe sur quelques points historiques. Sur l’analyse des deux guerres mondiales. Pour PI : moments de crise du système devenu une entrave au développement de l’humanité (lire forces productives). Pour Bitot : des moments de crise de croissance du système. Ce qui a pour conséquence que, pour Bitot, qui rejete la notion de décadence, la révolution russe était volontariste et utopique.

Nous nous occuperons plutôt de la critique des positions de PI dans la mesure où tout naturellement elles sont les plus développées dans cet article de leur revue.

La notion de décadence que défend PI n’est là que pour politiquement perpétuer les formes programmatiques de la révolution. La subsomption réelle du travail sous le capital (le mode de production spécifiquement capitaliste) n’est pas une vraie restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital, elle n’est qu’une incongruïté puisque, pour la révolution, tout est déjà là. Cependant, dans la mesure où il continue à se passer quelque chose, ce quelque chose sera appelé “décadence”. La “justification économique” que nous avons abordée auparavant, ne vient alors qu’a posteriori et peut prendre toutes sortes de formes, avec toutes sortes de fioritures ou d’enjolivements.

Pour PI, s’il n’y a pas eu encore révolution, c’est qu’il y aurait un décalage entre la maturité des conditions objectives et celle des conditions subjectives, car dans la révolution communiste, pour la première fois, le facteur subjectif est déterminant dans une révolution historique. Tant que la révolution n’a pas lieu, le capitalisme continue à développer les forces productives, la “décadence” ne peut être totalement définie par des critères quantitatifs (il serait plus exact de dire que ce sont les forces productives elles-mêmes qui ne peuvent être quantitativement définies). “Ce qui nous paraît déterminant c’est le fait que, depuis le début de ce siècle, le développement des forces productives ne peut pas être caractérisé de façon unilatérale comme un progrès pour l’humanité.(...) la production est consacrée à des marchandises inutiles (...) voire potentiellement destructrices de l’humanité (...) le développement des forces productives va de pair avec la misère (...) ce tournant date du début du siècle.” (p 17)

Est-ce que ce n’était pas déjà le cas au XIX°s ? De toute façon le problème n’est pas là. C’est toute la problématique de PI qui consiste à placer le mode de production capitaliste sur une ligne de progrès. Il s’y conforme puis s’y oppose, mais il y a au-delà du cours du mode de production une sorte de tendance neutre. Quels sont les critères du progrès pour l’humanité ? Le capitalisme a toujours développé les forces productives au travers de crises et de guerres, la même contrainte qui le pousse à augmenter la productivité produit les crises et les guerres. Richesse d’un côté, misère de l’autre, telle a toujours été la loi de l’accumulation capitaliste. Le capitalisme n’est pas l’enveloppe, à un moment donné, du progrès de l’humanité. Le capitalisme a-t-il pu jamais être considéré, même de façon unilatérale, comme assurant le progrès de l’humanité ? Cette position en arrive, en ce qui concerne le XIX°s, à donner raison aux prises de positions les plus réformistes de la social-démocratie. Ensuite, bien malin sera celui qui parviendra à distinguer les marchandises utiles des marchandises inutiles, entre vrais et faux besoins. Tout cela renvoie à une essence de l’homme.

A partir de cette base générale, fournie par leur compréhension de la “décadence”, PI critique l’analyse de la crise de 29 développée par Bitot. Pour Bitot, cette crise aurait été surmontée grâce au développement de la consommation des masses, compensé par des gains de productivité. La critique de PI est un peu rapide : “développer le pouvoir de consommation de la classe ouvrière en augmentant les salaires ne signifie rien d’autre qu’augmenter le travail payé (le salaire) au détriment du travail impayé (le profit). On voit mal comment cela pourrait résoudre la crise du profit.” (p 18) Ce qui n’est pas pris en compte par PI, c’est la hausse de la productivité qui permet l’augmentation simultanée des salaires et de la plus-value (le cas est envisagé par Marx dans “Le Capital”). A ce propos, l’erreur de l’école régulationniste est de définir cela comme un compromis et non pas en tant que passage à la subsomption réelle du travail sous le capital (plus-value relative) : intégration dans le capital de la reproduction de la force de travail, définition par le capital des normes de consommation, socialisation de la reproduction collective de la force de travail. Le capital ne partage pas avec la classe ouvrière les gains de productivité, il y a redéfinition conflictuelle dans la lutte des classes de la composante historique de la valeur de la force de travail.

Fondamentalement la vision de Bitot est plus “juste” que celle de PI, pour laquelle ce sont les grands travaux qui ont permis la relance de la machine économique. D’abord PI ne voit que l’aspect spectaculaire du New Deal, et laisse dans l’ombre l’énorme travail législatif sur la valeur, la reproduction de la force de travail, et sur les modalités de sa fixation. Ensuite, la relance du New Deal finalement échoue et ce ne sont que les transformations structurelles dans la définition de la valeur de la force de travail, dans l’après-guerre (c’est-à-dire après une énorme dévalorisation de capital) qui font réellement repartir la machine. PI confond mesures de relance et restructuration. De toute façon, de par sa problématique de base, PI est incapable d’approcher la notion de restructuration. Pour eux, le cycle du capital depuis le débur du XX°s est marqué par le retour “crise - guerre - révolution”. La restructuration ne pourrait être qu’un retour à l’identique, retour du même. C’est tout de même extraordinaire de faire passer à la trappe la subsomption réelle du travail sous le capital, ça laisse rêveur.

Page 18, PI en vient à critiquer la conception de la crise actuelle selon Bitot. Pour ce dernier, il s’agit d’une crise de la rentabilité, car l’augmentation de la productivité n’est plus suffisante pour compenser les augmentations de salaires (Guillaume Duval dans ’L’entreprise efficace’ - ed Syros - montre exactement le contraire de façon assez convaincante). PI répond que ce ne peut pas être alors la crise finale. En effet, il n’y aurait qu’à faire pression sur les salaires et sur l’emploi. Ce qui est exact, et ce que fait la bourgeoisie. Mais, PI ne dit pas en quoi, pour eux, la crise est finale, si ce n’est de répéter que depuis le début du siècle la crise est finale et que l’on attend la maturation du facteur subjectif.

Aucune crise n’est en soi, dans ses “termes économiques”, crise finale.La vraie question est : quels sont, dans cette crise, la structure et le contenu historiques de la contradiction entre le prolétariat et le capital, en sachant parfaitement que les axes selon lesquels, pour chaque crise, se module la baisse du taux de profit appartiennent à et définissent cette structuration de la contradiction. En fait, la crise n’est jamais stricto-sensu crise économique. L’économie est simultanément une abstraction nécessaire de l’analyse de la lutte de classes et une réalité de celle-ci comme action de la bourgeoisie : ramener la reproduction du capital et la situation réciproque des classes dans cette reproduction à leur apparence de destin dans l’auto-présupposition du capital. Un énorme travail à accomplir serait de définir les axes selon lesquels se module la baisse tendancielle du taux de profit dans la phase actuelle du mode de production capitaliste.

Dans la situation actuelle, PI se trouve bien embêté pour définir le cours à la guerre, nécessaire à leur vision répétitive du cycle : “crise - guerre - reconstruction”. D’une part, c’est étonnant, ils n’évoquent pas la multiplicité et la continuité des états de guerre depuis 1945, ainsi que la dévalorisation de capital qu’ont constitué pour les Etats-Unis et l’URSS, la course aux armements et la conquête de l’espace. D’autre part, pour sauver la perspective, ils font comme si la guerre avait eu lieu : “Les Etats-Unis ont pu, en conséquence, établir leur hégémonie sur l’ensemble de la planète sans devoir s’engager dans une guerre.” (p 19). C’est oublier que ce qui compte dans une guerre, tout autant que son résultat, c’est elle-même comme destruction-dévalorisation, surtout lorsque l’on défend une théorie dont une détermination essentielle est le cycle “crise - guerre- reconstruction”. Il est peut -être possible de considérer la dévalorisation de capital dans l’ex-URSS et dans les pays de l’Est comme un succédané ou un équivalent de cette destruction guerrière. D’autant plus que cette dévalorisation a été sciemment programmée et imposée depuis le début des années 1990, au travers d’une politique européenne et américaine empêchant les capitaux de ces zones d’utiliser les quelques avantages comparatifs dont ils pouvaient disposer.

Enfin la critique du livre de Bitot aborde la vague révolutionnaire 1917 - 1923. Selon PI, Bitot qualifie la prise du pouvoir par le prolétariat de volontariste et d’utopique. “Alors, que fallait-il faire en Russie ?”, demande PI, qualifiant la position de Bitot (non sans raison) de “tentative de rationalisation a posteriori” de l’échec de la vague révolutionnaire du début du siècle. Pour PI, les conditions rendant possible la révolution étaient réunies au niveau international. En témoigne la succession des mouvements insurrectionnels des différents pays. Pour Bitot, la révolution était utopique car le capital était en pleine phase d’expansion. Inversement, pour PI, la décadence avait commencé, mais, faiblesse numérique, idéologie bourgeoise, division entre vainqueurs et vaincus, manque d’expérience du prolétariat, rendaient la défaite très probable.

C’est ce que sont la révolution et le communisme qu’il faudrait historiciser. La véritable question est de définir quelle était la nature de la révolution communiste dans cette vague de 17 - 23 : le programmatisme, mais le programmatisme dans la période du passage à la subsomption réelle du travail sous le capital (cf tout le dossier sur l’Ultra-Gauche dans TC 14). La défaite exprime les limites de la révolution et la restructuration du capital sur ces limites contre la révolution. Que ce soit PI ou Bitot, il est toujours étonnant de voir juxtaposer, dans ce type d’analyse, d’une part un capital qui, lui, a une histoire, évolue, modifie ses modes de valorisation, et d’autre part un prolétariat et une révolution qui, eux, demeurent invariant dans leur contradiction avec le capital. Quant à l’histoire de la contradiction, elle n’existe pas, dans la mesure où elle n’est comprise que comme rencontre de deux substances définies préalablement à leur rencontre.

C’est la révolution comme affirmation du travail, érection du prolétariat en classe dominante, en pôle absolu de la société, comme nécessité d’une période de transition, comme développement du travail productif et domination de la loi de la valeur, qui constitue cette vague révolutionnaire, en définit par là-même les limites, sa nature programmatique donc, et est défaite dans la restructuration du capital (et non la ’reconstruction’).

PI a raison de critiquer l’hyper-déterminisme de Bitot, en ce qu’il transforme le cours de la révolution en un processus d’auto-destruction du capital, que le prolétariat ne vient que mener à terme en tant que classe souffrante. Bitot confirme cela par son attente de la venue d’une situation de paupérisation absolue de la classe, telle qu’elle ne pourra que réagir. Pour quoi faire ? Pourquoi cette réaction peut être productrice du communisme ? La liaison capitalisme - prolétariat - cours de la lutte de classes - révolution - communisme, n’est à aucun moment théoriquement tenue par Bitot. A l’inverse, l’attente de la conscience de classe par PI, laisse songeur. La vision abstraite de Bitot, purement économique et objectiviste, déterminant l’existence d’une crise économique finale du capitalisme, laisse naturellement de côté la compréhension de l’histoire du mode de production capitaliste comme contradiction entre le prolétariat et le capital, comme produisant et définissant en tant que lutte de classes son dépassement et son contenu. Mais on peut être sceptique sur la capacité de PI, comme ils l’envisagent, de produire une “théorie marxiste” du capitalisme au XX°s, en utilisant le concept de “passage de la domination formelle à la domination réelle”. Leur problématique de “l’ascendence / décadence” leur interdit toute approche réellement historique (l’activité des hommes comme productrice de nouveau), et la possibilité de produire des concepts comme ceux de restructuration ou de cycle de luttes. En sclérosant le programmatisme comme forme définitive de la révolution, il leur est interdit de pouvoir produire une histoire de la contradiction entre le prolétariat et le capital, ce que ne peut qu’être une “théorie marxiste” du capitalisme au XX°s.

Le dernier texte de ce n° 29 de “Perspective Internationaliste”, sur lequel portent ces notes critiques est une réponse à Théo Sander (p 21) sur “L’économie dans la révolution russe”. Nous tâcherons de demeurer sur les axes critiques de la “décadence” et de l’objectivisme.

PI affirme son accord avec la déclaration de Sander selon laquelle : “Des révolutionnaires plus clairs (que les Bolchéviques après la prise du pouvoir) auraient eu le mérite de ne pas caractériser leur gestion économique de “socialiste”. Cela aurait permis d’éviter au monde une grande partie de confusions et de mystifications”. En dehors du caractère idéaliste, proprement sidérant, d’une telle affirmation, elle appelle d’emblée deux remarques. Premièrement, cela n’aurait rien permis du tout, l’aurait-il qualifiée en toutes lettres de “capitaliste”, on aurait proclamé que “ce” capitalisme, c’était le procès même de la révolution, car un capitalisme soumis à la direction du parti communiste, et par là le socialisme en actes posé comme nécessité et potentialité (cf Bordiga). Deuxièmement, une lecture sérieuse montrerait que l’auto-caractérisation de leur gestion par les Bolchéviques n’est pas aussi évidente que le déclare Sander. Il n’y a qu’à lire tous les écrits de Bordiga sur la question. Il faut un décryptage attentif des oeuvres de Lénine pour pouvoir réfuter la démonstration de Bordiga (selon lequel, après 17, les Bolchéviques n’auraient rien prétendu d’autre que de développer le capitalisme - nous ne nous occupons pas ici de sa croyance en la possibilité d’un pouvoir communiste sur des rapports de production capitalistes), autrement qu’en sortant quelques citations. Il faut surtout replacer cette caractérisation dans le contexte très rapidement changeant des luttes de classes en Russie après 17 : prolétariat / technocratie et bureaucratie tzaristes / propriétaires fonciers / bougeoisie industrielle : bourgeoisie liée à l’ancien pouvoir...), et de l’affrontement entre la Russie et les autres puissances capitalistes.

Lire Lénine est passionant, il dit toujours franchement ce qu’il fait. On y voit comment de façon logique, immanente et implacable, le programmatisme transcroît en (devient) gestion du capital et se renverse en contre-révolution, contre l’affirmation autonome de la classe qui est sa raison d’être elle-même. On voit comment il se dédouble en cette affirmation autonome et en cette gestion du capital jusqu’à la contradiction et l’affrontement entre ses deux termes et leur polarisation en forces historiques distinctes. On passe du réformisme interne au développement du capital comme montée en puissance de la classe, à la prise en charge de ce développement capitaliste comme construction des bases du socialisme. Pour Lénine, la coupure entre ces deux fonctions du réformisme est essentielle, fondatrice. Il est vain de chercher ce qui oppose Lénine au programmatisme classique, c’est dans ce type de travail et de critique qu’a longtemps “patiné” l’Ultra-gauche, sans pouvoir reconnaître qu’il s’agit d’un développement nécessaire du programmatisme, de son impossibilité interne (impossibilité de l’affirmation du prolétariat) ; la vision révolutionnaire de Lénine par rapport au réformisme classique de la Seconde Internationale, et qui le fonde à opposer la construction des bases du socialisme par le prolétariat à la simple participation ou encouragement à ce développement capitaliste, c’est sa façon de poser le parallélisme entre révolution bougeoise et révolution prolétarienne. Dans la révolution prolétarienne, le prolétariat n’a pu antérieurement développer dans l’ancienne société la base de sa domination, mais il est lui-même cette base. Cela, non seulement en tant que nombre, affirmation de lui-même, mais aussi parce qu’il représente, dans ses conditions d’existence, tous les acquis de la période antérieure de l’histoire : développement des forces productives, discipline, organisation, centralisation de la production, grande industrie, travail forcé et gratuit (travail gratuit dont Lénine fait, dans ses déclarations sur les “Dimanches communistes”, le plus grand cas : “la seule manifestation du communisme dans la révolution russe”).

Ainsi pour PI, reprenant Sander, “l’échec” de la révolution russe ne tient pas à la nature même de la révolution, telle qu’elle se présentait au XIX° et au début du XX°, jusque dans la période 17 - 23, mais aux “erreurs du jeune parti bolchévique”, encore influencé par la social-démocratie. C’est tout de même un peu léger. Cette “jeunesse” leur aurait fait privilégier les “tâches immédiates” aux “perspectives historiques globales”, ah ! l’aveuglement et l’emportement de la jeunesse. Préférant les “tâches immédiates”, ils auraient posé les bases du capitalisme d’Etat au lieu de celles du socialisme, en “maintenant les structures existantes”. (p 22). Quel malheur que Lénine n’ait eu la clairvoyance rassie de Sander !

Dans la question des erreurs des bolchéviques, tout comme dans la question de savoir si la bureaucratie est une classe (ce que PI reconnaît), ce qui est en jeu c’est toujours la conception de la révolution. Si les bolchéviques ont commis des “erreurs de jeunesse” (ou si la bureaucratie n’est pas une classe), cela signifie qu’il peut y avoir une période de transition, que l’on peut envisager un développement ouvrier des catégories du capital dans le “sens global historique de leur disparition”, et même du capital : accumulation, plus-value, salariat. la bureaucratie (non-classe), les erreurs, ne serait alors qu’une monstrueuse déviation de cette possibilité pour la classe ouvrière de maîtriser le capital. En revanche, si la bureaucratie est une classe, et si les “erreurs” n’en sont pas, mais sont le développement implacable de la révolution programmatique, cela signifie qu’il n’y a pas de période de transition possible, qu’il y a impossibilité pour la classe ouvrière de maîtriser une période de développement sur la base des catégories du capital, car cela signifie que ces catégories produisent forcément d’elles-mêmes la scission de la société en classes distinctes.

Toute l’argumentation de PI est bâtie sur le modèle : les Bolchéviques ont eu tort, ils ont choisi les mauvaises positions. Jamais n’est soulevé le pourquoi de ce “choix”, et surtout du fait qu’ils furent les seuls, avec leur choix (et leurs “erreurs”), à pouvoir prendre la direction du mouvement révolutionnaire et de le représenter en le faisant accoucher de sa contre-révolution.. La critique demeure une critique idéologique.

Pour maintenir maintenant la nécessité de la période de transition, PI s’appuie sur le niveau de développement capitaliste au moment de la révolution à venir. Pour Sander, selon PI, la période de transition serait escamotée dans la mesure où le problème ne consistera qu’en une “réorientation des forces productives”. “Sander nous présente un capitalisme qui serait un fruit mûr prêt à être cueilli. Malgré le développement énorme des forces productives, le capitalisme décadent a créé une pénurie relative ainsi qu’une situation de déséquilibre telles dans la gestion de l’environnement et des richesses naturelles, que la révolution future aura probablement bien plus à faire qu’à simplement “réorienter” la production. “(p 23)

La question de la période de transition s’articule ici avec celles de la décadence, du développement des forces productives et de la satisfaction des besoins humains. La révolution bouleverse cet ordre quantitatif des critères. Si l’on s’en tient, en ce qui concerne les besoins humains, au seul critère quantifiable, c’est-à-dire le nombre de calories par jour nécessaires à un être humain, celui-ci peut être atteint partout dans le monde, dans la foulée de la révolution simplement par l’abolition des classes et l’extinction des conflits. La pensée de la période de transition fonctionne toujours à l’envers, elle pose le développement de la production (ou sa “réorientation”) comme le préalable à la suppression des classes et au développement de “l’abondance”, cette dernière étant toujours circonscrite par les normes posées dans la reproduction des rapports sociaux capitalistes. Ce sont les nouveaux rapports sociaux produits dans la révolution qui sont la définition même de “l’abondance”, si l’on veut continuer à employer le terme. Elle est définie par ce que signifie produire, par ce que l’on produit, et non par la quantité de ce que l’on produit, tout comme dans le mode de production capitaliste, le principal résultat de la production est la société elle-même (il y a fort à parier que “l’abondance” dans le communisme sera assez sommaire au regard de critères capitalistes).

Dans le capital, la société, comme principal résultat de la production, est subsumée sous le pôle capital qui, comme rapport social, est nécessairement objet. Dans le mode de production capitaliste, l’objectivité est la forme à reproduire du rapport social fondamental qu’est le capital, face à la subjectivité de l’activité qui lui est soumise et qui en tant que telle est l’autre terme du mode de production ou du procès de production. L’abolition des classes signifie tout autant l’abolition de l’activité comme subjectivité, que de son produit comme objectivité face à elle. L’abondance que crée la révolution communiste n’est pas de l’ordre de l’avoir mais de l’être ensemble, de la communauté. Ce qui se produit dans le mouvement même de la révolution, c’est la désobjectivation pratique du monde.

Tous les problèmes que, pour PI, doit résoudre la période de transition, avant que l’on puisse accéder au communisme, sont bien réels et ne se resoudront pas d’un coup de baguette magique. Le communisme n’est pas la fin de l’histoire, il a des problèmes à résoudre hérités du mode de production capitaliste et peut-être même, en cette occasion de rupture avec toute l’histoire antérieure de l’aliénation, des problèmes hérités de mode de production antérieurs (la question mériterait d’être soulevée). Il posera lui-même ses propres problèmes, générera des antagonismes et des dynamiques, ces problèmes et cette dynamique relevant de la tension à l’autonomisation de la communauté dans la mesure où l’immédiateté sociale de l’individu est un ensemble de rapports et non une essence inhérente à chaque individu. Mais quels que soient ces problèmes, ceux dont il hérite ou les siens propres, il fonctionnera d’entrée sur ses propres bases, sinon il ne sera pas. Avec la révolution, c’est toute détermination sociale préalable comme contrainte à reproduire (l’appartenance de classe) qui est abolie, c’est toute présupposition antérieure à reproduire, antérieure aux rapports que les individus, en tant qu’individus, définissent entre eux, en même temps qu’ils définissent leurs besoins, la satisfaction de ceux-ci et les modalités de cette satisfaction.

Dans la démarche de PI, la véritable raison du maintien de la perspective de la période de transition, ne s’enracine pas dans les problèmes à résoudre après la révolution, mais dans la conception même de la révolution qui demeure celle de l’affirmation de la classe, de la libération du travail et des forces productives. Il faudrait, une fois ainsi posée la révolution, résoudre les problèmes que le capitalisme avait laissés en suspend, car on a posé comme fondement que la révolution était libération de quelque chose bridé dans le capitalisme. Une fois débridé, ce quelque chose (travail, forces productives) doit donc, “dans un premier temps”, accomplir ce qui lui était interdit. On ne peut alors qu’avoir, “dans un premier temps” (mais on ne voit pas comment on passera au deuxième temps), à résoudre les problèmes laissés en suspend par le capitalisme. En fait, la plupart des questions envisagées comme à résoudre dans la période de transition ne sont rien d’autre que les “mesures communistes” (cf TC3) que les prolétaires révolutionnaires devront prendre dans le cours de la révolution, en ce que cette dernière n’est pas le communisme contre le capital, mais la production du communisme médiée par son opposition réelle, empirique, et même tactique dans la révolution, au capital.