« ’Moi, je suis des Bellons !’
Mon père lui demanda le sens de cette réponse. ’Ҫa veut dire que ces collines c’est le bien des gens d’ici. Ҫa fait qu’on n’est pas des braconniers !’ »
(Lili, in Marcel Pagnol, Le Château de ma mère)
(notes de lecture 2)
Marx : Le Capital, Livre I / huitième section
- {{}}L’accumulation primitive, (« le Capital », éd. sociales, t.3, p.153)
Chapitre XXVI Le secret de l’accumulation primitive
Chapitre XXVII L’expropriation de la population campagnarde
Chapitre XXVIII La législation sanguinaire contre les expropriés à partir de la fin du XV – Les lois sur les salaires
Chapitre XXIX La genèse du fermier capitaliste
Chapitre XXX, Ed. Soc t.3, p.187 : Contre coup de la révolution agricole sur l’industrie. Etablissement du marché intérieur pour le capital industriel.
Chapitre XXXI : La genèse du capitaliste industriel
- Marx : Le Capital, Livre III / sixième section
Chapitre XXXVII, éd. Sociales, t.8, pages 7 à 31 : La rente foncière. Considérations préliminaires
Chapitre XLVII, éd. Sociales, t.8, pages 164 à 193. : Genèse de La rente foncière capitaliste.
{{}}
- Marx : « Le Capital », Livre III, quatrième section
Chapitre XX. Aperçu historique sur le capital marchand, Ed. Soc, K. t.6, pages 332 à 345.
(Dans ces notes sur Aperçu historique sur le capital marchand, il y a une reprise des commentaires sur Hirsch et le chapitre sur « la séparation de l’Etat et la violence légitime » repris du livre sur l’Iran )
Huitième section
Marx, L’accumulation primitive,
Chap XXVI Le secret de l’accumulation primitive (« le Capital », éd. sociales, t.3, p.153)
154 « Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. Cette séparation se reproduit sur une échelle progressive (je souligne) [une remarque fondamentale pour comprendre l’histoire du MPC et de ses restructurations] dès que le système capitaliste s’est une fois établi ; mais comme celle-là forme la base de celui-ci, il ne saurait s’établir sans elle. »
[Cela ne concerne pas directement le sujet de la relation entre MPC et Etat-Nation (encore que …). Que signifie « Cette séparation se reproduit sur une échelle progressive dès que le système capitaliste s’est une fois établi » ? Cela peut signifier deux choses : soit, à partir d’un centre où le MPC est établi, son extension sur la planète ; soit, en même temps que son extension son approfondissement dans ce (ou ces) centre(s). La séparation n’est jamais achevée parce qu’elle crée elle-même (la séparation) de nouvelles attaches locales et configurations de la reproduction de la force de travail – ou même des modes de reproduction de la force de travail intégrés dans la reproduction propre du capital comme pôle - qui ne sont plus une relation aux moyens de production mais qui deviennent des obstacles à la « vérité du travailleur libre ». Le MPC recrée sans cesse le travailleur libre (quitte à le « libérer » là où il ne l’est pas).
155 « L’ordre économique capitaliste est sorti des entrailles de l’ordre économique féodal. La dissolution de l’un dégage les éléments constitutifs de l’autre. »
[Marx laisse ici toutes sortes d’interprétation possibles. Soit la transcroissance de l’un dans l’autre, soit : les éléments sont là, la question demeure alors de leur agencement pour former le nouveau mode de production, la « prise ». Les éléments ont pu se présenter à d’autres moments historiques, en d’autres lieux, sans faire système (Althusser). Là, il faut introduire l’Etat, c’est-à-dire la relation entre le pouvoir monarchique, impérial ou princier et les cités marchandes. Ce qui est spécifique à l’Europe occidentale (« mode de production tributaire périphérique » comme dirait Samir Amin), c’est, d’une part cette relation de collaboration entre les cités marchandes et le « pouvoir de contrainte » (voir Tilly, Contrainte et capital dans la formation de l’Europe 990-1990). Relation d’interdépendance qui n’existe ni en Chine, ni en Inde, ni à Byzance, ni dans l’Empire ottoman. D’autre part, une paysannerie expulsable du point de vue même de la classe? dominante sur cette paysannerie. Qu’une classe dominante ait intérêt à expulser ceux qui la font vivre est quelque chose d’absolument exceptionnel, il faut une conjoncture, c’est-à-dire la rencontre de plusieurs processus ayant eu leur trajectoire propre.
[A laisser ici et à reprendre également – remettre - dans « Théorie et idiots utiles »]
155 « Le mouvement historique (souligné dans le texte qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et la hiérarchie industrielle (c-à-d sortir de la réglementation des corporations, nda). » [On est toujours dans la problématique : tout est bon pourvu que cela aille dans le sens de l’Histoire]
155 « Quant aux capitalistes entrepreneurs, ces nouveaux potentats (…). Leur avènement se présente (…) comme le résultat d’une lutte victorieuse contre le pouvoir seigneurial, avec ses prérogatives révoltantes et contre le régime corporatif avec les entraves qu’il mettait au libre développement de la production et à la libre exploitation de l’homme par l’homme. » [Je souligne « révoltantes - vérifier la traduc -. « Révoltantes » vis-à-vis de quoi ? La nécessité de l’Histoire qui doit passer par le travailleur libre pour aboutir au communisme ? Il y a toujours chez Marx cette vision de l’Histoire nécessaire, mais les acteurs (ou les « sujets ») de cette Histoire n’ont rien à foutre de sa nécessité et de son devenir. La « théorie » sait qu’ils n’en ont rien à foutre, mais elle le sait et l’intègre comme sa propre légitimation : savoir la véritable destinée de ceux dont elle parle (« qu’importe ce que pense tout ou tel prolétaire », etc. Ste Famille). La « Théorie », telle qu’elle s’autonomise dans l’entre-deux-guerres, a sempre ragione, elle est, sous toutes formes de formulations adverses et chacune méprisante et orgueilleuses vis-à-vis des autres, le « sens de l’Histoire »]
155-156 « Mais les chevaliers d’industrie n’ont supplanté les chevaliers d’épée qu’en exploitant des événements qui n’étaient pas de leur propre fait. (…) …l’ère capitaliste ne date que du XVIe siècle. Partout où elle éclot, l’abolition du servage est depuis longtemps un fait accompli, et le règne des villes souveraines, cette gloire du moyen-âge, est déjà en pleine décadence. »
[Tout cela est très important en tant que chronologie et articulation entre féodalisme et capitalisme, ce ne sont pas des éléments du féodalisme qui se développent en capitalisme, mais toute la décomposition de tout le féodalisme qui produit les éléments du capitalisme, s’il y a articulation stricte comme le développe Marx précédemment, il n’y a pas transcroissance ou libération d’éléments emprisonnés dans le féodalisme, y compris les villes. Même les paysans « dépouillés de leurs moyens d’existence » sont « lancés à l’improviste (je souligne) sur le marché du travail »]
156 « Mais la base de toute cette évolution, c’est l’expropriation des cultivateurs. »
Marx termine ce chap introductif par une remarque importante pour le sujet : « Elle (l’expulsion des paysans) ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre. (…) Mais tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement, bien que selon le milieu il change de couleur locale (…) ou présente un caractère moins prononcé, ou suive un ordre de succession différent. » En note Marx expose le cas particulier de l’Italie.
[Il y a dans ces deux pages d’introduction une phrase étrange : « Mais les chevaliers d’industrie n’ont supplanté les chevaliers d’épée qu’en exploitant des événements qui n’étaient pas de leur propre fait (je souligne) » ; mais : « Quant aux capitalistes entrepreneurs, ces nouveaux potentats (…). Leur avènement se présente (…) comme le résultat d’une lutte victorieuse contre le pouvoir seigneurial, avec ses prérogatives révoltantes et contre le régime corporatif avec les entraves qu’il mettait au libre développement de la production et à la libre exploitation de l’homme par l’homme. ». Il semblerait donc que ces « chevaliers d’industrie » aient mené « de leur propre fait » une « lutte victorieuse ».]
Chapitre XXVII L’expropriation de la population campagnarde
157 En Angleterre au XIV et XV, des paysans libres cultivant leurs propres terres quels que fussent les titres féodaux.
158 « Dès que le servage eut donc disparu… » [Marx n’analyse pas cette disparition]
158 XV-XVI : le licenciement des suites seigneuriales lança « à l’improviste » (…) une masse de prolétaires. Le pouvoir royal, sorti lui-même du développement bourgeois, fut dans sa tendance à la souveraineté absolue, poussé à activer ce licenciement par des mesures violentes. [Genèse de l’Etat-nation centralisé et bourgeois]
Usurpation des biens communaux (…) chassant les paysans du sol (…) création d’un prolétariat bien plus considérable ce qui en Angleterre donna surtout lieu à ces actes de violence, ce fut l’épanouissement des manufactures de laine en Flandres et la hausse des prix de la laine qui en résulta (transformation des terres arables en pâturages).
Cette usurpation, écrit Marx, s’inscrit dans la lutte ouverte des grands seigneurs avec la royauté et le Parlement.
159 L’abîme qui sépare le XV du XVI, « la classe travailleuse fut précipité de son âge d’or dans son âge de fer ».
160 Henri VII (1489), le pouvoir royal réagit d’abord contre cette expropriation (puis Henri VIII). Mais ces lois restèrent sans effet (maintien de quelques acres autour du cottage jusqu’à Cromwell).
160 note 3 Les lois royales en vue de maintenir une bonne infanterie. Ne pas faire comme la France ou l’Italie « où il n’y a que des nobles et des paysans misérables à tel point que ces pays sont forcés d’employer pour leurs bataillons d’infanterie des bandes de mercenaires suisses ou autres ».
161 « Ce qu’il fallait à l’ordre de production capitaliste, c’était au contraire la condition servile des masses, leur transformation en mercenaires et la conversion de leurs moyens de travail en capital. »
Les fermiers s’allient aux landlords pour l’expulsion des paysans.
161 Spoliation des biens de l’Eglise : nouvelle impulsion à l’expropriation violente du peuple.
162 Loi sur les pauvres 1601 (Elisabeth Ier) loi d’assistance transformée en emprisonnement et travail forcé.
163 vers 1750, la yeomanry avait disparu.
163 « Laissant de côté les influences purement économiques qui préparaient l’expropriation des cultivateurs, nous ne nous occupons ici que des leviers appliqués pour en précipiter violemment la marche. » [l’Etat]
163 Sous la restauration des Stuart, les propriétaires fonciers vinrent à bout de commettre légalement une usurpation (…) ils abolirent la constitution féodale du sol (…) revendiquèrent à titre de propriété privée, dans le sens moderne, des biens possédés en vertu de titres féodaux. »
164 « Après la ’Glorieuse Révolution’, pillage en grand du domaine d’Etat, extorqué de vive force au roi parvenu (Guillaume d’Orange) (…) Les bourgeois capitalistes favorisèrent l’opération dans le but de faire de la terre un article de commerce, d’augmenter leur approvisionnement de prolétaires campagnards, d’étendre le champ de la grande agriculture, etc. Du reste la nouvelle aristocratie foncière était l’alliée naturelle de la nouvelle bancocratie, de la haute finance fraiche éclose et des gros manufacturiers, alors fauteurs du système protectionniste. »
« La propriété communale tout à fait distincte de la propriété publique dont nous venons de parler, était une vieille institution germanique restée en vigueur au milieu de la société féodale. » Empiètement violent sur les communs dès la fin XV.
165 Au XVIII, la loi devient l’instrument de spoliation :
- Les lois sur la clôture des terres, les propriétaires fonciers se font eux-mêmes cadeaux des biens communaux
- Les yeomen remplacés par des tenanciers dont le bail peut être résilié chaque année
- Vol des terres communales, pillage des domaines de l’Etat, tout cela enfle les grandes fermes. Souvent les fermiers s’arrogent les droits sur les communaux
- Transformer la population des campagnes en prolétariat disponible pour l’industrie [ce sont les diverses modalités et possibilités de cette transformation qui délimita les Etats dans le passage des formes médiévales du capitalisme au capitaliste industriel.]
167, note : « Le service militaire, qui a tant accéléré la ruine du plébéien romain, fut aussi le moyen principal dont se servit Charlemagne pour réduire à la condition de serfs les paysans libres d’Allemagne. » [voir Tilly]
170 « …le nouveau système de culture perfectionnée et de rentes grossissantes fait obtenir le plus grand produit net avec le moins de frais possible, et dans ce but on se débarrasse des colons devenus désormais inutiles » (David Buchanan – cité par Marx) [cf. Rey : la rente féodale œuvre d’elle-même à son dépassement]
173 note de Marx : « En Allemagne, c’est surtout après la Guerre de Trente ans (1618-1648) que les propriétaires nobles se mirent à exproprier leurs paysans de vive force. Ce procédé qui provoqua plus d’une révolte infestait principalement l’Allemagne orientale. Dans la plupart des provinces de la Prusse proprement dite, Frédéric II fut le premier à protéger les paysans contre ces entreprises. (…) Il avait besoin de soldats pour son armée et de contribuables pour son trésor. (…) il (le paysan) se trouverait hors d’état de payer les impôts directs à l’échéance, sans la filerie ; elle lui offre une ressource, en occupant utilement sa femme, ses enfants, ses servantes, ses valets, et lui-même. » [voir Tilly : Etat et capital ne marche pas toujours main dans la main dans la formation de l’Etat]
Chapitre XXVIII La législation sanguinaire contre les expropriés à partir de la fin du XV – Les lois sur les salaires.
175 La création du prolétariat sans feu ni lieu (…) allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes (…) ces hommes [ajoutons les femmes et les enfants] brusquement arrachés à leurs conditions de vie habituelle ne pouvaient se faire aussi subitement à la discipline du nouvel ordre social. »
[Le processus est long et très divers selon les régions (selon sa réussite il constitue l’Etat-nation) pour plier l’ex-paysan – qui longtemps se partage, lui et sa famille ente les diverses activités - à la discipline du travail industriel. Nous avons affaire à une conjoncture. Comment les divers éléments naissant de la disparition du féodalisme prennent pour former un nouveau système. Il n’y a pas de relations nécessaires entre l’expulsion des paysans et leur absorption par les manufactures (voir le « jeter à l’improviste » de Marx). On retrouve la question de l’Etat-nation : pas de relations nécessaires sur un territoire donné en train de se constituer comme « pouvoir exclusif », mais ce sont les manufactures de Flandres (et différemment l’Italie du Nord) qui incitent à l’expulsion des paysans. Il faut penser la constitution des Etats de façon simultanément complémentaire et conflictuelle à l’échelle de l’Europe occidentale et de ses relations coloniales. XVII – XVIII, les guerres européennes sont continuelles et ce sont des « guerres mondiales ».]
→ « Masse de mendiants, de vagabonds et de voleurs … législation sanguinaire contre le vagabondage … c’est ainsi que la population des campagnes, violemment expropriée et réduite au vagabondage , a été rompue à la discipline qu’exige le système du salariat … ».
[La création du prolétariat sans feu ni lieu est un problème constamment renouvelé du MPC. En ayant intégré dans la reproduction du capital la reproduction de la classe ouvrière, le MPC en a fait une classe qui a « un feu et un lieu » (non seulement de par son implantation dans les zones industrielles mais aussi de par son origine terrienne toujours de quelque part, y compris l’immigration). On comprend que la séparation de la force de travail et de ses moyens de production et de reproduction est un processus qui dans des circonstances historiquement et structurellement différentes quant-aux modalités de l’exploitation et de l’accumulation nécessite, pour lui-même, un renouvellement constant (immigration intérieure, extérieure et renouvellement). On peut également analyser l’évolution de l’urbanisme dans son agression (au-delà des profits fonciers immédiats) comme le processus constamment renouvelé de séparation (dans La Question du logement Engels passe complètement à côté de la question)]
Suite des mesures législatives XVI-XVII
178-179 « Ce n’est pas assez que d’un côté se présentent les conditions matérielles du travail, sous forme de capital, et de l’autre des hommes qui n’ont rien à vendre, sauf leur puissance de travail. Il ne suffit pas non plus qu’on les contraigne par la force à se vendre volontairement. Dans le progrès de la production capitaliste, il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs qui, grâce à l’éducation, la tradition, l’habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. Dès que ce mode de production a acquis un certain développement, son mécanisme brise toute résistance ; la présence constante d’une surpopulation relative maintient la loi de l’offre et de la demande de travail et, partant, le salaire dans des limites conformes aux besoins du capital, et la sourde pression des rapports économiques achève le despotisme du capitaliste sur le travailleur. Parfois on a encore recours à la contrainte, à l’emploi de la force brutale, mais ce n’est que par exception. Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l’action des lois naturelles de la société, c’est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production. Il en est autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste. La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l’intervention constante de l’Etat ; elle s’en sert pour régler le salaire, c’est-à-dire le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée de travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulue. C’est là un moment essentiel de l’accumulation primitive. » (Le Capital, éd. sociales, t.3, pp.178-179)
[Ce qu’expose Marx ici c’est la naissance de l’Etat capitaliste mais sa naissance implique son affermissement avec toutes ses institutions et ses organes. On peut relier cette citation à la suivante :
« Le mode de production capitaliste reproduit donc de lui-même la séparation entre travailleur et conditions du travail. Il reproduit et éternise par cela même les conditions qui forcent l’ouvrier à se vendre pour vivre. Ce n’est plus le hasard qui les place en face l’un de l’autre sur le marché comme vendeur et acheteur. C’est le double moulinet du procès lui-même, qui rejette toujours le premier sur le marché comme vendeur de sa force de travail et transforme son produit toujours en moyen d’achat pour le second. (…) Le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement marchandise, ni seulement plus-value ; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié. » (Le Capital, t. 3, pp. 19-20).
Mais ce procès d’autoprésupposition ne peut se dérouler sans l’Etat (pouvoir de classe et appareils d’Etat, Althusser) : l’administration derrière laquelle il y a toujours la contrainte, la violence et son monopole.
S’il est exact que le capital une fois constitué est un processus d’autoprésupposition, c’est-à-dire que le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité, comme reproduction, pérennise le rapport social entre capitaliste et salarié, il est également vrai que « chacun se reproduit lui-même en reproduisant l’autre, sa négation (je souligne) » (Fondements de la critique de l’économie politique, éd. Anthropos, t.1, p.422). Cela signifie que, dans l’autoprésupposition, la contradiction ne disparaît pas, qu’elle est un conflit permanent et que la « seule force économique des choses » inclut la contrainte et « l’emploi de la force brutale », celle de l’Etat, autrement que « par exception ». Dans les Manuscrits de 1861 – 1863 (éd. Sociales, pp.138-139), Marx montre quelques hésitations à propos de cette « seule force économique des choses ».
Le capital marchand, le capital usuraire avaient aussi besoin d’une protection et de s’appuyer sur un pouvoir (organisme) capable de pratiquer la violence jusqu’aux guerres mercantiles. La nouveauté du passage au capitaliste industriel, c’est que ce dernier est lié à un territoire défini par et dépendant de la libération et de la production de flux de main-d’œuvre. En intégrant cette fonction, l’Etat devient Etat national, il définit un territoire sur lequel s’exerce sa violence en même temps qu’il devient un organe du capital industriel. Si à partir du XV, les Etats unifient leurs territoires à partir de conditions diverses, ils pratiquent cette unification dans la concurrence des uns avec les autres. Concurrence jamais suspendue, même si elle ne se confond pas exactement avec la concurrence entre les entreprises relevant plus ou moins formellement d’une même nationalité construite. Mais l’Etat-nation n’est pas simplement un moment originel, cette disponibilité de la puissance de travail doit être sans cesse reproduite dans des conditions toujours changeantes, l’Etat est un procès permanent de créations de nouveaux organes et d’intégration des conditions nécessaires à la reproduction du face-à-face (voir dans les Grundrisse, la définition de la société). Si, dans un premier temps « La production de la plus-value absolue n’affecte que la durée du travail », la production de la plus-value relative « transforme entièrement les procédés techniques et les combinaisons sociales. » (Le Capital, éd. Sociales, t.2, p.184). L’Etat est la mise en forme de ces « combinaisons sociales » évoluant constamment et toujours territorialisées même dans le système mondial et la légalisation du fractionnement social du dit territoire national (zones franches, sous-traitance, exemptions diverses, zones d’accueil de main-d’œuvre étrangères.]
179 Marx expose le statut protégé du salarié dans le système des corporations urbaines. Le travail est l’élément dominant du procès de production => la demande de travail salarié grandissait donc rapidement avec chaque nouvelle accumulation de capital tandis que l’offre de travail ne suivait que lentement.
C’est à la fin du XIV que la législation sur le travail salarié est toujours dirigée contre lui.
180 La coalition ouvrière au rang de crime.
181 « Pendant la période manufacturière proprement dite, le mode de production capitaliste avait assez grandi pour rendre la réglementation légale du salaire aussi impraticable que superflue ; mais on était bien aise d’avoir sous la main, pour des cas imprévus, le vieil arsenal d’oukases (je souligne). »
181 : En 1813, abolition de la loi sur les salaires, devenue anachronique, les fabricants avaient à leur disposition les règlements de fabriques selon leur « autorité privée ». 1825 abolition de la loi sur les coalitions mais au même moment vote de tout un arsenal pour réprimer toute revendication ouvrière concertée comme « sédition » (182). [Comme quoi l’ordre économique a toujours besoin de la contrainte et de la violence. La relation du capitaliste marchand à l’Etat centralisateur et dépositaire de la violence et de la contrainte sur un territoire délimité diffère de celle du capitaliste industriel. Le marchand a une attitude beaucoup plus circonspecte d’autant plus qu’il pèse les pertes et les profits des prélèvements et des emprunts du pouvoir pour ses aventures guerrières (voir Tilly).]
Chapitre XXIX La genèse du fermier capitaliste
184 « …la création violente (je souligne) d’un prolétariat sans feu ni lieu, la discipline sanguinaire qui le transforme en classe salariée (idem) [prolétariat transformé en classe salariée ?? Quelle est alors la définition des termes], l’intervention honteuse (idem) de l’Etat, favorisant l’exploitation du travail – et, partant, l’accumulation du capital - du renfort de sa police (idem), nous ne savons pas encore d’où viennent les capitalistes. Car il est clair que l’expropriation de la population des campagnes n’engendre directement que de grands propriétaires. »
184 La genèse du fermier capitaliste : un mouvement qui embrasse des siècles.
« Les serfs, de même que les propriétaires libres, grands ou petits, occupaient leurs terres à des titres de tenure très divers [voir in notes 1, la contradiction du servage] : ils se trouvèrent donc, après leur émancipation, placés dans des circonstances économiques très différentes. »
« En Angleterre, le fermier apparaît d’abord sous la forme du bailiiff (bailli) serf lui-même. » XIV remplacé par le fermier libre, d’abord c’est le propriétaire qui avance tout, puis il devient métayer ou colon → une partie du fonds est avancé par lui (partage du produit).
« Ce mode de fermage qui s’est maintenu si longtemps en France, en Italie, etc., disparaît rapidement en Angleterre pour faire place au fermage proprement dit, où le fermier avance le capital, le fait valoir en employant des salariés, et paie au propriétaire à titre de rente foncière une partie du produit net annuel, à livrer en nature ou en argent. »
[Pour le sujet : « Etat-nation et capitalisme » que je « fonde » sur les modalités de la révolution agricole et de l’expulsion des paysans : passage au capitaliste industriel. Le problème de l’Etat-nation n’est pas celui de leur concurrence mais d’abord de l’unité créée ou mieux des concordances sociales qui font cette unité possible (même si unité et concurrence se confortent réciproquement).
Pour ce sujet il faut quasiment reprendre in extenso les deux pages de Marx sur la genèse du fermier capitaliste.]
« La révolution agricole des trente dernières années du XV, prolongée jusqu’au dernier quart du XVI, l’enrichit (le fermier) aussi vite qu’elle appauvrit la population des campagnes. L’usurpation des pâtures communales, etc., lui permet d’augmenter rapidement et presque sans frais son bétail, dont il tire dès lors de gros profits par la vente, par l’emploi comme bêtes de somme et enfin par une fumure plus abondante du sol. Au XVI il se produisit un fait considérable qui rapporta des moissons d’or aux fermiers, comme aux autres capitalistes entrepreneurs. Ce fut la dépréciation progressive des métaux précieux et, par conséquent de la monnaie. Cela abaissa à la ville comme à la campagne le taux des salaires, dont le mouvement ne suivit que de loin la hausse de toutes les autres marchandises. Une portion du salaire des ouvriers ruraux entra dès lors dans le profit de la ferme. L’enchérissement continu du blé, de la laine, de la viande, en un mot de tous les produits agricoles, grossit le capital argent du fermier, sans qu’il y fût pour rien, tandis que la rente foncière qu’il avait à payer diminua en raison de la dépréciation de l’argent survenue pendant la durée du bail. (…) Le fermier s’enrichit donc aux dépens de ses salariés et aux dépens de ses propriétaires. »
La « révolution agricole » (régression de la jachère, attelage, labour, semence, plantes fourragères, commercialisation) n’eut pas la même ampleur en France et en Angleterre.
En France, à la fin du XV, il semble que la récupération des productions agricoles est acquise par rapport aux années fastes du début XIV, « Mais à quelques exceptions près, il paraît difficile d’admettre qu’une croissance véritable la suive. En tout cas celle-ci ne saurait être que modeste, car, après une brillante envolée d’une trentaine à une cinquantaine d’années, presque dans toutes les provinces, le mouvement se modère et s’achève en plateau quand il ne dessine pas un repli (…). Rien d’étonnant à cela : les rendements à l’hectare piétinent, faute d’innovations ; l’outillage ne se perfectionnent plus guère ; les légumineuses ne s’étendent au mieux que sur un fragment de la jachère qui demeure en grande partie nue. Cette tendance à la stagnation commence à distinguer la France d’avec l’Angleterre de la mise en herbe ; et d’avec les Pays-Bas où, sûrement quoique lentement, la technique la plus raffinée continue de se répandre. » (Histoire de la France rurale t.2, p.112)
Dans une note (p.186), Marx relève un trait des campagnes françaises pouvant expliquer en partie cette différence d’avec l’Angleterre et les Pays-Bas :
« En France, de même qu’en Angleterre, les grands domaines féodaux étaient divisés en un nombre infinis de parcelles, mais dans des conditions bien plus défavorables aux cultivateurs (je souligne). L’origine des fermes ou terriers y remonte au XIV. Ils allèrent en s’accroissant et leur chiffre finit par dépasser cent mille. Ils payaient en nature ou en argent une rente foncière variant de la douzième à la cinquième partie du produit. Les terriers, fiefs, arrière-fiefs, etc. , suivant la valeur et l’étendue du domaine, ne comprenaient parfois que quelques arpents de terre. Ils possédaient tous un droit de juridiction qui était de quatre degrés. L’oppression du peuple, assujetti à tant de petits tyrans, était naturellement affreuse. »
Les paragraphes précédés de MENA sont ceux pouvant être utilisés dans ma reprise du livre Kochari
Marx, Livre I, chap XXX, Ed. Soc t.3, p.187 : Contre coup de la révolution agricole sur l’industrie. Etablissement du marché intérieur pour le capital industriel.
187 Expropriation des paysans : Augmentation productivité agricole => « C’est de cette manière que les moyens de subsistance d’une grande partie de la population rurale se trouvèrent disponibles, en même temps qu’elle et qu’ils durent figurer à l’avenir comme élément matériel du capital variable. »
[constitution du marché intérieur mais il n’est pas encore expliqué ici pourquoi ce marché est intérieur et ce que signifie intérieur. Le territoire de l’Etat et sa délimitation sont admis comme présupposés à ce qui les constitue]
(…) « Désormais le paysan dépossédé dut en acheter la valeur, sous forme de salaire, de son nouveau maître, le capitaliste manufacturier. Et il en fut des matières premières de l’industrie provenant de l’agriculture comme des subsistances : elles se transformèrent en élément du cap constant »
188 « Les grandes manufactures ne trahissent pas à première vue leur origine comme les grandes fermes. Ni la concentration des petits ateliers dont elles sont sorties, ni le grand nombre de petits producteurs indépendants qu’il a fallu exproprier pour les former ne laissent de traces apparentes. »
189 « Les événements qui transforment les cultivateurs en salariés et leurs moyens de subsistance et de travail en éléments matériels du capital, créent à celui-ci son marché intérieur. » (Pourquoi « intérieur », c’est toute la question).
189 Expropriation paysans / séparation entre agriculture et industrie => Echanges réciproques entre fermiers et manufactures (le marché intérieur). Chacun devient le débouché de l’autre.
190 [durant la période manufacturière, le divorce n’est pas encore totalement accompli, le régime manufacturier recrée des petits producteurs] « C’est la grande industrie seule qui, au moyen des machines, fonde l’exploitation agricole capitaliste sur une base permanente… »
191 « Mais de cette séparation fatale datent le développement nécessaire des pouvoirs collectifs du travail et la transformation de la production morcelée, routinière, en production combinée, scientifique. L’industrie mécanique consommant cette séparation, c’est elle aussi qui la première conquiert au capital tout le marché intérieur. »
Sur le même thème : p.203 « … un état de la société étroitement borné » et la note p.205. [c’est cet état que de nombreux révolutionnaires voudraient préserver ou rétablir].
Marx, livre 1 chap XXXI : La genèse du capitaliste industriel
Ed. Soc, t.3, p.192
[Il faut remarquer que tout au long des chapitres sur « L’Accumulation primitive » Marx personnalise les fonctions se constituant comme mode de production capitaliste – à vérifier sur l’allemand]
192 : le moy âge : 2 espèces de capital : capital usuraire ; cap commercial (marchand)
193 Les marchands transformés en producteurs marchands. Les manufactures dans les ports hors contrôle régime municipal et corps de métiers. En France sous la protection directe du roi (donc l’Etat). [mais les franchises et privilèges peuvent changer selon la construction du territoire national, cf. Marseille]
Le régime colonial
193 XVI et XVII : la guerre mercantile ; le globe entier pour théâtre. Début de la guerre mercantile : Hollande contre Espagne. Proportions gigantesques : Angleterre contre révo frse.
L’Angleterre rassemble toutes les caractéristiques éparses de l’accu primitive : régime colonial ; crédit public ; finance moderne ; système protectionniste.
« Quelques unes de ces méthodes reposent sur l’emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir de l’Etat, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre économique féodal à l’ordre économique capitaliste et d’abréger la phase de transition. »
194 Cie angl des Indes orientales : monopole commerce.
195 l’accu prim c’est la force ( ?)
196 Monopole concédé par l’Etat. Sociétés mercantiles servent de débouchés aux manufactures naissantes. Milieu XVII : domination de la Hollande.
196 « De nos jours la suprématie industrielle implique la suprématie commerciale, mais à l’époque manufacturière proprement dite c’est la suprématie commerciale qui donne la suprématie industrielle. De là le rôle prépondérant que joua alors le régime colonial. »
196 Le système du crédit public
Les dettes publiques : Venise, Gênes.
Le système envahit l’Europe, époque manufacturière. La dette publique : l’aliénation de l’Etat.
197 La dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toutes sortes de papiers négociables.
197 Banque d’Angleterre 1694 [fonctionnement : la Banque devient l’Etat]
198 → un système de crédit international qui constitue l’accu prim « chez tel ou tel peuple » (rapport de Venise avec la Hollande). Dette publique → revenus publics →système des impôts.
Surcharge d’impôts => expropriation forcée des paysans, artisans, petite classe moyenne. Cette expropriation encore renforcée par le système protectionnisme qui constitue une de ses parties intégrantes [partie intégrante de la dette publique]. Protectionnisme fabrique des fabricants → expropriation travailleurs indépendants (à expliciter).
198 Le système protectionniste
« Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d’exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et conditions matérielle du travail, d’abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne. Les Etats européens se disputèrent la palme du protectionnisme et, une fois entré au service des faiseurs de plus-value, ils ne se contentèrent pas de saigner à blanc leur propre peuple, indirectement par les droits protecteurs, directement par les primes d’exportation, les monopoles de vente à l’intérieur, etc. Dans les pays voisins placés sous leur dépendance, ils extirpèrent violemment toute espèce d’industrie ; c’est ainsi que l’Angleterre tua la manufacture de laine en Irlande à coups d’oukases parlementaires »
199 Synthèse
« Régime colonial, dettes publiques, exactions fiscales, protection industrielle, guerres commerciales, etc. ; tous ces rejetons de la période manufacturière proprement dite (à définir, nda) prennent un développement gigantesque pendant la première jeunesse de la grande industrie. »
[Il faut être prudent avec la présentation de Marx, l’Etat semble être un instrument déjà là prêt à obéir et à satisfaire les intérêts du nouveau mode de production. On peut renverser les choses : l’Etat qui satisfait ces intérêts et exigences ne préexistent pas, la propre émergence et le propre développement du capitalisme le crée. Le crée non seulement dans ses fonctions mais aussi comme territoire face à d’autres territoires. Le problème est alors de savoir comment fonctionne cet Etat, pourquoi il devient nation, et en outre de savoir pourquoi et comment se définit son territoire. (Voir Nordman Frontières de France)]
Marx : La rente foncière. Considérations préliminaires. Le Capital, sixième section, Chapitre XXXVII, éd. Sociales, t.8, pages 7 à 31.
7 « La forme de la propriété foncière qui nous intéresse est une forme historique spécifique de celle-ci : c’est celle qui a été transformée (soulignée dans le texte) par l’action du capital et du mode capitaliste de production à partir de la propriété foncière féodale ou de l’exploitation agricole que pratiquent les petits paysans pour y trouver leur nourriture ; dans ces formes, pour le producteur direct, le fait de posséder (idem) la terre apparaît comme l’une des conditions de production et le fait d’en être propriétaire (idem) comme la condition la plus favorable, la condition optimale de son mode de production. »
9 « Dans la section sur l’accumulation primitive, nous avons vu que ce mode de production suppose, d’une part, que les producteurs directs perdent leur condition de simple accessoire de la terre (sous forme de serfs, esclaves, etc.) et, d’autre part, que la masse du peuple soit dépossédée du sol et du fonds [dans les chapitres sur l’accumulation primitive, Marx souligne le fait que le servage avait depuis longtemps disparu quand se produit l’expulsion des paysans. Donc un procès en deux temps. La disparition du servage n’est pas ipso facto la propriété foncière capitaliste – ou adéquate au mode de production capitaliste]. En ce sens, le monopole de la propriété foncière est une condition historique préalable qui reste la base permanente du mode capitaliste de production, comme de tous les modes antérieurs de production reposant sur l’exploitation des masses sous une forme ou une autre. Mais le système capitaliste de production à ses débuts se trouve en présence d’une forme de propriété foncière qui ne lui correspond pas (je souligne). C’est lui seulement qui crée la forme qui lui convient, en subordonnant l’agriculture au capital ; par là aussi, la propriété foncière féodale, la propriété de clans [très important en Ecosse pour la transformation des terres en pâturages, voir chap sur accu prim : la page et la note sur Lady Sutherland, t.3, pp.170-171], la petite propriété paysanne avec communauté de marché [c’est quoi la communauté de marché ?] sont métamorphosées en la forme économique correspondant à ce mode de production, quelques diverses qu’en soient les formes juridiques. »
[C’est sur la diversité de ces « métamorphoses » que se créent, courant XVI – sur des bases parfois antérieures, voir différences entre France / Angleterre / Pays-Bas à partir de la fin du XIV - les Etats-nation. La violence inhérente présidant à cette création de l’Etat-nation territorial peut aller au-delà des strictes modalités possibles – selon l’histoire du territoire - d’expulsion des paysans Cette création acquiert une dynamique et des contraintes propres, principalement des considérations militaires défensives et de continuité territoriale]
10 « …d’une part, il (le MPC) débarrasse complètement la propriété foncière de tous les rapports de domination et de servitude et, d’autre part, il a séparé complètement le sol et le fonds, en tant que moyen de travail, de la propriété et du propriétaire foncier, pour lequel il ne signifie rien d’autre qu’un impôt en argent que son monopole lui permet de percevoir du capitaliste industriel, le fermier (je souligne) (…) la propriété foncière acquiert ainsi sa forme purement économique en se débarrassant de toutes les précédentes fioritures et complications politico-sociales antérieures … » [Cette dernière considération est très importante en ce qui concerne le passage des territoires à dépendancesmultiples à la souveraineté unique qui implique le passage de la « frontière » à la « limite » continue et linéaire (Voir Nordman).
[« La violence inhérente présidant à cette création de l’Etat-nation territorial peut aller au-delà des strictes modalités possibles – selon l’histoire du territoire - d’expulsion des paysans » Par exemple en Irlande : différence avec le « riche » fermier anglais.
17 « … les cas où la rente foncière, qui est la forme de propriété foncière correspondant au mode capitaliste de production, existe formellement, sans qu’existe le mode capitaliste de production lui-même, sans que le fermier soit un capitaliste industriel ou que le mode d’exploitation agricole qu’il pratique soit capitaliste. Ce cas existe par exemple en Irlande. En général, le fermier y est un petit paysan. Le fermage qu’il verse au propriétaire foncier absorbe souvent, non seulement une partie de son profit, c’est-à-dire de son surtravail, auquel il peut prétendre en tant que possesseur de ses propres instruments de travail, mais aussi une partie du salaire normal qu’il recevrait dans d’autres conditions pour la même quantité de travail. »
18 « Etant donné que les propriétaires fonciers exercent partout une très grande influence sur la législation – en Angleterre, elle est même prépondérante – ils peuvent donc en user pour escroquer toute la classe des fermiers. »
[Toujours la relation Etat / propriétaire / fermier / paysan. Ou plutôt, cette relation crée un Etat spécifique, de type nouveau, réalisant cette relation et donc de fait comme étant à son service.]
25-26 « Quelle que soit la forme spécifique de la rente, tous les types de rente ont cependant ceci de commun que l’appropriation de la rente est la forme économique sous laquelle se réalise la propriété foncière ; et que, d’autre part, la rente foncière suppose la propriété foncière : certains individus sont propriétaires de parcelles déterminées du globe ; ce propriétaire peut être le représentant d’une communauté, comme par exemple en Asie, en Egypte (je souligne), etc. ; cette propriété du sol peut aussi n’être qu’un accidens (un accessoire) de la propriété de certains individus sur les personnes des producteur directs, comme dans le système esclavagiste ou le servage ; elle peut encore être simple propriété privée de la nature, détenue par des non-producteurs, titre de propriété pur et simple sur le sol ; enfin elle peut représenter un certain rapport de l’homme à la terre, comme pour les colons et les petits paysans propriétaires, qui, dans un système de travail isolé et socialement non développé, semble être directement impliqué dans l’appropriation et la production des produits de certaines parcelles de la terre par les producteurs immédiats. C’est ce caractère commun des différentes formes de la rente, d’être la réalisation économique de la propriété foncière, de cette fiction juridique grâce à laquelle différentes personnes possèdent en exclusivité certaines parties du globe, qui fait qu’on ne voit pas leurs différences (je souligne).
« Toute rente foncière est de la plus-value, le produit de surtravail. Dans sa forme la moins développée, la rente en nature est encore directement surproduit. D’où l’erreur de croire expliquer la rente correspondant au mode capitaliste de production en expliquant les conditions d’existence de la plus-value et du profit en général ; alors que cette rente, composante particulière et spécifique de la plus-value, est toujours un excédent sur le profit, c’est-à-dire sur une fraction de valeur de la marchandise qui consiste elle-même en plus-value (surtravail). »
Pages 27 à 31
[Ces pages soulèvent des problèmes dont les éléments sont difficiles à articuler quant à la relation entre « révolution agricole », développement du capitalisme manufacturier ou industriel, division du travail et proportions qu’elle doit respecter vis-à-vis de l’existence des produits comme marchandises et finalement constitution d’un territoire étatique national.]
27 « … le travail dépensé pour cette production (travail agricole au sens économique le plus large) doit être suffisamment rentable pour que la totalité du temps de travail disponible ne soit pas absorbée par la production de moyens de subsistance pour les producteurs directs ; bref, pour qu’un surtravail agricole, donc un surproduit agricole soit possible (…) de sorte que la grande division du travail entre agriculteurs et industriels soit possible de même que la division entre agriculteurs produisant de la nourriture et agriculteurs produisant des matières premières. »
[Ici le raisonnement de Marx paraît purement quantitatif comme si la séparation de l’agriculture et de l’industrie dépendait seulement d’un certain niveau de productivité agricole. Il est évident que ce niveau de productivité est une condition nécessaire mais aucunement déterminante quant à la séparation. Ce niveau ne fait que la rendre « possible ». En effet, avant cette séparation de l’agriculture et de l’industrie et la commercialisation de la production agricole, il est évident que le paysan travaillait à la fabrication et à l’entretien de ses outils aussi sommaires fussent-ils ; il tissait, bâtissait, etc. Tout son temps n’était pas consacré à la production de denrées alimentaires. [ Dès le Chalcolithique on voit en Anatolie, dans les « villages », la création de foyers métallurgiques supplantant la dissémination de forges domestiques – Références] Il faut donc un autre processus que simplement la hausse de la productivité agricole pour séparer industrie et agriculture et transformer cette production de denrées en production marchande. Cet autre processus c’est la division du travail qui permet aux produits agricoles de devenir des marchandises. A son tour cette division dépend du recul de la production vivrière pour le compte du producteur direct, c’est-à-dire de l’expulsion des paysans et de la genèse du fermier et du capitaliste industriel. La production agricole ne devient pas marchandise de par un processus autonome]
« Aucun producteur pris isolément, l’industriel pas plus que l’agriculteur, ne produit de valeur ou de marchandise. Leur produit ne devient valeur et marchandise que dans un contexte social défini (je souligne). » (p.30). Ces produits ne sont des marchandises, c’est-à-dire « des valeurs d’usage possédant une valeur d’échange, réalisable et convertible en argent, que dans la mesure où d’autres marchandises constituent pour elles un équivalent, où d’autres produits les affrontent en tant que marchandises et en tant que valeurs ; donc dans la mesure où ils ne sont pas produits pour servir à leurs producteurs eux-mêmes de moyens de subsistance immédiats, mais de marchandises : produits qui ne deviennent des valeurs d’usage que par leur conversion en valeur d’échange (argent), par leur aliénation. Le marché de ces marchandises se développe grâce à la division sociale du travail (je souligne). » (p.29).
« Il s’agit en effet ici de la loi de la valeur telle qu’elle régit non point les marchandises ou articles isolés, mais respectivement l’ensemble des produits de chaque sphère particulière de production sociale, que la division a rendue autonome ; de sorte que, non seulement on ne consacre à chaque marchandise particulière que le temps de travail nécessaire, mais on emploie dans les différents groupes uniquement la proportion nécessaire de l’ensemble du temps de travail social. » (p.27)
Il s’agit donc ici de la loi de la valeur en tant que répartition du temps de travail social, fixant « les quotas de la totalité du temps de travail social revenant aux diverses sphères de production particulières » (idem). Si la proportion n’est pas respectée, la valeur de la marchandise, donc également la plus-value qu’elle contient, ne pourront pas se réaliser (…) trop de travail social est dépensé dans cette branche particulière ; c’est-à-dire qu’une partie du produit est sans utilité. (…) Cette limite quantitative des fractions de temps de travail social utilisables dans les différentes sphères de production particulières n’est qu’une expression plus développée de la loi générale de la valeur ; bien que le temps de travail nécessaire prenne ici un sens différent (je souligne). » (p.28).
Dans la séparation et la relation entre l’industrie et l’agriculture, la division sociale du travail qui présuppose la transformation en marchandise des denrées agricoles prend une tournure particulière : « Dans l’industrie (au sens étroit du mot) l’accroissement du capital constant par rapport au capital variable est lié à l’accroissement absolu du capital variable malgré sa diminution relative ; tandis que, dans l’agriculture, le capital variable nécessaire à l’exploitation d’un terrain déterminé diminue de façon absolue ; il ne peut donc s’accroître que dans la mesure où de nouvelles terres sont cultivées, ce qui présuppose à son tour un accroissement plus important encore de la population non agricole (je souligne). » (p.29).
L’expulsion des paysans, c’est-à-dire la transformation massive des produits de l’agriculture en marchandises suppose une division sociale du travail déjà avancée comme œuvre du capital marchand. Cette transformation n’est pas absolument concomitante avec le développement du capital industriel, mais elle en constitue une condition et une présupposition. Les guerres mercantiles (XVI au XVIII) ne constituent l’Etat-nation que dans la mesure où elles sont associées à l’émergence du système manufacturier. En elles-mêmes, elles s’accommodent et se déroulent dans toutes formes d’Etat : cités, ligue de cités, formes impériales, proto Etat-nation. A l’origine, elles ne supposent pas, ne délimitent pas nécessairement des territoires à pouvoir centralisé unique avec l’invention d’une allégeance unique, d’une langue, d’une origine, d’une civilisation, d’une religion communes (voir Wallerstein). Si « à l’origine, elles ne supposent pas l’Etat-nation, elles vont le constituer et l’imposer (voir plus loin Notes sur la « Genèse de la rente foncière capitaliste » (K, t.8, p.166-167).
La production agricole devient production marchande « dans la mesure où la production non agricole se développe indépendamment d’elle ; car c’est dans cette mesure que le produit agricole devient marchandise, valeur d’échange et valeur » (p.29). Avec le développement manufacturier puis industriel il faut que s’établisse une répartition adéquate du temps de travail social (condition nécessaire à la transformation du produit en marchandise). On sait que la concurrence est le principe par lequel les lois générales du mode de production capitaliste se réalisent et partant cette répartition du temps de travail social. Cependant la concurrence produisant un taux de profit moyen est en même temps unité (« amicale des capitalistes » Marx). Concurrence et unité jouent ensemble pour définir leurs limites sur un territoire (avec pour les capitaux de ce territoire leur extension et leurs antennes communes hors de ce territoire mais toujours en référence à lui). L’expulsion des paysans, la transformation des produits agricoles en marchandises, liées l’une et l’autre au développement du capital industriel et à la division sociale du travail par laquelle leur production respective est production marchande implique concurrence et unité, c’est-à-dire création d’un espace commun d’expansion qui ne peut être universel dans la mesure où la concurrence en tant qu’aussi unité implique d’autres concurrence-unité et n’existe que dans leurs relations. A partir de l’expulsion des paysans et de ses modalités diverses, de la division sociale du travail et de la répartition tendanciellement adéquate du temps de travail social, la production marchande implique une délimitation territoriale et par là un Etat expression et responsable de cette unité et toujours enjeu et objet de la concurrence des classes dominantes dans cette unité. La concurrence devant produire de l’unité ne peut pas s’étendre et s’appliquer de façon universelle, elle se limite elle-même. Si « l’unité » se réalise dans l’Etat, c’est qu’elle nécessite des organes de reproduction d’elle-même qui vont bien au-delà des stricts rapports économiques (voir Tilly pages 194 à 198).
Dans la relation concurrence / unité, il faut plutôt envisager la relation comme concurrence /« unification », c’est-à-dire comme un processus toujours en cours : aucune frontière considérée comme nationale n’est définitive (pérenne) aussi bien de par la guerre que, inversement, de par l’unification de territoires nationaux auparavant distincts. La relation est le résultat d’actions, elle est toujours susceptible de remise en cause [exemple la Yougoslavie qui explose au moment où s’exercent les réformes unifiant le territoire]. Dans la relation concurrence / unité ou unification, il faut introduire un troisième terme : différence, ou différenciation par laquelle l’unité se constitue et existe (la constitution d’un taux de profit moyen incluant la rente spécifiquement capitaliste).
Une dialectique concurrence / unité ou mieux unification. Il existe une facilité certaine dans l’emploi du concept de dialectique souvent utilisé quand on n’arrive pas à débroussailler un processus causal dans lequel les termes sont liés. Différence entre dialectique Marx et Hegel : Marx, toujours une structure hiérarchisée ≠ Hegel : un principe qui se réalise diversement selon les « instances » (sans hiérarchie entre elles) [chez beaucoup de nos collègues, « dialectique » signifie qu’on ne sait pas comment organiser les choses].
Il faudra revenir sur la division du travail dans l’Idéologie allemande, mais avec précaution. Dans l’Idéo all, la division du travail devient un principe historique progressif et constitutif des modes de production (le concept de mode de production n’existe pas dans Idéo all – à vérifier)
Que signifie dans cette problématique actuellement la « dénationalisation de l’Etat ». Est-ce qu’on a actuellement une renationalisation de l’Etat ? De quelle façon, sous quel mode ne revenant pas en arrière ? La mondialisation n’est jamais la création d’un espace uniforme de péréquation, mais toujours hiérarchisé, même si les Etat d’origine des « chaînes de valeur mondiales » ne fonctionnent plus qu’en tant qu’acteurs de cette chaîne. La dénationalisation de l’Etat ne signifiait pas disparition des Etats nationaux [voir chapitre sur la mondialisation dans Tel Quel et le long texte sur la restructuration dans TC 22].
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Marx : Genèse de La rente foncière capitaliste. « Le Capital », sixième section, Chapitre XLVII, éd. Sociales, t.8, pages 164 à 193.
[On entre ici au cœur du problème : relation du capital à la rente c-à-d aux paysans, à la production agricole, en créant ou accentuant des différences et conflits internes, comment la chose se définit, comment elle se délimite ou non. Marx a un problème et il n’est ni évident, ni vraiment convainquant]
164 « Ce qui est difficile à démontrer ici : après que les plus-values des différents capitaux ont été ramenées au profit moyen, c’est-à-dire à une part proportionnelle (correspondant aux grandeurs relatives des capitaux) de la plus-value totale produite par l’ensemble du capital social dans toutes les sphères de production, d’où provient, après cette péréquation et la répartition en apparence achevée, de toute la plus-value à répartir, d’où provient donc cette fraction excédentaire de plus-value que le capital investi dans le sol paie au propriétaire foncier sous forme de rente ? (…) Admettre que le phénomène de la rente issue du capital investi dans l’agriculture provient d’une action particulière de la sphère d’investissement elle-même, de propriétés particulières à la croûte terrestre elle-même, c’était renoncer au concept de valeur, donc à toute possibilité de connaissance scientifique dans ce domaine. »
165 « Toute la difficulté consistait donc, dans l’analyse de la rente, à expliquer l’excédent du profit agricole sur le profit moyen, non pas la plus-value tout court, mais l’excédent de plus-value particulier à cette sphère de production… » [Mais alors là, est-ce que Marx ne revient pas sur une explication qu’il avait rejeté une page auparavant : « Admettre que le phénomène de la rente issue du capital investi dans l’agriculture provient d’une action particulière de la sphère d’investissement elle-même. » Marx admet alors que parler d’un excédent sur le profit moyen c’est admettre à juste titre que celui-ci « s’est établi comme norme et régulateur de la production. »]
165 « Dans les sociétés où ce n’est pas encore le capital qui a en charge d’imposer du surtravail et de s’approprier en première main toute la plus-value, en d’autres termes où le capital n’a pas encore soumis à sa domination le travail social, ou ne l’a fait que de façon sporadique, il ne peut être question de rente au sens moderne, de rente en tant qu’excédent sur le profit moyen, c’est-à-dire sur la fraction proportionnelle de la plus-value produite par la totalité du capital social que reçoit chaque capital particulier. (…) les auteurs encore proches de la féodalité voient dans la rente foncière la forme normale de la plus-value. (…) Ils partent donc d’une situation où, primo, la population agricole représente encore la grande majorité de la nation [(je souligne : chez Marx c’est évident de raisonner de façon absolument abstraire et toujours anglaise) [mais qu’est-ce que la « nation » ?? dont la « grande majorité est agricole » ?] et où, secundo, le propriétaire foncier apparaît comme la personne s’appropriant en première main, grâce au monopole de la propriété foncière, le travail supplémentaire des producteurs immédiats, où par conséquent la propriété foncière paraît être encore la condition principale de la production. » [Beaucoup de « apparaître » et de « paraît » dans ces quelque paragraphes ce qui dénote toujours un embarras]
165-166 Marx donne la « solution … :
ces auteurs « ne pouvaient donc pas encore se poser la question inverse : du point de vue du mode capitaliste de production, élucider comment la propriété foncière réussit à reprendre au capital une partie de la plus-value qu’il a produite (c’est-à-dire extorquée au producteur direct) et qu’il s’est déjà appropriée en première main. » [Est-ce que cela est déjà tel avant, sans que l’on puisse le « comprendre », ou est-ce que la chose était différente ???]
166-167 [Mercantilistes vs Physiocrates (échanges / agriculture) : dans la contradiction des échanges et de la rente : naissance du capitalisme national.]
166-167 : « Ils (les physiocrates) considèrent à juste titre que la production de plus-value est le fait déterminant. Ils ont le grand mérite de remonter du capital marchand agissant uniquement dans la sphère de circulation, au capital productif. Ils s’opposent ainsi à la théorie mercantiliste qui dans son réalisme grossier, représente la véritable économie politique vulgaire de son temps dont les soucis d’ordre pratique faisaient reléguer à l’arrière-plan les premières analyses scientifiques entreprises par Petty et ses successeurs. (…) Nous avons déjà fait remarquer précédemment que la théorie monétaire (mercantiliste) proclame à juste titre que la production pour le marché mondial et la conversion du produit en marchandise, partant en argent, est la condition préalable de la production capitaliste. Dans la théorie mercantiliste, continuation du système monétaire, ce n’est plus la conversion de la valeur marchandise en argent qui est décisive, mais la production de plus-value, considérée toutefois du point de vue concret, non conceptuel, de la sphère de la circulation et de telle manière que cette plus-value se présente comme surplus d’argent, excédent de la balance commerciale. Mais ce système comporte des éléments qui caractérisent exactement les intérêts des commerçants et des fabricants d’alors et correspondent parfaitement à la période de développement capitaliste qu’ils représentent, à savoir : pour la transformation des sociétés agricoles en société industrielles, dans la lutte entre nations industrielles sur le marché mondial, ce qui importe c’est un développement accéléré du capital qui ne peut pas s’obtenir par la voie dite naturelle, mais par des mesures coercitives (je souligne). La différence est énorme suivant que le capital national se transforme progressivement et lentement en capital industriel ou que cette transformation est accélérée dans le temps par divers moyens : les impôts qui, par le truchement des tarifs douaniers protectionnistes, pèsent principalement sur les propriétaires fonciers, les petits et moyens paysans et l’artisanat ; l’expropriation accélérée des producteurs directs indépendants ; l’accumulation et la concentration forcenée des capitaux ; bref par la création accélérée des conditions du mode capitaliste de production. Parallèlement la différence est énorme en ce qui concerne l’exploitation capitaliste et industrielle de la force productive naturelle de la nation. Par conséquent, le caractère national du système mercantiliste n’est pas simple façon de parler dans la bouche de ses porte-parole. Sous prétexte de s’intéresser exclusivement aux richesses nationales et aux ressources de l’Etat, ils déclarent en fait que les intérêts de la classe capitaliste et l’enrichissement en général sont le but final de l’Etat et proclament la société bourgeoise contre l’ancien Etat de droit divin. Mais en même temps ils ont conscience que le développement des intérêts du capital et de la classe capitaliste, de la production capitaliste, est devenu la base de la puissance et de la prédominance nationales dans la société moderne. »
C’est dans les guerres mercantiles que l’Etat devient l’Etat-nation. La coercition que l’Etat est amené à exercer est une transformation des équilibres entre classes sociales et cette coercition le transforme. S’il faut la coercition pour « accélérer la création des conditions du mode capitaliste de production », il faut comprendre que cette coercition crée, à ses risques et périls, l’Etat proclamant la société bourgeoise. La propriété foncière « traditionnelle », base jusque-là de l’Etat est sapée, il faut « moderniser », échanger et exporter (pointe alors le fermier capitaliste), c’est ainsi que la plus-value réalisée dans les échanges marchands prend forme et existe comme richesse localisée (du fait même de l’échange : le commerce s’établit d’un lieu à un autre) se formalisant dans ses limites et caractéristiques et devenant nationale. Pour naître de façon accélérée, mais il ne peut pas naître autrement (sans l’intervention de la violence) le mode capitaliste de production reconstruit l’Etat. L’Etat de la « souveraineté populaire » (Pascal Ory, Qu’est-ce qu’une nation / une histoire mondiale, ed. Gallimard 2020). Les conditions du mode capitaliste de production doivent alors s’ancrer sur un territoire où se définit la « souveraineté populaire ». Comme le montre Nordman, à partir du XVIII la nature du territoire change complètement, organisé par le capital marchand imbriqué avec les manufactures il doit allier capital et contrainte intérieure et extérieure. Venise, Gênes, Florence, Pise, Anvers et même Amsterdam (avant la création des Provinces Unies) sont condamnés.
« Dans le progrès de la production capitaliste, il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs, qui, grâce à l’éducation, la tradition, l’habitude (souligné par nous), subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. Dès que ce mode de production a acquis un certain développement, son mécanisme brise toute résistance ; la présence constante d’une surpopulation relative maintient la loi de l’offre et la demande du travail et, partant, le salaire dans les limites conformes aux besoins du capital, et la sourde pression des rapports économiques achève le despotisme du capitaliste sur le travailleur. Parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l’emploi de la force brutale, mais ce n’est que par exception (souligné par nous). Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l’action des ’lois naturelles’ de la société, c’est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production. Il en est autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste. La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l’intervention constante de l’Etat ; elle s’en sert pour ’régler’ le salaire, c’est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée de travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu. » (Marx, Le Capital, éd. Sociales, t.3, pp. 178-179).
« L’intervention constante de l’Etat » (qui ne se limite pas à la « genèse historique de la production capitaliste ») n’est pas seulement nécessaire vis-à-vis de la force de travail. La gestion de la monnaie, du crédit, la législation sociale, l’aménagement du territoire règlent de façon commune (si ce n’est pas uniforme) la reproduction de capitaux par ailleurs concurrents sur le dit territoire national et mondialement à l’extérieur de ce territoire. La monnaie le crédit, la gestion de la force de travail, ce sont les facteurs principaux de la péréquation, on comprend qu’ils appellent et créent une gestion autonome échappant à chacun et à leur somme, gestion qu’ils remettent en des mains « indépendantes » (jusqu’à les remettre en des mains étrangères mais toujours nationales : la Réserve fédérale américaine, le dollar). Mais cela n’explique pas la territorialisation restreinte de ces mains.
On en revient toujours au même problème. S’il est très facile de comprendre la concurrence comme inhérente au MPC, s’il est relativement facile de comprendre la péréquation en temps calme comme une « amicale entre capitalistes », il est beaucoup plus compliqué de comprendre l’existence de ces amicales restreintes que sont les « capitalismes nationaux ».
Contrairement à la chaîne à la fois causale et chronologique présentée par Marx selon laquelle « le capital national se transforme en capital industriel » (plus ou moins progressivement et lentement). On peut avancer que c’est en devenant capital industriel que le capital se transforme en capital national. Le capital marchand, même imbriqué avec la manufacture (souvent à privilège, donc monopoliste), en manifestant la plus-value comme excédent commercial définit un dedans et un dehors, il érige des barrières, mais la chose est encore floue et fluctuante et surtout peut se satisfaire de toutes sortes de formes politiques : la cité, la ligue de cités, l’Etat dynastique, et même l’empire. Il n’en va plus de même pour le capital industriel. Là ce qui importe avant tout c’est la libération de la main-d’œuvre, le travailleur libre et surtout la contrainte à son « employabilité » car le travailleur libre a existé bien avant son absorption dans l’industrie. Ce sont les conditions d’apparition du travailleur libre et de la contrainte à se vendre qui transforme l’Etat en Etat-nation, qui définisse de façon univoque un territoire, c’est-à-dire une juridiction et l’emploi de la force (voir au XVIIe la formalisation du « Droit naturel », c’est-à-dire une abstraction du pouvoir qui n’est plus personnellement lié à un Prince. Revenir sur « Droit naturel » / Etat-nation / territoire – Catherine Larrère). Cela pour la raison fondamentale que si la péréquation est essentiellement nécessaire elle doit cependant être produite et cette production suit toutes sortes d’aléas historiques et conjoncturels, des rapports de forces qui ne lui sont pas toujours inhérents et relevant d’elle, même si les conflits militaires corrigent les inadéquations ou souvent crée autoritairement des adéquations.
167 « Les physiocrates sont encore dans le vrai quand ils prétendent que toute production de plus-value, partant tout le développement du capital ont pour base naturelle la productivité du travail agricole. (…) Une productivité du travail agricole dépassant les besoins individuels du travailleur est la base de toute société et principalement de la production capitaliste qui retire une partie toujours croissante de la production des moyens de subsistance immédiats de la société, pour en faire comme dit Steuart, des free heads [têtes libres] et les rendre disponibles pour l’exploitation dans d’autres sphères. »
C’est cette productivité du travail agricole qui doit être produite, encouragée, contrainte et uniformisée sur un territoire. L’uniformisation est dans le même temps l’imposition et le prélèvement du surplus.
170-171-172-173 : La rente en travail, « la forme la plus simple de la rente foncière » (170).
Le rapport de propriété est simultanément un rapport de maître à serviteur. Importance économique de la contrainte directe (« raisons extra-économiques » comme dit Marx ?? p. 171 et à peu près le contraire p.172).
174 : « Cette corvée hebdomadaire de deux jours (c’est une supposition dans le texte de Marx, nda) devient quelque chose de stable, une grandeur constante fixée légalement par le droit coutumier ou le droit écrit. Mais la productivité des jours restants dont le producteur direct dispose pour lui-même est une donnée variable qui se développera nécessairement avec l’expérience progressive du producteur, en même temps que ses nouveaux besoins, de même que l’extension du marché pour ses produits (…) tout cela l’incitera à une tension plus grande de sa force de travail. En même temps, il ne faut pas oublier que l’emploi de cette force de travail ne se limite pas à l’agriculture, mais comprend également l’industrie domestique rurale. La possibilité d’un certain développement économique existe donc ici, qui dépendra, bien entendu, de la faveur des circonstances, de caractères raciaux innés, etc. »
Passons sur les étranges « caractères raciaux innés », il est à noter que l’on retrouve à d’autres endroits ce type de formule chez Marx : à propos des Turcs notamment (citation dans livre Moyen Orient).
La présentation par Marx de la rente en travail est intéressante pour éclairer la genèse du MPC à l’intérieur du féodalisme (voir dans le doc 1 la reprise de la contradiction du servage issue de TC 1). Il faut cependant ajouter que cette « donnée variable » qu’est pour le producteur direct, la productivité des « jours restants » n’est déterminante que dans la mesure où d’une part les échanges sont éclatés, c’est-à-dire où le surplus n’est pas centralisé par un propriétaire identique au souverain et, d’autre part, dans la mesure où ce producteur direct, bien que membre d’une communauté jouit d’une possession individuelle (la rente et le profit peuvent alors être distingués, voir note 1, p.168). Ces deux points sont fondamentaux dans la possibilité d’apparition du MPC. S’ils sont fondamentaux, ils impliquent une autre conséquence ou détermination : l’Etat féodal faible et éclaté doit être reconfiguré. C’est-à-dire que la centralisation étatique sera d’un tout autre ordre que celle prévalent dans les empire asiatiques ou orientaux. Cette faiblesse et cette nécessaire reconfiguration sont une force pour l’apparition de cette nouveauté qu’est l’Etat-nation. Il sera nouveau.
La rente en nature p.174
175 « Si la rente en produits est la forme dominante, la plus développée de la rente foncière, elle s’accompagne toujours plus ou moins de survivances de la forme antérieure, c’est-à-dire de la rente à verser directement en travail, en corvées, peu importe que le propriétaire soit une personne privée ou l’Etat. »
[que le propriétaire soit une personne privée ou l’Etat ce n’est pas sans importance en ce qui concerne la dynamique diffuse des échanges, le bordel occidental - désordre - d’où émerge le MPC]
Marx insiste sur le fait que le passage de la rente en travail à la rente en produits ne modifie pas l’essence même de la rente foncière (pp.174-175) L’une ou l’autre, la rente foncière demeure « la seule forme normale et prédominante de la plus-value et du surtravail ». (174-175).
Cependant (p. 175) : « Ce qui la distingue de la forme précédente (la rente en travail, nda) est que le surtravail ne doit plus être accompli en nature ni, non plus sous la surveillance et la contrainte directes du propriétaire foncier ou de son représentant ; au contraire le producteur direct sera désormais poussé à fournir le surtravail par la force des choses et point par contrainte [mais Marx avait déjà dit quelque chose d’équivalent pour la rente en travail, cf. « la productivité des jours restants] ; il le fournira sous sa propre responsabilité, stimulé par les dispositions légales plutôt que par le fouet. La surproduction, au sens de production au-delà des besoins indispensables que le producteur direct obtient sur le champ qu’il possède effectivement, sur la terre qu’il exploite lui-même et non plus, comme autrefois, sur le domaine du seigneur, distinct du sien et extérieur, est devenue dès lors la règle »
Le producteur direct devient le seul représentant du surproduit, ce que les physiocrates vont théoriser et les mercantilistes mettre en pratique (dans des limites territoriales floues, à la suite – à partir du XVIIIe - les limites peuvent être changeantes mais elles ne sont plus jamais floues). Devenu le seul représentant du surproduit (mais non détenteur dans sa totalité), le producteur direct s’impose comme le Souverain face à toutes les autres classes devenues parasitaires. Politiquement, c’est une Révolution. Mais cette Révolution du « Peuple Souverain », dans son principe universelle, est simultanément dans son principe même (conceptuellement) fractionnée, avant même que les aventures de l’histoire s’en chargent. Le surproduit dans ses formes de rente en produits puis de rente en argent supposent deux choses : 1° son appropriation par un autre que le producteur direct (même si le travail que le producteur effectue pour son propre compte et le travail qu’il fournit au propriétaire foncier ne sont plus concrètement distincts, le producteur direct peut cependant - et de plus en plus - produire et conserver pour lui-même ce qu’il transforme en surproduit) ; 2° le fait que ce surproduit entre dans un procès d’échange. C’est ainsi que « l’universel » se fractionne d’une part dans l’échange mais conjointement dans l’appropriation par un autre du surproduit qui est la matière de l’échange. Le fractionnement par l’échange est de fait fractionnement par les détenteurs de la matière de cet échange, le mercantilisme est la théorie et la pratique de ce rapport social.
Les principes politiques universels (énoncés comme « humains ») : (Pays-Bas, Angleterre, Etats-Unis, France : les différentes déclarations universelles ou d’indépendance) sont en contradiction (en tant qu’ « universelles ») avec leurs propres fondements, avec leur réalité. La réalité de la chose (leur raison d’être) contredit les principes que ces déclarations fondent. Toutes les grandes déclarations de principes sont fondées sur ce qui les contredit et les annihile : l’échange et l’appropriation de la plus-value qui l’un et l’autre, dans leur principe même, contiennent dans a notion même de « Peuple souverain » leur fractionnement. A ce niveau, il faut considérer la politique dans son autonomie relative comme la mise en forme de l’uniformité construite qui ne se confond avec les conditions économiques communes (ces conditions elles-mêmes ayant besoin pour exister comme communes l’action politique c’est-à-dire de l’Etat).
{{}}176 « Au contraire, comparativement à la rente en travail, elle (la rente en nature, nda) laisse une plus grande latitude au producteur de trouver le temps de surtravail dont le produit lui appartient au même titre que celui du travail qui pourvoit à ses besoins les plus indispensables. De même, cette forme de rente entraînera des différences plus marquées dans la situation économique des différents producteurs directs. Du moins, cette possibilité existe-t-elle, y compris la possibilité pour le producteur d’acquérir les moyens, d’exploiter à son tour directement le travail d’autrui. »
Tout le nœud du problème de la transition et de la nature de l’Etat (aussi bien dans sa nature que dans la configuration donnée à « son » territoire : nature de l’Etat et type de définition du territoire sont liés) est là. La rente en produit peut passer à la rente en argent, elle peut en être la transition si elle est fondée sur la propriété privée. Fondée sur la propriété privée la rente en nature peut amorcer la différenciation au sein des producteurs directs et provoquer la salarialisation de certains.
En revanche (c’est-à-dire en dehors de la propriété ou possession privée de la terre ou d’une de ses parties travaillée en faire valoir direct) :
« La rente-produit est tout à fait apte à constituer, comme on peut le voir en Asie, la basse de structures sociales stables et voici pourquoi : elle est liée à un certain type de production ; elle relie nécessairement l’agriculture à l’industrie domestique ; elle donne à la famille rurale une autarcie presque totale ; elle ne dépend pas du marché ni des mouvements de la production et de l’histoire qui affecte la société extérieure à sa sphère d’intérêt ; bref, elle comporte les caractéristiques de l’économie naturelle. La rente foncière est ici, comme précédemment dans la rente-travail, la forme normale de la plus-value, donc du surtravail, soit la partie excédentaire que le producteur doit fournir à titre gratuit, c’est-à-dire obligatoirement – bien que cette obligation se présente à lui sous une forme moins brutale qu’autrefois, - au propriétaire de son moyen ce travail, essentiel, la terre. » (176).
La rente en argent (p.177)
Nous sommes toujours dans la différence avec la rente foncière fondée sur le mode capitaliste de production : là (avec le MPC) il ne s’agit que d’un excédent sur le profit moyen (177). Marx souligne que la rente-argent n’est qu’une modification de la rente-produit qui n’est elle-même qu’une modification de la rente-travail : la rente est alors (avant le MPC) la totalité de la plus-value, la rente ne se différencie que très anecdotiquement du profit, c’est-à-dire de ce que le producteur direct peut retirer de son propre travail comme surtravail, pour lui-même, en dehors de la rente qu’il verse.
177 Avec la rente-argent « … une partie de son (du producteur direct) produit doit maintenant être converti en tant que marchandise. (…) Il (le producteur direct) perd son indépendance, il n’est plus détaché comme avant de l’ensemble des rapports sociaux (je souligne). L’élément décisif est désormais le montant des coûts de production comportant des dépenses d’argent d’une importance variable… »
« il n’est plus détaché comme avant de l’ensemble des rapports sociaux ». Mais son rapport au(x) propriétaire(s) [divers en Europe occidentale ou unique en Asie et Empire ottoman et autres] était la base de tous les rapports sociaux et des formes d’Etat comme Marx le développe précédemment. La proposition est bizarre.
Quel est cet « ensemble des rapports sociaux » dont l’organisation productive des producteurs immédiats serait « détaché ». Quelques pages auparavant Marx nous a dit dans une assertion fondamentale que : « C’est toujours dans le rapport immédiat entre le propriétaire des moyens de production et le producteur direct (…) qu’il faut chercher le secret le plus profond, le fondement caché de tout l’édifice social et par conséquent de la forme politique que prend le rapport de souveraineté et de dépendance, bref, la base de la forme spécifique que revêt l’Etat à une période donnée. »
Il faut ici rappeler les caractéristiques du « mode production asiatique » et des formes tributaires centralisées (Samir Amin, L’Européocentrisme). Les Etats, les dominations, passent sans affecter les formes de production dans la mesure où inversement les formes de production font que les Etats, les dominations, les dynasties peuvent passer sans les affecter. Ce sont ces « rapports immédiats », « fondement caché de tout l’édifice social » qui détachent les « rapports immédiats » de la « forme politique » qu’eux-mêmes déterminent.
Avec la rente en argent ce n’est plus le cas, ce n’est plus possible. La rente en argent ne pouvait advenir que dans des structures de pouvoir et d’échanges éclatés : division du travail, division des pouvoirs et des obligations, juridictions, redevances. L’Etat n’est plus alors dans une sorte d’indifférence vis-à-vis des rapports de production, indifférence telle que produite par eux.
Avec la rente en argent, la nature du rapport entre les rapports de production et l’Etat change radicalement : le producteur direct n’est plus « détaché de l’ensemble des rapports sociaux », il en devient même la base (ce qu’il était mais d’une façon qui l’occultait) que l’Etat doit reconnaître comme sienne et se reconstruire, devenir un Etat nouveau (en France, voir les balbutiements avec Philippe IV le Bel et les Légistes). Les monnaies peuvent être diverses, locales, mais en elle-même la monnaie implique son « change » et donc, à terme, son unification, qui est du ressort d’un Etat. Non seulement du ressort d’un Etat mais qui construit cet Etat (cf. Louis IX – St Louis - et l’exclusivité de la frappe royale).
Dans leur émergence les rapports de production capitalistes imposent aussi bien du côté de la libération de la force de travail et de sa contrainte à l’employabilité (pendaison des « vagabonds »), que de la division du travail et des échanges monétaires qui en découlent et de la monnaie à la fois une uniformisation générale et du fait même de cette uniformisation une distinction, séparation, inhérente à la nature même de l’échange et de la monnaie. Ce qui par nature (l’échange, la monnaie, l’économie en général) est universel et sans limites contient une contradiction interne (la monnaie est toujours une autre monnaie, l’échange est toujours deux échangistes, le producteur direct est toujours un autre, etc.) et dans cette contradiction naît sa formalisation limitée, (l’universel contient sa propre contradiction) c’est-à-dire politique (il ne faut pas se demander « pourquoi la politique ou l’Etat ? » dans la mesure où ce qui est alors produit ce sont précisément la politique et l’Etat) : l’Etat, le territoire lentement et progressivement uniformisé. La Nation (« Peuple souverain » - Pascal Ory) ce qui signifie la fin de « l’indifférence » produite - et occultée par eux-mêmes - des rapports sociaux sur l’existence du pouvoir devenu étatique. Mais aussi la prédominance (surdétermination) de la politique, de l’Etat avec ses enjeux propres qui à partir des nécessités économiquement existantes les étendent ou les restreignent, les redéfinissent. Les rapports économiques produisent la politique, comme pratique d’Etat, comme ce qui doit les mettre en forme, les faire monter à l’existence, mais ce n’est jamais un calque. En devenant politique d’Etat, les rapports socio-économiques acquièrent une autre nécessité, une autre dynamique qui leur sont toujours intérieures, ces rapports sont eux-mêmes la nécessité et le passage à la politique, à l’Etat qui agit alors selon ses catégories propres dont la guerre.
177 « La transformation de la rente-produit en rente-argent se fait d’abord sporadiquement, mais s’étend par la suite à l’échelle nationale (je souligne) ; elle suppose un développement déjà important du commerce, de l’industrie urbaine, de la production marchande en général, partant de la circulation monétaire. »
L’ « échelle nationale » est considérée comme un présupposé de fait et non comme se produisant (avec sa logique propre) au travers de (et par) la genèse de nouveaux rapports socio-économiques. Le même mouvement qui est celui de la transformation de la rente-produit en rente-argent est aussi celui de la constitution de la nation comme territoire national et Etat : il faut un développement déjà important de la circulation monétaire, de l’industrie urbaine et ajoutons de la division du travail entre précisément l’industrie et l’agriculture.
« L’échec des tentatives entreprises en ce sens sous l’Empire Romain et le retour à la rente en nature en témoignent, après de vains essais de transformer généralement en rente-argent au moins la fraction de rente destinée à l’Etat sous forme d’impôts. »
178 La rente-argent, forme ultime, avant sa disparition, de la rente foncière comme forme normale de la plus-value et du surtravail. Même si à côté de la rente il y a apparition du profit, ce n’est pas le profit qui limite la rente mais l’inverse.
« … le développement ultérieur de la rente en argent doit conduire soit à la transformation de la terre en propriété paysanne libre, soit à une forme correspondant au mode capitaliste de production : une rente que paie le fermier capitaliste. Avec la métamorphose de la rente-argent se modifie également le rapport coutumier traditionnel entre les subordonnés qui détiennent et cultivent une partie du sol, et le propriétaire foncier : il devient nécessairement un simple rapport monétaire, fixé par contrat suivant les règle rigides de la loi positive. »
Devenant « simple rapport monétaire » c’est toute une hiérarchie et un entrecroisement d’obligations qui disparaissent. La vision et l’organisation du territoire se modifie en même temps que s’uniformisent et se centralisent les relations sociales de dépendance. Le pouvoir qui est le garant de ces relations est simultanément le garant de la circulation monétaire devenue le fondement de ces mêmes relations. Ce pouvoir s’exerce sur une population dont les multiples relations de dépendance, de subordination, d’exploitation sont simplifiées et hiérarchisées de façon uniforme par les relations monétaires. Cette population sur laquelle le pouvoir s’exerce devient « le Peuple ».
Le cultivateur-possesseur de la terre se change ainsi en simple fermier : « …ce changement est mis à profit pour exproprier petit à petit tous les paysans anciennement possesseurs de la terre et les remplacer par un fermier capitaliste ; mais d’autre part l’ancien possesseur de la terre se libère, par rachat, de l’obligation de verser une rente et se transforme en paysan indépendant devenu ainsi le propriétaire absolu du sol qu’il cultive. »
Donc les transformations induites par la rente-argent peuvent déboucher soit sur une agriculture capitaliste soit sur le paysan indépendant sur sa parcelle. Dans les deux cas toutes les anciennes relations s’inscrivant dans l’espace sont bouleversées en même temps que l’industrie urbaine se développe et que se constitue (dans les deux cas) « une classe de non-possédants, de journaliers qui se louent pour de l’argent (je souligne). » (178). Non seulement ces « non-possédants » se louent dans l’agriculture mais ils alimentent et renforcent la main-d’œuvre disponible pour les manufactures puis pour l’industrie. Ainsi se crée une population (maîtres et travailleurs) qui n’a plus que des rapports monétaires comme relations et dont la reproduction n’ayant plus aucun fondement communautaire devient individuelle et contingente, de même que le pouvoir garant de cette reproduction (par la loi et par la force) devient la représentation abstraite de cette « communauté » tout aussi abstraite car ne relevant plus que de « l’eau glaciale du calcul égoïste ». Dans son homogénéité abstraite, elle fut baptiser « Nation ».
Monnaie et force de travail libre sont l’objet et les vecteurs de la régulation de toutes les relations entre ces individus à la fois libre et contingents et par cela même définis dans des rapports de classes à reproduire (le problème est toujours dans la reproduction). Ici citer TC les trois moments de la reproduction mais de par les deux autres le troisième moment est nécessaire ne peut pas ne pas être mais il n’est pas « automatique ». : l’angoisse au cœur de l’autoprésupposition. La concurrence n’est pas régulée selon une contrainte extérieure, elle définit elle-même son cadre et ses enjeux, elles nécessairement régulée. Cette régulation qui lui est une dynamique et une contrainte internes passe par des lois, des décrets, une force politique capable de la faire respecter. Cette force est elle-même limitée d’abord par ce qu’elle met en œuvre qui ne peut être universel ensuite par les aires conjointes où les mêmes processus sont mis en œuvre dans des conditions non-identiques (ce n’est pas une contrainte de l’histoire et de ses aléas mais de ce que le MPC les absorbe, les fait siens, les redéfinit). Les conditions non-identiques créent dans un même mouvement des délimitations et des hiérarchies (la hiérarchie créant la délimitation) : « Toutefois cette forme (celle du fermier capitaliste avec investissement dans l’agriculture de capital acquis à la ville) ne peut devenir la règle générale que dans les pays qui, à cette période de passage du mode de production féodal au mode capitaliste, dominent le marché mondial. » (179). La production capitaliste ne s’empare tout d’abord que des terres qui peuvent par leur fertilité et les aménagements effectués donner une rente différentielle (181). « Cette entrée dans l’agriculture de la puissance autonome et prépondérante qu’est le capital n’est pas immédiate et générale ; elle se fait progressivement et a d’abord lieu dans certaines branches de production seulement. » (181). On voit que des territoires divers et hiérarchisés se dessinent.
« Les particularités et contrastes nationaux des peuples s’effacent de plus en plus en même temps que se développent la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions de vie qui en résultent. » (Marx, Le Manifeste, ed. Pléiade, t.1, p.180). C’est exact mais pas vraiment…
pp. 183-184-185-186-187 ; sur les limites et contradictions de la propriété parcellaire dans le MPC. Auto-exploitation, prix de la terre comme gel de capital. Marx la donne pour dominante en Suède, en France en Allemagne occidentale, ainsi qu’en Angleterre à l’époque de la Yeomanry.
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Marx : Aperçu historique sur le capital marchand, « Le Capital », Livre III, quatrième section, chapitre XX. Ed. Soc. 1957, K. t.6, pages 332 à 345.
333 « Jusqu’ici nous avons considéré le capital marchand du point de vue et dans les limites du mode de production capitaliste. Mais le commerce et même le capital marchand sont plus ancien que le mode capitaliste de production ; ils représentent en effet, du point de vue historique, le mode d’existence indépendante le plus ancien du capital. »
[On n’y fait jamais trop attention mais fondamentalement, Marx distingue « capital » de « mode de production capitaliste » ou « mode capitaliste de production ». Existe-il une différence entre les deux dernières expressions – voir original – Dans la seconde formule on entend que la « production est une entité modulée selon les modes ; la première formule renvoie production à capitaliste]
334 « Les extrêmes entre lesquels le capital marchand joue le rôle d’intermédiaire lui sont fixés, comme ils le sont pour l’argent et son mouvement. La seule condition nécessaire est que ces extrêmes existent comme marchandises ; peu importe que la production soit dans sa totalité production marchande ou que soit seulement jeté sur le marché l’excédent des producteurs ayant leur propre économie, qui dépasse leurs besoins immédiats satisfaits par leur production. »
Marx minimise l’impact du capital marchand et des peuples qui depuis l’antiquité (Ioniens, Grecs, Phéniciens, Carthaginois, Vikings, Arabes, Juifs, etc., pour rester dans le monde proche-oriental et européen) ont vécu comme intermédiaires entre des espaces et des modes de production différents. « Jeter sur le marché l’excédent des producteurs ayant leur propre économie, qui dépasse leurs besoins immédiats » nécessite une différenciation entre « besoins immédiats » et « excédent », ce qui n’est jamais une norme objective, naturelle et calorique. La notion même d’excédent suppose une différenciation sociale et l’existence de quelque chose qui ne devient « excédent » que parce que « surproduit », c’est-à-dire une distinction de classes plus ou moins accomplie. Dans de très nombreuses circonstances historiques de civilisations diverses, une grande partie de ce qui est qualifié d’ « excédent » est sacrifié, brûlé, consommé festivement, enfoui (aussi bien le produit que le temps de travail). Mais, dans toutes ces situations, cela suppose un pouvoir exprimant une différenciation de classes et une représentation de la communauté qui définissent ce qu’est un « excédent » et déterminent les producteurs à produire ce qui est converti, approprié et échangé comme « excédent ». Une partie du produit n’apparaît jamais comme marchandise sans, au minimum, une représentation autonome de la communauté, même s’il ne s’agit que de l’Assemblée des producteurs (communauté germanique). « Dans les conditions de l’esclavage, du servage, du paiement d’un tribut (dans la mesure où des communautés primitives sont à considérer ici) ce sont le propriétaire d’esclaves, le suzerain et l’Etat bénéficiaire du tribut qui sont possesseurs donc vendeurs du produit. » (335)
334 Bien sûr : « Le volume de la production qui entre dans le commerce et passe par les mains des commerçants dépend du mode de production ; il atteint son maximum dans le plein épanouissement de la production capitaliste où le produit n’est plus fabriqué comme moyen de subsistance immédiat, mais seulement comme marchandise. »
335 « Dans tous les modes de production antérieurs, le capital marchand apparaît comme la fonction par excellence du capital, et ceci d’autant plus que la production s’avère davantage être production directe de moyens de subsistance pour les producteurs eux-mêmes. Il n’est donc nullement difficile de comprendre pourquoi le capital marchand apparaît comme forme historique du capital, bien avant que le capital se soit assujetti la production elle-même. ». [Le capital est ici différencié du mode de production capitaliste mais ce capital marchand ne décompose pas les modes de production dans lesquels il existe de la même façon, ni avec le même résultat de développement en un mode de production adéquat. Il faut alors d’autres conditions celles de la structure agraire (avant tout), des types de pouvoir, des modalités de circulation et de consommation du « surplus » - voir l’Empire ottoman ou la Chine].
Tant qu’il ne s’agit que du capital marchand sous cette forme primitive il ne délimite par lui-même aucun territoire, ni aucun type de pouvoir particulier. Les choses commencent à changer avec la connexion du capital marchand et de la manufacture qui accompagne les modifications de formes de la rente foncière. Le territoire n’est encore qu’un objet défini par des souverainetés multiples se recouvrant ; il est remarquable que durant tout le XVII et XVIII, dans le cas de la « France », entre le pouvoir royal central et le « prince » local, il peut exister toute sorte d’aménagement temporaire des possessions à condition de la reconnaissance de la souveraineté ultime du roi (voir Lorraine, Artois et autres). Comme espace uniformisé, le territoire soumis à un « prince » unique ne se constitue qu’avec « l’assujettissement par le capital de la production elle-même ». Cet assujettissement c’est la mise sous tutelle du capital marchand qui devient un moment de la circulation du capital industriel, le capital marchand perd sa liberté mouvante et diasporique.
La suite du texte de Marx est pertinente pour le sujet : production d’un territoire défini ainsi que ses frontières sous un pouvoir unique créant une unité qualifiée de nationale, « nationale » ne signifiant alors que l’homogénéisation et la verticalité unique des rapports de dépendances, subordination et exploitation (production et extraction du surproduit tel que ces rapports le définissent et le calibrent : il n’y a jamais en-soi de surproduit).
Ces frontières sont alors construites comme limites (bornées de façon linéaire et continue : voir Nordman Frontières de France) et non comme zones, ni même comme le glacis discontinu et en zigzags de forteresses conçu par Vauban le long des Pyrénées des Alpes et par nécessité à distance du Rhin. En dehors de toutes les différences, le modèle frontalier du limes romain comme espace tampon à la fois de conflits et d’échanges a perduré jusqu’au XVII. Il est vrai que les cités marchandes – Italie, Flandres – étaient plus précises (et « à cheval » si l’on peut dire) sur leurs frontières mais il s’agissait toujours d’une relation à d’autres cités marchandes rendues sujettes parce que de moindre importance, parfois seulement momentanément (Florence, Sienne, Pise, Gênes, Milan, Venise, Mantoue, etc.). Pour ces cités le « contorno dei contadini » rural demeurait vital [voir la fresque du « Bon gouvernement » à Sienne mais Boucheron (Conjurer la peur) ne s’intéresse qu’au conflit entre une sorte de démocratie oligarchique face à la tyrannie princière qui s’impose dans un deuxième temps des cités italiennes, laissant de côté tout l’aspect social et économique, les luttes de classes – « peuple gras et peuple maigre », même bien antérieure il n’est pas question de l’insurrection des Ciampi – Florence 1378] mais seulement comme un appendice. Dans le processus européen de constitution des Etats-nation (XVI- XVIl - XVIII), l’Italie, berceau du capital marchand en Europe occidentale, est le champ de leurs affrontements Dans sa nature même le capital marchand et financier qui constitue la puissance des cités italiennes les réduit à être une proie. De par sa réussite même le capital marchand et financier prospère comme un entremetteur entre les lieux de production des marchandises qu’il négocie, au moment même où sa réussite bouleverse tous les rapports dans les aires avant tout rurales qui l’entourent et l’assiègent. Alors que deux siècles auparavant Dante, en fervent gibelin, en appelait à l’empereur contre le pape, il est significatif que dans les notes complétant Le Prince, Machiavel, pour construire un Etat-nation italien semblable à ce qui est en train de se constituer ailleurs en Europe occidentale à ce moment (l’Europe centrale et orientale reste pendant encore plus de deux siècles à l’écart du mouvement, en gros jusque dans les années 1830-1848) n’envisage que l’émergence et l’action d’un « Prince » parti de zéro (un bâtard du pape devenu duc de Mantoue), c’est-à-dire qui ne soit pas pris dans les rapports sociaux existants alors en Italie, (c’est ce qui ravit Althusser dans sa lecture de Machiavel dans la mesure où cela conforte sa thèse du non-passage d’un mode de production à un autre selon des contradictions inhérentes au mode de production antérieur et étant nécessairement ou même potentiellement la définition du mode suivant, en bon politicien léniniste, pour Althusser c’est l’action politique qui fait le passage. Si le mode de production est un procès sans sujet, le passage d’un mode à l’autre est loin de l’être).
Suite du texte de Marx :
336 « A l’intérieur de la production capitaliste, le capital marchand se trouve dépouillé de son existence autonome antérieure pour n’être qu’un élément particulier de l’investissement de capital, et l’égalisation des profits (je souligne) réduit son taux de profit à la moyenne générale Il ne fait plus fonction que d’agent du capital industriel. (…) là où il [le capital marchand] prévaut règne des conditions surannées. (…) Le développement indépendant du capital marchand est donc inversement proportionnel au développement économique général de la société. La fortune marchande indépendante, comme forme dominante du capital, c’est le procès de production [ ??? vérifier la citation, est-ce que ce n’est pas « procès de circulation »] devenu autonome par rapport à ses extrêmes qui sont les producteurs échangistes. Ces extrêmes gardent leur indépendance par rapport au procès de circulation et inversement. (…) C’est le commerce qui développe la forme marchandise prise par les produits ; ce n’est point la marchandise produite qui, par son mouvement, fait naître le commerce. »
337 « La loi selon laquelle le développement autonome du capital marchand est en raison inverse du degré de développement de la production capitaliste apparaît le mieux dans l’histoire du commerce de commission (carrying trade), comme chez les Vénitiens, les Gênois, les Hollandais, etc. »
Si, comme l’affirme Marx citant Smith, les commerçants, pour économiser les frais de transport, commencèrent à établir des manufactures analogues à celles qui produisaient les biens qu’ils ne faisaient que faire transiter, c’est leur propre puissance (la Hollande) qu’ils sapaient eux-mêmes au profit des aires de production dont ils avaient été les intermédiaires, à la condition que dans ces aires les rapports sociaux tels qu’induits par les modalités de la propriété foncière aient été tels qu’une main-d’œuvre libre se trouvât disponible ainsi que l’existence d’un pouvoir qui fut susceptible, sous la pression des nouveaux rapports de production, de régenter la circulation monétaire, une certaine uniformité des modes de « libération » de la main-d’œuvre, de sa contrainte au travail (et surtravail), et des conditions générales de son exploitation , posant ainsi les présupposés de « l’égalisation des taux de profit » (Marx) constitutif de ce qui devient l’espace national dont le pouvoir politique (l’Etat) fait (dans le mouvement même des conditions économiques qui le nécessitent) un territoire national. L’égalisation des profits réclament des conditions et des interventions qui ne peuvent qu’appartenir à une instance supérieure du fait même de la concurrence et de l’unité que suppose les propres vecteurs par et dans lesquels cette concurrence existe, se développe et se résout (monnaie et gestion de la force de travail libre). La question en revient toujours à la différenciation des espaces « internes » et « externes » de la concurrence. Si le fondement et l’énergie vient des nouveaux rapports de production, leur mise en forme et leur efficacité relèvent d’une instance qui n’est pas absolument et totalement déterminée par eux qui comme Etat à établir a ses propres contraintes et ses propres enjeux où se mêlent toutes sortes de rapports qui ne sont pas strictement économiques. Même les ruptures historiques les plus radicales n’échappent pas à l’histoire qui les a engendrées et aux différents rythmes de contraintes et de temporalités propres à chaque niveau.
Le capital-marchand, pris dans sa forme pure, n’a que faire de toute existence territoriale pourvu qu’il y ait des interstices et des pores : « Les peuples commerçants dans le monde antique [et au Moyen-âge jusqu’à ce que le capital marchand s’allie à la manufacture] existaient, à la manière des dieux d’Epicure, dans les espaces interstellaires ou plutôt comme les Juifs dans les pores de la société polonaise. Le commerce des premières villes et des premiers peuples commerçants autonomes et superbement développés reposait, en tant que commerce intermédiaire pur, sur la barbarie des peuples producteurs entre lesquels il jouait le rôle d’intermédiaire. » (338). Au niveau des formes d’Etat, l’époque mercantiliste représente une transition dans les implications spatiales du capital marchand.
« Au début le capital commercial est simple mouvement intermédiaire entre des extrêmes qu’il ne domine pas et des conditions qu’il ne crée pas. Ce n’est pas seulement comme mesure de valeur et moyen de circulation que l’argent surgit de la simple forme de la circulation du capital marchand M-A-M, mais aussi comme forme absolue de la marchandise, partant comme richesse, trésor, son immobilisation et son accroissement comme argent devenant ainsi fin en soi ; de même, l’argent, le trésor (je souligne), surgit de la simple forme de circulation du capital marchand A-M-A’, comme quelque chose qui se conserve et s’accroît par simple aliénation. » (338).
Mais « le trésor » est une contradiction.
Tant que l’argent ne rencontre pas le travailleur libre (ce qui n’advient que dans la dissolution du féodalisme et non de la commune antique, voir supra la contradiction du servage, extrait de TC 1), le développement de la valeur ne peut de lui-même aboutir au capital, la valeur ne fait que comparer des valeurs d’usage particulières, même si de part et d’autre ce sont des quantités de travail qui sont échangées (K . t.6, p. 338), la valeur n’est pas le contenu de l’échange mais son résultat aléatoire. L’expression de cette limitation de la valeur c’est la contradiction du trésor.
La contradiction du trésor n’est pas la contradiction de l’argent en général mais de l’argent dans une de ses fonctions, la troisième selon la classification de Marx dans les Fondements : « A Rome et en Grèce etc., l’argent apparut d’abord négativement et sous une forme peu développée dans ses deux premières fonctions d’étalon et de moyen de circulation. Mais lorsque le commerce s’y développe ou, comme chez les Romains, que les conquêtes firent entrer un flot d’argent, bref, subitement à un niveau donné du développement économique, l’argent apparut nécessairement dans sa troisième fonction et sous une forme d’autant plus élaborée que l’ancienne communauté était ébranlée » (Fondements, t.1, p.163). La troisième fonction de l’argent « résulte de la seconde figure de la circulation : A-M-M-A. La monnaie n’y apparait pas seulement comme moyen et étalon, mais comme but en soi (je souligne). Lorsque la troisième fonction de l’argent est entièrement développée, elle englobe les deux précédentes et représente leur unité (Fondements, t.1, pp.157-158).
Ce qui importe dans cette troisième fonction de l’argent c’est qu’elle contient une contradiction : « Dans sa dernière forme, la plus achevée, l’argent apparaît à tous égards comme une contradiction qui se dissout elle-même et tend à se décomposer. En tant que forme générale de la richesse, il s’oppose au monde entier des richesses véritables, dont il est une simple abstraction : c’est pourquoi on le retient comme purement imaginaire (…). En outre, comme représentant matériel de la richesse universelle, l’argent ne se réalise que s’il est lancé à nouveau dans la circulation où il s’évanouit en face des modes d’existence particulier de la richesse (…). Lorsqu’on réalise ce qui est amassé, on le détruit en le consommant (…).Je ne peux poser réellement son être qu’en le sacrifiant à autrui. Si je le retiens il s’évapore entre mes mains, simple simulacre de la richesse qu’il est (…). Son autonomie n’est que simple apparence : son indépendance vis-à-vis de la circulation n’existe qu’en liaison avec elle, grâce à elle » (idem, pp.175-176).
En résumé : « Comme simple étalon, il est nié en soi par le moyen de circulation ; comme moyen de circulation et étalon il l’est par la monnaie. Dans cette dernière forme sa négation est celle des deux précédentes. Lorsqu’il est nié en tant que forme générale de la richesse, il se réalise dans les substances particulières de la richesse véritable ; mais lorsqu’il s’avère effectivement le représentant matériel de toutes les richesses, il doit se conserver dans sa forme générale. » (idem, pp.176-177).
La contradiction du trésor confirme que le développement et l’accumulation de l’argent ne peuvent mener d’eux-mêmes au capital. Tant que la valeur apparaît et se développe sur la base de la propriété foncière (c’est-à-dire de la rente comme forme naturelle du surproduit) elle n’est qu’une formalité, elle ne s’est pas assujetti la production. Cependant déjà dans le capital marchand, la valeur forme la substance de l’échange, elle n’est pas seulement sa forme mais son contenu, toutefois elle n’affecte pas encore la production et ce mouvement ne peut de lui-même produire, lui non plus, le capital. Considérée en elle-même, la circulation demeure l’intermédiaire de deux extrêmes qui lui sont présupposés, mais ce n’est pas elle qui engendre et détermine ces extrêmes. Le capital marchand est la forme ultime que peut prendre le développement de la valeur dans les sociétés précapitalistes.
En revanche, si l’on considère la formule générale du capital (A-M-A’), on voit que « marchandise et argent ne fonctionne l’une et l’autre que comme des formes différentes de la valeur elle-même, de manière que l’un est la forme générale, l’autre la forme particulière et, pour ainsi dire, dissimulée. La valeur passe constamment d’une forme à l’autre sans se perdre dans ce mouvement » (K. t.1, p.157) [c’est ce que signifie l’expression définissant le capital comme « valeur en procès »]. Pour devenir le contenu et le but de la circulation, l’argent doit trouver à s’échanger contre le travail vivant qui a non seulement la faculté de conserver la valeur des autres conditions de production avancées, mais aussi de produire plus de valeur que ne coûte sa reproduction. Comme capital, la valeur dans le même mouvement où elle est une particularisation-division du travail toujours approfondie, est également son universalisation qui est le contenu de la communauté comme travail abstrait et sa répartition.
Nous en revenons à notre sujet.
Les travaux particuliers dépendent d’une communauté indépendante d’eux qui est leur complémentarité et leur caractère social réels. En cela lorsque le capital marchand, apparaissant comme argent, commence à se subordonner formellement les productions particulières dont il ne faisait que « prélever » avec l’aide (et souvent au profit partagé) de l’exploiteur « traditionnel » local (potentat dérisoire ou impérial), il entre dans un mouvement dont il n’est ni le principe ni les conditions mais qu’il stimule et accélère. Quand « l’homme aux écus rencontre le travailleur libre » la communauté du travail abstrait ne peut demeurer « abstraite », l’abstraction doit prendre forme, elle s’ancre dans un espace devenant territoire défini par l’extension des échanges et des productions qui, forcément multiples, rencontrent dans leurs semblables leur concurrence et leurs limites. L’abstraction s’organise, s’ancre, autour de la libération et de la disponibilité contrainte de la force de travail. Quand Marx écrit qu’à ses débuts la bourgeoisie ne peut pas se passer de la force d’un pouvoir (supposant ensuite que la reproduction du rapport d’exploitation va de soi …), cette force n’est pas un simple instrument, elle est constitutive de la nouveauté de l’exploitation que cette classe inaugure, elle définit cette appropriation du surproduit non seulement comme surtravail mais comme achat de la force qui produisant ce surtravail est toujours de quelque part, le surproduit se territorialise. Il ne s’agit plus de prendre le surproduit de Tombouctou pour le revendre à Pétaouchnok et de Pétaouchnok à Bécon-les-Bruyères. Cette nouvelle classe s’impose et transforme le pouvoir préexistant qui se met alors à définir des frontières, des normes générales et commence à se préoccuper de l’uniformisation de l’impôt et des échanges dans ce qui était seulement l’espace diversifié de sa souveraineté.
Dans le capital, l’unité qui anime le travail existe en dehors de lui. Mais c’est le résultat d’un rapport social qui contient sa propre reproduction et d’une lutte de classes constante qui font que le travailleur se comporte en étranger vis-à-vis de son produit, de sa propre activité et du caractère collectif et social de son travail. Cette lutte se déroule à l’intérieur de ce qui est une détermination définitoire du MPC par rapport à tous les autres modes de production : la nécessité de la production à grande l’échelle.
« L’accumulation primitive du capital. Inclut la centralisation des conditions de travail. C’est l’autonomisation des conditions de travail vis-à-vis du travailleur et du travail lui-même (…) Par là est donnée la base de la production capitaliste.
Accumulation du capital sur la base du capital lui-même, donc également du rapport capital-travail salarié. Elle reproduit à une échelle toujours plus large la séparation et l’autonomisation de la richesse objective par rapport au travail.
Concentration du capital. Accumulation des grands capitaux par anéantissement des petits. (…) Ce n’est là que la dernière potentialité et la dernière forme du procès qui transforme les conditions de travail en capital, qui ensuite reproduit le capitalisme et les capitaux à une échelle toujours plus large, qui sépare enfin de leurs possesseurs les capitaux formés en différents points de la société et les centralise entre les mains des grands capitalistes. Avec cette forme extrême de l’opposition et de la contradiction, la production est transformée en production sociale, quoique sous une forme aliénée. » (Théories sur la plus-value, Ed. Sociales, t.3, p.366-367).
L’autonomisation des conditions de travail vis-à-vis des travailleurs, c’est-à-dire le rapport fondamental du travail au capital avec la centralisation des capitaux fait de la production à grande échelle une détermination non pas quantitative du capital vis-à-vis des autres modes de production mais une différence intérieurement qualitative (Chapitre inédit, éd. 10/18, p.197). Le travail salarié implique le travailleur collectif et la concentration des moyens de production face à lui dans la production à grande échelle. L’échelle à laquelle opère nécessairement le capital transforme qualitativement le travail mis en œuvre. « Les lois de la production de la valeur ne se réalisent complètement que pour le capitaliste qui exploite collectivement beaucoup d’ouvriers et met ainsi en mouvement du travail social moyen (je souligne) » (Le Capital, t.2, p. 17). On peut ajouter : « Cette promotion du travail immédiat au rang de travail social montre que le travail isolé est réduit à l’impuissance vis-à-vis de ce que le capital représente et concentre de forces collectives et générales » (Fondements, t.2 p. 215) ; et encore : « Le développement de l’individu social représente le fondement essentiel de la production et de la richesse » (Fondements, t.2 pp. 221-222).
Mais cette production « à grande échelle », définitoire du mode de production capitaliste, se construit non seulement dans la concurrence entre les capitaux mais encore dans des conditions historiques que ce mode de production trouve toutes faites, mais le plus important c’est ce qu’il fait de ces conditions pour sa propre production « à grande échelle », toujours expansive et tout autant toujours limitée par elle-même. Ses propres conditions d’expansion sont définies par l’échange de marchandise donc la multiplicité d’entités de production indépendantes et de la péréquation du profit. Le mercantilisme, sommet de la vie propre du capital marchand, en apporte la preuve : « Dans le système mercantiliste, l’or et l’argent font fonction de mesure de la puissance des différentes communautés (je souligne, voir plus loin). ’Dès que les métaux précieux deviennent objets de commerce, équivalent universel de n’importe quelle chose, ils deviennent également la mesure de la puissance entre les nations (je souligne), d’où le système mercantiliste.’ (Steuart.) Les économistes modernes ont beau se croire au-delà du système mercantiliste, cela n’empêche pas l’or et l’argent, dans les périodes de crise générale, de se manifester tout à fait dans cette détermination, en 1857 tout comme en 1600. C’est avec ce caractère que l’or et l’argent jouent un rôle important dans la création du marché mondial. » (Marx, Grundrisse, ed. Soc., t.1, pp.165-166). Si Marx emploie le terme étrange ici de « communauté » (Gemeinwessen, après vérification dans le texte allemand) alors que l’on attendrait, comme chez Steuart, le terme de « nation », c’est que Marx souligne que comme mesure de la « puissance entre les nations », l’or et l’argent « réapparaissent sous la forme qu’ils revêtent déjà pour jouer un rôle dans le troc originel [comme quantum déterminé d’or et d’argent]. » (ibid, p.165) ; l’échange n’apparaissant qu’aux points de contact entre communautés étrangères.
Qu’il s’agisse de « communautés » ou de « nations » (nous préfèrerons pour le sujet le terme de « nation »), aussi bien dans la formule de Marx que dans celle de Steuart, les nations préexistent à la mesure de la puissance entre elles. Elles sont là toute constituées avant d’évaluer leur puissance respective ; alors qu’aussi bien conceptuellement qu’historiquement c’est la confrontation à un moment donné d’apparition du capital (mercantilisme et manufactures) qui est leur acte de naissance parce que cette apparition est la raison d’être de leur affrontement dans les termes historiquement constitutifs de la nation comme espace rigoureusement délimité et en voie d’uniformisation économique du fait même de l’affrontement (division internationale du travail ; avantages comparatifs ; échanges se distinguant entre échanges internes et externes, cela du fait de la recherche de la monnaie ; impôts ; modalités de libération de la force de travail et de l’usage nécessaire de la contrainte ; autonomie des appareils d’Etat distingués du pouvoir d’Etat ; transformation de la rente foncière en rente spécifiquement capitaliste, etc.)
« Le système monétariste n’avait conçu l’autonomie de la valeur que comme résultant de la circulation simple – en tant qu’argent ; ces économistes firent, par conséquent, de cette forme abstraite de la richesse l’objet exclusif des nations qui entraient justement dans la période où l’enrichissement en tant que tel apparaissait comme le but de la société elle-même. Puis vint le système mercantiliste coïncidant avec l’époque où surgit le capital industriel et, par conséquent, le travail salarié dans la manufacture, et où il se développe en opposition et aux dépens de la richesse non-industrielle, la propriété foncière féodale. Les mercantilistes ont déjà une idée de l’argent come capital, mais, à vrai dire, ils se représentent inversement celui-ci à son tour uniquement sous la forme de l’argent, de la circulation du capital mercantile, du capital se transformant en argent. Le capital industriel a pour eux de la valeur et même : la valeur la plus haute – en tant qu’il est moyen, et non comme étant la richesse elle-même dans son procès productif -, parce qu’il crée le capital mercantile et que celui-ci, dans la circulation devient argent. (…) On reconnaissait donc une forme de travail salarié, la forme industrielle, et une forme de capital, le capital industriel, come sources de la richesse, mais seulement pour autant qu’elles créaient de l’argent. » (Grundrisse, t.1, pp.266-267). Marx précise dans ce même paragraphe qu’il s’agit du travail en manufactures ajoutant « c’est-à-dire au fond le travail industriel », il s’agit donc ici d’un emploi large de « travail industriel » qui n’est pas distingué du travail dans la « grande industrie » comme cela est fait dans le Livre I du Capital.
Il faudra revenir sur l’importance de cette distinction entre manufacture et grande industrie pour le sujet de la production-constitution des nations donc de la nation, (voir K. t.2 la manufacture, le mercantilisme et la division sociale du travail – agriculture / industrie) dans la complicité entre mercantilistes et manufactures de fait souvent impulsées par l’Etat (pas seulement dans le « colbertisme » français) et rapidement qualifiées de « royales ». Avec Louis XIV et Colbert, nous (les Français en train de devenir tels) nous nous sommes « arrangés » avec les Espagnols au traité des Pyrénées, mais ce même traité concernait les possessions espagnoles de Flandres et des Pays-Bas (revenir sur la chronologie complexe de l’indépendance des Pays-Bas et de ses délimitations territoriales), là ce fut éminemment plus complexes et bagarreurs. En effet, non seulement la Hollande était le capitalisme marchand dominant, mais la raison même de cette domination était la négation du mercantilisme. La Hollande cherchant elle-même à accumuler des métaux précieux était cependant la preuve, face à l’Espagne et le Portugal, que cette accumulation n’était pas la richesse. Il est remarquable qu’au XVI et XVII les affrontements entre grand Etats-nations en constitution aient pour terrain et enjeu les hauts lieux du capital marchand (Italie, Flandre).
« La protohistoire du développement de la société industrielle moderne est inaugurée par l’avidité universelle d’argent, aussi bien de la part des individus que de celle des Etats [ce « aussi bien » masque une différence énorme et fondamentale en ce qui concerne cette « avidité » : les Etats se modifient totalement – changent de nature - et se constituent réellement comme l’Etat dans les conflits engendrés dans leur dos par cette « avidité » qu’ils ne peuvent que suivre en se construisant comme tel, c’est-à-dire Etat. Nous sommes toujours face à l’erreur que l’on trouve partout, y compris chez Marx qui donne les éléments pour la critiquer, de considérer l’Etat (ou pire la « nation ») comme préalable aux conflits dont il est d’abord « victime » et par et dans lesquels il se constitue comme Etat fabriquant alors, dans ces circonstances, une nation]. Le développement réel des sources de la richesse se déroule pour ainsi dire dans leur dos, comme moyen de s’emparer du représentant de la richesse. Quand, comme en Espagne, il ne provient pas de la circulation, mais est trouvé en chair et en os, la nation s’appauvrit, tandis que les nations qui doivent travailler pour l’enlever aux Espagnols développent les sources de richesse et s’enrichissent réellement. » (Grundrisse, t.1, pp.163-164)
Le mercantilisme est une erreur théorique, mais les erreurs théoriques sont efficaces car elles interviennent pratiquement dans les réalités qui leur correspondent parce que ces réalités les ont produites.
L’histoire de la construction au XVII e des Pays-Bas comme Etat est paradigmatique de la non-existence de l’Etat-nation préalablement aux conflits marchands et « industriels » dans lesquels il se constitue. Durant toute la période mercantile et manufacturière les « Etats » ne s’affrontent que dans la mesure où c’est dans la dynamique de cette période qu’ils se métamorphosent et se constituent.
« La question qui se pose maintenant est de savoir comment s’opère le passage de la propriété foncière au travail salarié. (…). Historiquement ce passage est irréfutable. » (Grundrisse, t.1, p.217). L’action rétroactive du capital (ne serait-ce que le capital marchand) sur la propriété foncière transforme la rente en rente monétaire. On observe alors que les serfs, les paysans corvéables, les tenanciers héréditaires, les petits villageois, etc., deviennent des journaliers, des ouvriers salariés. Ensuite le « pays » est nettoyé de ses bouches superflues.
« Il ne fait aucun doute que c’est d’abord la propriété foncière moderne, c.-à-d. la propriété foncière en tant que valeur créée par le capital lui-même, qui créé le travail salarié dans sa forme classique, celle qui imprègne la société dans toute son étendue et devient à la place de la terre le sol sur lequel elle se tient. » (Grundrisse, p.218). A ce moment-là, la forme modifiée dans laquelle le propriétaire touche son revenu ou celle dans laquelle est payé l’ouvrier n’est pas une différence formelle, elle est présupposée par un total remodelage du mode de production. « Si le capital peut se développer complètement en tant que capital commercial (avec cependant une moindre ampleur quantitativement) sans le remodelage de la propriété foncière, en tant que capital industriel, il ne le peut pas (je souligne). Même le développement de la manufacture présuppose un début de dissolution des anciens rapports de propriété foncière. D’autre part, la nouvelle forme ne devient elle-même dans sa totalité et dans toute son étendue à partir de cette dissolution ponctuelle qu’à partir du moment où l’industrie moderne a atteint un haut degré de développement, laquelle à son tour progresse elle-même d’autant plus rapidement que l’agriculture moderne, la forme de propriété correspondante et les rapports économiques correspondants se sont eux-mêmes développés. » (Grundrisse 1, p.219)
Cet entrecroisement dynamique entre la libération de main-d’œuvre, l’expansion du travail salarié, la propriété foncière « moderne » et le capital industriel n’est conceptuellement appréhendable que dans la mesure où il produit un espace et donc une relation à d’autres espaces. Un espace territorialement déterminé par d’autres instances de la reproduction de toutes ces relations entrecroisées, espace, dans lequel, en retour, cet entrecroisement dynamique s’inscrit.
« C’est pourquoi l’Angleterre est sous ce rapport le modèle des autres pays continentaux. De même : Si la première forme de l’industrie, la grande manufacture, présuppose déjà la dissolution de la propriété foncière, cette dissolution est, à son tour, conditionnée par le développement subordonné du capital qui s’est produit dans les villes elles-mêmes dans ses formes encore non développées (médiévales) et, en même temps, par l’action de la manufacture qui fleurit simultanément au commerce dans d’autres pays [je souligne] (c’est ainsi que la Hollande agit sur l’Angleterre au 16e siècle et dans la première moitié du 17e siècle). Dans ces pays, le procès est déjà parvenu à son terme, l’agriculture sacrifiée à l’élevage et les céréales importées des pays arriérés, comme la Pologne, etc. Il ne faut pas perdre de vue que les nouvelles forces productives et les nouveaux rapports de production ne se développent pas à partir du néant, ne tombent pas du ciel ni ne sortent du ventre de l’Idée qui se pose elle-même [cette remarque est amusante, Marx s’aperçoit que son argumentation était jusque-là très hégélienne avec des formes initiales et des « formes développées » comme si cela venait d’elles-mêmes et des « procès parvenus à leur terme »] ; mais ils se forment à l’intérieur d’un développement existant de la production et de rapports de propriété hérités et traditionnels ; et en contradiction avec eux [je souligne]. » (ibid, p.219)
L’entrecroisement dynamique n’est pas un processus formel que l’on pourrait appréhender pour lui-même en dehors de toute spatialisation, s’il se forme « à l’intérieur d’un développement existant de la production et de rapports de propriétés hérités », il est « en contradiction avec eux ». Il modifie, entrant en contradiction avec elles, la substance même des constructions étatiques existantes. Comme le montre au XVI-XVII l’histoire croisée de l’Angleterre et de la Hollande, cette contradiction avec les anciens rapports construit la Hollande et l’Angleterre de l’époque : Angleterre qui va se tourner vers les moutons écossais et piller l’Irlande pour sa subsistance immédiate (devenant le Royaume Uni –vérifier les dates ) ; Hollande (Pays-Bas : il est amusant que jusqu’à aujourd’hui les termes s’emploient l’un pour l’autre) qui se crée en conflit avec les anciennes structures espagnoles et en reconfigurant toute son agriculture autour des besoins du commerce et des manufactures Amstellodamoises. La « France » entrant dans le « grand jeu » des frontières de l’Est et du Nord.
On peut déduire la forme Etat-nation de la montée en puissance du MPC dans la mesure non où ce mode production « choisirait » telle forme plutôt qu’une autre mais parce qu’il la crée. Les formes « cités », « « ligue de cités », « empire » sont condamnées, les premières par leur impuissance militaire et territoriale, les secondes par leur unification chancelante de l’impôt (le nerf de la guerre) et les aléas de leur division sociale du travail à l’époque de la manufacture (l’empire comme forme politique suppose une ethnicisation des rapports d’exploitation dans une forme de propriété foncière non-capitaliste). La division sociale du travail crée un territoire qui, dans la nouvelle unité créée contre les « anciens rapports » sera le territoire national.
« Toute division du travail développée qui s’entretient par l’échange des marchandises a pour base fondamentale la séparation de la ville et de la campagne. (…) la division du travail dans la société suppose une certaine grandeur de la population, accompagnée d’une certaine densité, (…) Cette densité cependant est quelque chose de relatif. Un pays dont la population est proportionnellement clairsemée possède néanmoins, si ses voies de communication sont développées, une population plus dense qu’un pays plus peuplé dont les moyens de communication sont moins faciles. » (K, t.2, pp.42-43). Division sociale du travail, densité de population relativement aux moyens de communication et division manufacturière s’expriment alors dans une « division territoriale du travail (je souligne) qui assigne certaines branches de production à certains districts d’un pays [division qui] reçoit également une nouvelle impulsion de l’industrie manufacturière qui exploite partout les spécialités. » (K., t.2, p.43) Il se forme un réseau d’interdépendances multiples reliées par l’échange de marchandises qui ne se régule pas de lui-même (moyens de communication, législation de fabriques, spécialisation des districts ou des régions qui implique une complémentarité construite, protection, douane, etc.) mais qu’un pouvoir politique régule sur un territoire donné.
Revenons maintenant au passage des Grundrisse où il était question de ces nouveaux rapports de production qui se forment à l’intérieur d’un développement existant et en contradiction avec lui. La suite est plus ou moins inattendue en ce que Marx y expose la forme d’achèvement/inachèvement de ce développement.
« Si dans le système bourgeois achevé, chaque rapport économique présuppose l’autre dans sa forme économique-bourgeoise et qu’ainsi chaque terme posé est en même temps présupposition d’un autre, il en va de même pour tout système organique. En tant que totalité, ce système organique lui-même a aussi ses présuppositions, et son développement en une totalité consiste précisément à se subordonner tous les éléments de la société, ou à se créer à partir d’elle les organes qui lui font encore défaut (je souligne). C’est ainsi qu’il devient totalité historiquement. Ce devenir qui le constitue en totalité est un moment de son procès, de son développement. » (Grundrisse 1, pp.219-220)
Le capital est autoprésupposition, mais cette autoprésupposition n’est jamais achevée, c’est de façon générale le principe de toutes les restructurations où chaque moment de la reproduction du capital doit contenir en lui-même la nécessaire autoprésupposition de la totalité (procès sans fin). Parmi les organes qui font défaut à la totalité organique en constante production d’elle-même, il y en a un fondamental, c’est l’Etat (maître d’œuvre de la totalité organique) sans lequel la totalité organique est constamment menacée d’éparpillement et de dissolution. Si nous allons dans les entrailles de l’autoprésupposition du capital, c’est dans le troisième moment de l’exploitation que nous trouvons la création de l’Etat, cet organe qui « fait défaut ».
Le troisième moment est celui de la transformation de la plus-value en capital additionnel. Ce moment est celui où l’augmentation de la composition organique du capital transforme une partie de la classe ouvrière en surnuméraire, où du travail nécessaire est libéré et transformé en surtravail. C’est le moment où l’objectivation toujours croissante des forces sociales du travail dans le capital contredit le travail immédiat comme mesure de la valeur et le vol du temps de travail comme celle de la valorisation. C’est le moment de l’inquiétude au sein de l’autoprésupposition, le moment où il est évident que le capital est nécessairement le capitaliste (volonté étrangère au travail) et que ce dernier est un pouvoir social (voir Le Manifeste).
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Ici, je résume et critique le texte Joachim Hirsch : Remarques théoriques sur l’Etat bourgeois et sa crise in La Crise de l’Etat s/dir Nicos Poulantzas (ed. PUF pages 103 à 129).
On ne peut en rester à la répétition de quelques citations sur l’essence de l’Etat bourgeois en tant qu’Etat de classe.
Il faut expliquer comment la domination de classe bourgeoise se reproduit en faisant appel à l’organisation politique des rapports de classe et de quelle manière le conflit de classes détermine le mode de fonctionnement de l’appareil de domination politique.
105-106 « Toute société de classe se caractérise par un rapport de violence qui garantit l’exploitation économique d’une classe par l’autre. » Mais : pourquoi la violence revêt-elle la forme d’une domination étatique officielle ? Pourquoi l’appareil de contrainte étatique ne se constitue-t-il pas comme l’appareil privé de la classe dominante, pourquoi se sépare-t-il de cette dernière et revêt-t-il la forme d’un appareil de pouvoir public institutionnel, détaché de la société ? La question n’est donc pas celle de la raison de l’existence de la violence de classe mais de sa forme (la question de la violence des rapports de production transmutée en violence légitime de la classe dominante est analysée dans le livre sur l’Iran).
« La réponse est connue : dans une formation sociale capitaliste il faut que l’exploitation et la reproduction des classes ne s’effectuent pas (et ne puissent s’effectuer) directement par l’utilisation physique de la violence, mais à travers la reproduction même des rapports de production, régie par la loi de la valeur. L’échange entre les propriétaires de marchandises (y compris de la marchandise force de travail) formellement égaux et libres, produisant une apparence d’équivalence, médiatise l’exploitation du travail vivant par le capital. (…) Aussi le capitalisme se caractérise-t-il par le fait que la violence coercitive de la bourgeoisie, concentrée dans les moyens de répression physique, connaît nécessairement, en raison du mode social d’exploitation et de reproduction de classe, une institutionnalisation séparée des bourgeois individuels. Elle prend une ’forme’ qui la sépare formellement de la classe dominante : cette séparation de l’appareil de coercition physique vis-à-vis du prolétariat et de la bourgeoisie est l’élément fondamental de la forme de domination de classe bourgeoise. » (106)
Le rapport entre « l’économie » et la politique acquiert dans le capitalisme un caractère particulier.
La forme spécifique de l’appareil de coercition ne s’oppose pas à la violence qui s’exerce continuellement dans le rapport direct entre capitalistes et salariés. Il n’y a pas de sphère économique libre de toute domination. L’appareil séparé garantit le maintien de la violence existant à tous les niveaux de la société.
Cette séparation vis-à-vis des classes (de toutes les classes) ne se limite pas à l’appareil de coercition physique mais concerne l’ensemble de l’appareil de domination politique. « La reproduction des classes dans le procès de valorisation du capital et la reproduction de la domination politique ne sont pas identiques. » (107) [cette non-identité repose sur ce qui différencie le capital de tous les modes de production antérieurs : le procès de travail est dans un mouvement unique travail nécessaire et extraction du surtravail].
Les divergences entre capitaux individuels et fractions de classes deviennent des divergences politiques, elles sont transposées au niveau des appareils d’Etat provoquant toute sorte de conflits entre la bourgeoisie et son Etat et au sein même de l’Etat.
Dans le MPC, les rapports de classes s’y reproduisent au travers du procès de valorisation même du capital, sans interventions « extérieures » directes. « Aussi faut-il une instance sociale, placée en dehors de la concurrence, qui réprime les ’empiètements’ toujours possibles de la part de la classe ouvrière ou de capitalistes individuels (garantie des règles du rapport d’échange et de la propriété privée). » (109) Cette instance doit être en outre capable de mettre en œuvre des mesures qui compensent ou modèrent des blocages propres aux crises du procès de reproduction dans son ensemble. Il lui faut aussi fournir certaines conditions matérielles préalables à la production : infrastructures, formation de la main-d’œuvre. L’Etat devient le garant des rapports de reproduction non directement produits par le mouvement du capital même. Toutes ces fonctions qui ne peuvent être assumées que par une instance séparée du procès de production immédiat découlent de ce que la reproduction n’est pas la simple répétition de la production (voir TC 27, la réponse à Tps Libre). Toutes ces fonctions qui touchent à la reproduction sont constitutives de la définition essentielle de l’Etat comme instance coercitive formellement séparée des classes agissant dans le procès de production. Ce qui définit l’Etat dans le MPC c’est d’être le pouvoir capable de définir les conditions de la reproduction, ce qu’aucun capital individuel n’est à même (en tant que tel) de faire. Son « monopole de la violence légitime » (monopole lui-même produit par la violence au départ réciproque dans les rapports de production, voir livre Iran) fournit les moyens nécessaires pour prendre les mesures garantissant la reproduction.
La politique est alors comme activité particulière cette distance et cette séparation, elle est travail de transposition en neutralité et généralité des conditions de la reproduction du rapport fondamental du capital : l’appropriation sans équivalent du travail d’autrui par l’apparence d’échange d’équivalent.
Inspirons-nous de la biographie de deux morts récents : Jacques Delors et Robert Badinter. L’un et l’autre ce que l’on appelle des « grands serviteurs de l’Etat ».
« Presqu’arrivé au terme de son mandat [de président de la Commission européenne 1985-1995], sa mission désormais accomplie, Delors confie aux caméras (Antenne 2, 7 juillet 1993) : ’Les dirigeants de l’ERT ont été à l’avant-garde du soutien de mon idée.’ L’ERT est l’European Round Table, la Table ronde des industriels, qui rassemble alors quarante-cinq ’capitaines d’industrie’, les PDG de Total, de Nestlé, de Renault, de Siemens, etc. Le président de la Commission poursuit : ’Donc ce que j’ai fait en 1984, c’est de rechercher un consensus par défaut avec les gouvernements qui refusaient tout, sauf cette idée d’un grand marché, et d’obtenir un consensus par enthousiasme des industriels. C’est ainsi que fut relancée l’Europe.’ » Même quarante-cinq grands « capitaines d’industrie » ont besoin que leurs désidérata soient traduits politiquement : devant l’opposition des syndicats dans les grands pays européens, certains éléments sont alors refusés par les gouvernements garants de la reproduction des rapports de production : le thatchérisme triomphe et les plans de rigueur se multiplient en Europe. Revenant sur cette époque Delors commente : « On ne tombe pas amoureux d’un marché unique. Et pas plus d’un billet de banque, si important soit-il. On tombe amoureux d’un projet de justice, de paix, de solidarité. On tombe amoureux d’un modèle social, écologique, politique. » La politique n’est pas une suite de mensonges intéressés (bien que …) mais la transformation en intérêt universel de l’intérêt particulier de la classe dominante.
L’Etat comme Etat de la classe capitaliste représente l’ensemble de la société. Le processus qui fait que la classe dominante peut faire passer ses intérêts de classe particulière pour les intérêts de l’ensemble de la société ne relève pas de la mystification idéologique, ni de la propagande, même s’il peut inclure et fournir la base de l’une et l’autre. Capital et travail sont dans un rapport contradictoire d’implication réciproque dont le contenu est l’exploitation, au travers du mouvement de celle-ci (achat-vente de la force de travail, consommation productive de la force de travail, transformation de la plus-value en capital additionnel), le capital subsume sous lui le travail, de telle sorte qu’à l’issue de chaque cycle, toutes les conditions de la reproduction se retrouvent dans le capital face au prolétariat. Le principal résultat du procès de production, c’est la reproduction du rapport entre le capital et le travail. Le capital s’auto-présuppose, en ce que sa propre reproduction implique celle de la force de travail en tant que telle face au capital, de la propriété foncière, et sa propre division en capital industriel, commercial et financier. L’Etat en tant qu’Etat de classe est par là-même l’expression de l’ensemble de la société.
Quant au second grand regretté (que l’on pourrait soupçonner de proxénétisme hôtelier), on se réfèrera à ses propositions générales pour la réforme du Code du travail. Alors que tous les articles proposés ne sont que la possibilité d’y déroger, le tout est enveloppé dans l’indispensable Droit et le non moins indispensable citoyen conservant sa « dignité au travail » (voir TC 25)
La séparation de l’Etat de la lutte des classes pour être l’instrument efficace de la classe dominante (ou d’une de ses fractions hégémonique fédérant l’ensemble de la classe) constitue l’activité politique avec sa « neutralité de classe », le pluralisme, la liberté, le citoyen et le sujet, (fondement de l’idéologie comme rapport vécu aux rapports de production voir TC 27) la constitutionnalité, etc. [il faudrait ici ajouter comment, actuellement, dans tous les pays du monde occidental où la politique fonctionnait ainsi – travail de transposition et représentation des conflits de classes - cette dernière est entrée dans une phase de crise profonde – voir le texte Emeutes 2023].
Jusqu’ici, dans cette approche « fonctionnelle » de l’Etat, un point demeure obscur : l’Etat (tel que « séparé » et dans ses fonctions) fait d’un espace physique (même s’il s’agit d’époques absolument différentes vis-à-vis du XVI, les considérations sur les différences naturelles de Marx à la base des échanges entre communautés – point de départ de la marchandise « ? » – sont susceptibles de doutes) un territoire et, dans le même mouvement, de ce territoire un territoire national. En général, pour ne pas dire en totalité, les constructions théoriques de l’Etat semblent considérer la territorialisation comme de fait, non problématique, relevant de « l’histoire » et non du « concept ». Inversement les géographes font des territoires un a priori considérant leur production comme allant de soi de la part d’un Etat considéré comme existant ainsi de fait. Si la territorialisation relève dans ses limites et frontières du circonstanciel (un « circonstanciel » aléatoire seulement dans la mesure où il est le résultat construit de la politique dans son autonomie relative, c’est-à-dire produite à son niveau) conceptuellement elle est nécessaire.
La territorialisation ce sont les conditions de la reproduction comme inégales et dans le capitalisme comme nécessairement inégales, mais l’inégalité est simultanément, comme inégalité, production d’égalisation. Par définition ces conditions nécessaires de la reproduction qui crée l’Etat et que celui-ci assume ne peuvent être mondialement uniformes (malgré certaines affirmations du Manifeste – voir commentaires de Michael Löwy, Patries ou Planète). L’inégalité implique l’existence d’éléments inégaux donc l’homogénéisation des éléments dans leur inégalité. A partir d’éléments donnés, l’homogénéisation est une construction qui, plus ou moins forcée (le travail de l’Etat et de ses intérêts et buts en tant que tel, à son niveau propre), est sans cesse sujette à rectifications. Les conditions de la reproduction sont rendues communes par l’Etat sur un territoire (l’Etat se construisant lui-même dans son action territorialisante).
« L’Etat bourgeois n’est pas comme le sont les classes mêmes, le résultat du procès de production direct. Il doit, au contraire, du prolétariat et de la bourgeoisie et placée en dehors du procès de production, au sein du réseau spécifiques des rapporte de classes dont il représente le point de cristallisation organisationnel. » (p.118) Il est vrai que l’Etat doit « se reproduire et se maintenir comme une instance formellement séparée » (on retrouve ici comme tout au long du texte de Hirsch les propositions d’Althusser dans Marx en ses limites), mais la chose pourrait être ambigüe (une sorte d’équilibre et d’arbitrage) si on ne complète pas immédiatement avec ce qu’écrit Lénine dans l’Etat et la révolution :
« D’une part les idéologues bourgeois et surtout petits-bourgeois, obligés sous la pression de faits historiques incontestables de reconnaître que l’Etat n’existe que là où existent les contradictions de classes et la lutte des classes, “corrigent” Marx de telle sorte que l’Etat apparaît comme un organe de conciliation des classes. Selon Marx l’Etat ne pourrait ni surgir, ni se maintenir, si la conciliation des classes était possible. Selon les professeurs et publicistes petits-bourgeois et philistins - qui se référent abondamment et complaisamment à Marx - l’Etat a précisément pour rôle de concilier les classes. Selon Marx, l’Etat est un organisme de domination de classe, un organisme d’oppression d’une classe par une autre ; c’est la création d’un ordre qui légalise et affermit cette oppression en modérant les conflits des classes. Selon l’opinion des politiciens petits-bourgeois, l’ordre est précisément la conciliation des classes, et non l’oppression d’une classe par une autre ; modérer le conflit, c’est concilier, et non retirer certains moyens et procédés de combat aux classes opprimées en lutte pour le renversement des oppresseurs. » (L’Etat et la Révolution, Ed Soc, t 25, p 419). Plus loin, Lénine exprime parfaitement l’identité de l’Etat comme Etat de la classe dominante et comme représentant de l’ensemble de la société : « La société antérieure, évoluant dans des oppositions de classes, avait besoin de l’Etat, c’est à dire dans chaque cas, d’une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extérieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitée dans les conditions d’oppression données par le mode de production existant (esclavage, servage, salariat). L’Etat était le représentant officiel de toute la société, sa synthèse en un corps visible, mais cela, il ne l’était que dans la mesure où il était l’Etat de la classe qui, pour son temps, représentait elle-même toute la société. » (ibid p 428). L’Etat représente toute la société dans la mesure même où il est l’Etat de la classe dominante et parce qu’il l’est.
La suite de l’exposition de l’Etat par Hirsch justifie la précaution léniniste préalable.
« L’Etat n’est pas construit comme un organisme homogène, mais il se compose d’une multitude d’appareils ayant entre eux un rapport complexe. » (Hirsch, p.114). Suit immédiatement une citation de Poulantzas : « L’Etat n’est pas une entité possédant une essence instrumentale intrinsèque : il est lui-même un rapport, plus précisément la condensation matérielle d’un rapport de classes » (Poulantzas, Les classes sociales dans le capitalisme d’aujourd’hui).
Oui, l’Etat possède une essence instrumentale intrinsèque qui, comme le dit Lénine, n’est absolument pas contradictoire et même ne fait qu’un avec sa « condensation matérielle d’un rapport de classes ». Il ne s’agit pas comme Hirsch le reprend de Gramsci de « garantir l’intégration idéologique » des classes opprimées ou d’organiser « cette hégémonie par rapport à l’ensemble de la formation sociale, en conséquence aussi par rapport aux classes dominées. » (Poulantzas, ibid).
Ici à l’intérieur du commentaire du texte de Hirsch : réécriture de ma critique de Bihr (TC 13) sur « dans l’Etat, le capital tient compte du prolétariat » (Hirsch n’est pas très clair sur le sujet)
La suite est une réécriture d’une partie du texte de TC 13 L’Etat, la démocratie, le nouveau cycle de luttes et la recomposition de la gauche et de l’extrême-gauche.
La question originelle du texte d’Hirsch est comment penser une intervention pratique des classe opprimées vis-à-vis et dans l’Etat. En reprenant Engels dans L’Origine de la famille... (ed Sociales p 156), on peut soutenir que l’Etat est d’abord le produit de la lutte des classes, qu’il est cette partie de la société qui s’érige au-dessus du reste de la société pour maintenir l’unité d’une société déchirée par les conflits de classes ; qu’il est donc la sanction institutionnelle, l’institutionnalisation du rapport de forces qui s’établit entre l’ensemble des classes sociales. Malgré toutes les critiques que l’on peut porter à propos de ce livre d’Engel, pour lui « s’élever au-dessus de la société » était, pour l’Etat, la condition même et l’effectivité de son existence comme Etat de la classe dominante et non comme la résultante d’un « compromis ». On ne peut que reprendre ici les remarques de Lénine citées plus haut.
L’Etat n’est pas un objet neutre en soi, balloté au gré des rapports de forces entre les classes et dont il exprimerait la conciliation pour leur éviter de s’entre-déchirer. Bien-sûr la classe dominante serait avantagée dans cette course à la direction de l’Etat, elle en fait donc son Etat. Mais, cela seulement dans la mesure où elle concilierait en lui l’antagonisme entre ses intérêts et ceux de la classe dominée. L’Etat n’est pas comme le suggère Hirsch une institutionnalisation des rapports de forces. Cette « neutralité » serait le plus beau des instrumentalismes : l’Etat objet neutre résultant de la lutte des classes, qui donc, en lui-même, n’est qu’instrument.
L’Etat n’est pas traversé par les rapports de forces entre les classes se traduisant par les conflits de ses appareils. Institutionnalisation qui empêcherait les classes de s’entredéchirer. L’Etat comme Etat de la classe capitaliste représente l’ensemble de la société (voir supra).
Si nous comprenons l’Etat en tant qu’Etat de classe et par là-même comme représentant de l’ensemble de la société, il faut alors produire sa nécessaire séparation d’avec la société (voir supra cette nécessité). Mais cela n’est pas suffisant, il faut ensuite revenir de l’Etat sur les rapports de classes, afin de ne pas le figer en une superstructure-reflet.
L’Etat en tant qu’organisme extérieur à la société ne se développe pleinement qu’avec la bourgeoisie et le mode de production capitaliste. L’activité sociale des individus est indépendante d’eux, c’est leur propre manifestation d’eux-mêmes en tant qu’individus sociaux qui leur fait face, ce qui signifie que la société se divise en classes, et donc que l’Etat, en tant que représentation de la communauté, « extérieure » à elle, est l’Etat de la classe dominante. Non seulement comme instrument de la domination, mais surtout en tant qu’extériorité, représentation de la société, il est un Etat de classe. On pourrait même dire que le premier aspect n’est qu’une détermination du second. C’est en se construisant dans son extériorité à la société qu’il est Etat de classe, et nécessairement de la classe économiquement dominante. Sa forme est d’autant plus générale, universelle, que son intérêt est particulier. L’Etat est d’autant plus représentatif de la société qu’il est le pouvoir exclusif de la bourgeoisie, il est le lieu où les contradictions de la société capitaliste se représentent à elle-même comme n’ayant de sens qu’à l’intérieur du pôle qui subsume l’ensemble de la société : “toutes les luttes à l’intérieur de l’Etat, la lutte entre la démocratie, l’aristocratie et la monarchie, la lutte pour le droit de vote, etc...ne sont que des formes illusoires sous lesquelles sont menées les luttes effectives des différentes classes entre elles.” (Idéo. All. Ed Soc, p 62). Le citoyen en étant le formalisme égalitaire du capital en chair et en os, mène toute lutte comme membre à part entière de la communauté extériorisée, de par sa genèse, quoi qu’il fasse, l’action du citoyen renforce l’Etat comme extériorité et Etat de classe.
La nature de ce procès d’extériorisation réside dans la nature même du capital. « D’abord parce que le capital libère l’Etat de toutes ses entraves : religions, états, privilèges...Mais on ne peut en rester là, ce ne serait que poser les conditions de l’extériorisation et non le mouvement lui-même. Le mouvement lui-même réside dans le fait que le capital dédouble sans cesse les individus et les classes elles-mêmes. Les individus en individus particuliers (membres d’une classe, particularisation de la totalité) d’une part, et citoyen (petite monade isolée) d’autre part. « La sphère de la circulation des marchandises, où s’accomplissent la vérité et l’achat de la force de travail, est en réalité un véritable Eden des droits naturels de l’homme et du citoyen. Ce qui y règne seul, c’est Liberté, Egalité, Propriété et Bentham. Liberté ! car ni l’acheteur ni le vendeur d’une marchandise n’agissent par contrainte, au contraire, ils ne sont déterminés que par leur libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres et possédant les mêmes droits. Le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune, Egalité ! car ils n’entrent en rapport l’un avec l’autre qu’à titre de possesseurs de marchandise, et ils échangent équivalent contre équivalent. Propriété ! car chacun ne dispose que de ce qui lui appartient. Bentham ! car pour chacun d’eux il ne s’agit que de lui-même. La seule force qui les mette en présence et en rapport est celle de leur égoïsme, de leur profit particulier, de leurs intérêts privés. Chacun ne pense qu’à lui, personne ne s’inquiète de l’autre, et c’est précisément pour cela qu’en vertu d’une harmonie préétablie des choses, ou sous les auspices d’une providence toute ingénieuse, travaillant chacun pour soi, chacun chez soi, ils travaillent du même coup à l’utilité générale, à l’intérêt commun ’ (Le Capital, t. 1, p. 178-179,Ed.Soc.). Le procès ne s’arrête pas là, la généralisation abstraite du citoyen est formellement dépassée et reprise dans le fétichisme spécifique du capital. « Dans la formule capital-profit, ou mieux, capital-intérêt, terre-rente foncière, travail-salaire, dans cette trinité économique qui veut établir la connexion interne entre les éléments de valeur et de richesse et leurs sources, la mystification du mode capitaliste de production, la réification des rapports sociaux, l’imbrication immédiate des rapports de production matériels avec leur détermination historico-sociale se trouvent accomplies ; et c’est le monde enchanté et inversé, le monde à l’envers où monsieur le Capital et madame la Terre, à la fois caractères sociaux, mais en même temps simples choses, dansent leur ronde fantomatique. C’est le grand mérite de l’économie politique classique d’avoir dissipé ces fausses apparences et ces illusions : l’autonomisation et la sclérose des divers éléments sociaux de la richesse, la personnification des choses et la réification des rapports de production, cette religion de la vie quotidienne, il est tout aussi naturel que les agents réels de la production se sentent parfaitement chez eux dans ces formes aliénées et irrationnelles : capital-intérêt, terre-rente, travail-salaire ; car ce sont précisément les formes illusoires au milieu desquelles ils se meuvent tous les jours et auxquelles ils ont affaire. » (Le Capital, Ed Soc, t 8, p 208).
« Pourquoi ces fruits de la décomposition de la valeur-marchandise semblent-ils constituer constamment les conditions préalables de toute création de valeur ? L’explication de ce mystère est simple : le mode capitaliste de production, comme n’importe quel autre, ne se contente pas de reproduire sans cesse le produit matériel ; il reproduit aussi les rapports économiques sociaux et les catégories économiques qui président à la création du produit. Son résultat apparaît donc comme sa condition avec la même permanence que ses conditions préalables comme ses résultats. Et c’est cette reproduction permanente des mêmes rapports que le capitaliste individuel imagine d’avance comme un fait qui va de soi, indubitable » (idem, p. 247). Avec le fétichisme spécifique du capital, la citoyenneté exprime les formes réifiées des rapports de production. Non seulement les individus se sont dédoublés, mais encore ils se sont dédoublés en tant que membres d’une classe. Et leur conflit de classe se « réglera » dans leur vie de citoyen, c’est-à-dire dans le cadre de l’auto-présupposition du capital. Le fétichisme du capital englobe et surpasse celui de la marchandise, sur lequel trop souvent on se contente de fonder le citoyen.
Jusque-là, à grands traits, nous avons construit le concept de l’Etat à partir du procès de production capitaliste et de sa reproduction, mais nous avons encore d’un côté ce procès de production capitaliste, et de l’autre, comme un effet venant de lui, l’Etat, comme Etat de classe, et comme séparation d’avec la société : dédoublement, aliénation, fétichisme. Nous pouvons dire alors que le concept n’est pas encore produit, n’est pas réel, en ce qu’il n’est pas moment d’un procès d’ensemble, c’est à dire en ce que le procès qui le produit semble pouvoir se passer de lui en tant que « procès économique », pouvant se boucler lui-même. L’un est cause, l’autre conséquence, rajouter un peu de causalité réflexive ne changerait rien à la nature des termes. Produire l’Etat à partir du capital nécessite de ne pas pouvoir produire le capital sans produire l’Etat. On ne peut se sortir de la question par un changement de niveau, c’est à dire en passant au récit historique (Balibar ou Wallerstein).
La dynamique de l’autoprésupposition du capital c’est l’exploitation dans ses trois moments : achat-vente de la force de travail ; consommation du travail dans le procès de production (la subsomption du travail sous le capital) ; transformation de la plus-value en capital additionnel. C’est ce troisième moment qui nous intéresse ici. La transformation de la plus-value en capital additionnel est nécessaire mais jamais acquise de par la baisse du taux de profit. Si c’est par la voie de la concurrence que ce caractère jamais acquis frappe les capitaux particuliers, il n’en demeure pas moins un caractère du capital en général : la concurrence n’est que la mise en œuvre de la baisse du taux de profit. Cette remise en cause, ou cette inquiétude au cœur de la reproduction, n’intervient pas à la fin de chaque cycle productif, elle est permanente au cours du procès de valorisation et fonde, dans leur implication, l’autonomie et la pratique du prolétariat et du capital tout au long de ce procès et de sa reproduction. Le caractère constamment problématique de la transformation de la plus-value en capital additionnel passe par les transformations du procès de travail, de la composition organique du capital, par les faillites, les licenciements, l’augmentation des cadences, la fixation du prix de la force de travail... Ainsi l’autoprésupposition du capital n’est pas un processus automatique, manipulant ses protagonistes, mais l’action de ceux-ci en ce qu’ils se différencient, et s’impliquent dans leur différenciation. L’autoprésupposition du capital n’est donc pas un mouvement automatique, mais l’action contradictoire des sujets de la contradiction qui comme totalité se particularise, c’est là que dans la reproduction du capital se situe l’Etat.
Le plus souvent la théorie oscille entre un instrumentalisme (le bras armé de la classe dominante) et sa compréhension comme une simple fonction de l’autoprésupposition en ce que cette dernière, impliquant la péréquation du taux de profit, nécessite un « organisme » gérant les vecteurs de cette péréquation qui nécessairement dépasse les capitaux particuliers : argent, force de travail, aire de péréquation (cf. Suzanne de Brunhof : Les rapports d’argent, Ed Maspéro). Ce n’est pas faux, mais insuffisant. Dans cette perspective les forces répressives deviennent quasiment incompréhensibles : l’autoprésupposition se suffisant bien à elle-même pour remettre chacun à sa place, or ce n’est pas le cas. Du moins ce n’est pas vrai si on ne considère pas que l’autoprésupposition inclut sa remise en cause. La péréquation implique la mise en friche de certains capitaux, la réorganisation de son aire, le déplacement géographique de la force de travail, l’élimination de certaines couches sociales, ce qui revient souvent à la nécessité de recréer les conditions dans lesquelles la force de travail est à même de valoriser le capital. L’analyse du caractère jamais acquis de l’autoprésupposition permet de situer la spécificité de l’Etat dans la reproduction du capital de façon inhérente à celle-ci, le procès « économique » ne peut se boucler sans lui.
Enfin, le concept de l’Etat après avoir été produit à partir du capital, puis avoir été produit comme nécessaire dans ce qui le produit, doit maintenant poser l’activité de l’Etat comme transformation par l’Etat du procès qui le produit. Même considéré comme un moment de ce procès, l’Etat ne peut laisser tel quel le procès du capital qui le produit. Etant donné maintenant dans le procès qui le produit, l’Etat pose lui-même en tant qu’élément du procès de production et de reproduction du capital la transformation des rapports sociaux, qui se définissent dans ce procès, en rapports sociaux existant par rapport à lui, l’Etat. Le résultat de cette transformation c’est la « société civile », en tant que médiation de l’Etat aux rapports de production, tels que ces derniers produisent l’Etat.
« L’Etat étant donc la forme par laquelle les individus d’une classe dominante font valoir leurs intérêts communs et dans laquelle se résume toute la société civile d’une époque, il s’ensuit que toutes les institutions communes passent par l’intermédiaire de l’Etat et reçoivent une forme politique. De là l’illusion que la loi repose sur la volonté et, qui mieux est, sur la volonté libre détachée de sa base concrète » (Idéo. All., Ed Soc, p 106). Malgré une définition antérieure (p 104) selon laquelle la société civile est l’ensemble des rapports matériels, rapports de production et d’échanges, tous les développements et approches donnés par Marx de la société civile sont toujours en rapport avec l’Etat. La société civile est la forme nécessaire que prennent les rapports de classes en ce qu’ils impliquent l’existence de l’Etat qui s’en sépare et est une abstraction par rapport à eux (cf. La Question juive - le rapport homme / citoyen). La société civile est le mouvement de retour de l’Etat sur les rapports de classes qui le nécessitent. Les rapports de classes du mode de production capitaliste en produisant l’Etat moderne, libre et démocratique (séparé de la communauté) se produisent simultanément comme société civile. C’est l’accession des rapports de classes au spiritualisme de l’Etat, c’est l’existence même de la société civile, sa seule existence, celle de son rapport à l’Etat.
Dans l’Etat, la vie politique cherche à étouffer ses conditions primordiales, les rapports de classes, pour s’ériger en communauté véritable et absolue du citoyen. Mais elle ne peut atteindre ce but qu’en se mettant en contradiction violente avec ses propres conditions d’existence, cette contradiction est sans issue, sans dynamique, c’est une suite d’apories. Elle se résout dans un antagonisme lié entre société civile et Etat, ils sont un moment l’un de l’autre, antagonisme nécessaire mais sans perspective, sans dépassement possible ou élimination de l’autre. Les rapports de production capitalistes en nécessitant « l’Etat libre » se produisent simultanément comme société civile. Le fétichisme du capital qui s’enracine dans son auto-présupposition produit la politique comme dualité, comme rapport interne dans la politique de deux pôles : l’Etat et la société civile.
« La base naturelle de l’Etat antique, c’était l’esclavage ; celle de l’Etat moderne, c’est la société bourgeoise, l’homme de la société bourgeoise, c’est à dire l’homme indépendant, qui n’est rattaché à autrui que par le lien de l’intérêt privé et de la nécessité naturelle, dont il n’a pas conscience, l’esclavage du travail intéressé, de son propre besoin égoïste et du besoin égoïste d’autrui. L’Etat moderne, dont c’est la base naturelle, l’a reconnue comme telle dans la proclamation universelle des droits de l’homme. Et ces droits, il ne les a pas créés. Produit de la société bourgeoise poussée, par sa propre évolution, à dépasser les anciennes entraves politiques, il ne faisait que reconnaître quant à lui sa propre origine et son propre fondement en proclamant les droits de l’homme.’ (La sainte Famille, ed soc, p 139). Société bourgeoise (ou société civile, les deux termes sont synonymes chez Marx qui va jusqu’à dire dans l’Idéologie Allemande qu’il n’y a pas de société civile avant le mode capitaliste de production) et Etat sont les deux pôles d’une même totalité : la politique.
Il faut repartir du fétichisme spécifique du capital : fétichisme des éléments d’un procès de production qui en réalité forme un tout, fétichisme qui est atomisation, mais atomisation de rapports de classes (premier niveau de totalité qui n’est jamais perdu mais transformé/dépassé : la société civile) et qui plus est, de classes qui n’existent que dans leur connexion interne (deuxième niveau : l’Etat). La politique est l’unité, l’unité de cette atomisation, parce que cette atomisation est, elle-même, nécessitée par des rapports de classes formant une totalité, elle est donc nécessairement société civile et l’unité de cette société civile face à elle-même : l’Etat. Elle est double et est elle-même la relation des deux termes de cette dualité.
« Ce qui sert de fondement à l’état de chose public moderne, c’est à dire à l’Etat moderne développé, ce n’est pas comme la critique le pense, la société des privilèges, mais la société des privilèges abolis et dissous, la société bourgeoise développée, où sont libérés les éléments de vie encore politiquement entravés dans les privilèges (...) toute la société bourgeoise n’est alors que cette guerre réciproque de tous les individus que seule leur individualité isolée des autres individus ; elle n’est rien d’autre que le mouvement universel et effréné des forces vitales élémentaires libérées des entraves des privilèges. La contradiction qui oppose l’Etat représentatif démocratique à la société bourgeoise est l’achèvement de la contradiction classique : communauté-esclavage. Dans le monde moderne, tout individu est à la fois esclave et membre de la communauté. Mais l’esclavage de la société bourgeoise constitue, en apparence, la plus grande liberté parce que c’est apparemment l’accomplissement de l’indépendance individuelle, l’individu prenant pour sa liberté propre le mouvement anarchique des éléments de sa vie, qui lui sont devenus étrangers... Cette pseudo-liberté signifie au contraire l’achèvement de son asservissement et de son inhumanité. Ici le droit a pris la place du privilège’ (idem, p 142)
La revendication de plus de liberté, de plus d’égalité est le mouvement naturel de la société civile face à l’Etat, mouvement par lequel ce dernier existe et se renforce comme unité indépendante et autonome. Plus la liberté et l’égalité triomphent dans la société bourgeoise plus cela signifie que les lois propres à la reproduction d’ensemble de la société s’autonomisent par rapport à cette société bourgeoise, plus cela nourrit l’existence de l’Etat, qui n’est que dans cette opposition. C’est par là également qu’il est nécessairement Etat de classe, non en ce qu’il ne serait qu’un instrument, mais en ce qu’il est l’unité de rapports de classes en ce qu’ils appellent leur propre reproduction et par là en ce que cette unité existe non comme unité des classes en tant que telles, mais unité de leur propre existence réifiée sous la double figure de l’individu indépendant, isolé, et de son appartenance à la communauté, cette appartenance passant par la définition dans le pôle de cette communauté qui subsume l’autre et dans lequel se trouvent posées les conditions même du renouvellement de cette communauté : le capital. Au travers de ce mouvement, le capital s’affirme comme la substance toujours en mouvement de la totalité, c’est l’achèvement de son fétichisme. Et c’est fondamentalement la cohésion de l’Etat qui est maintenue du fait de celle de la société civile et non l’inverse.
Le fondement de l’Etat dans la vie civile est d’autant plus solide qu’il existe un développement sans entraves de la société civile, ce qui est la raison d’être et le projet constant de la politique, pour laquelle le développement sans entraves de la vie civile est corollairement le renforcement de l’Etat, même si cela ne se passe qu’au travers de leur opposition.
L’Etat n’est pas un lieu neutre de conciliation entre les classes, d’institutionnalisation des rapports de forces : un peu pour chacun. Un rapport de forces dans la lutte des classes ne se reflète pas, ne se transpose pas homothétiquement dans l’Etat. Celui-ci n’est pas un objet neutre en soi que la société se donne pour régler ses conflits, il en est une représentation, une aliénation. Placé « en apparence en dehors de la société », il est en cela même le corrélat de la parcellisation des individus et du fétichisme propre du capital, qui sont le contenu même de ce procès d’extériorisation. L’institutionnalisation, la représentation, l’organisation (termes qu’il faudrait distinguer), sont des processus de transformation d’un rapport de forces, il ne s’agit pas d’une transposition simplette, ni d’une récupération non plus. On pourrait dire que ce processus d’extériorisation et d’institutionnalisation qui semble porteur pour la lutte de classe, est partie intégrante du procès de retournement des forces de la révolution en principe de la contre-révolution,
Une fois que l’on a brossé à grands traits un concept de l’Etat et de la politique, on peut revenir sur les ambiguïtés de Hirsch et l’illusion d’équilibrage des forces en présence qui ferait de la démocratie l’étalon du bon Etat capitaliste pas tout à fait capitaliste (prenant en compte les intérêts du prolétariat), face aux mauvais Etats capitalistes (« fascistes » « dictatures », Etats forts », etc.). Aucun Etat ne prend en compte même partiellement les intérêts du prolétariat, mais exclusivement ceux du capital. L’Etat démocratique pas plus que l’Etat fasciste, que l’Etat fort etc.
Juin 48 en France, la Commune, Fourmies, Chicago, les Pinkerton, Clichy sous le front populaire, la révolution allemande, Barcelone 37, le travail forcé aux colonies, le massacre des tranchées, le 17 octobre 1961 à Paris, l’insurrection grecque de 45-46, autant de fois où l’Etat même démocratique a pris en compte par la mitraille les intérêts du prolétariat. L’Etat peut parfois reculer dans un rapport de forces favorables à la classe ouvrière, pour reprendre, s’il le peut, le plus rapidement possible le terrain perdu. Mais le rapport de forces n’est jamais institutionnalisé, ce qui l’est, conformément à ce qu’est l’Etat, ce sont les nouvelles formes de reproduction du capital, qui peuvent surgir de ces violentes phases d’affrontement et, c’est toujours une nouvelle forme d’intégration de la reproduction de la force de travail, un nouveau contrôle de la classe ouvrière, même si c’est “l’Etat-providence”. L’erreur consiste à considérer ce qui est intégration ou contrôle comme des concessions, une prise en compte des intérêts du prolétariat. C’est simplement le cours historique du capital qui est celui d’une contradiction entre des classes et non celui d’un noyau dur du capitalisme, le vrai capitalisme pur et dur et ne pensant qu’à lui, grignoté par les concessions arrachées par la classe ouvrière. Le capital ne peut pas ne pas tenir compte du cours de la lutte de classe, simplement parce qu’il n’est rien d’autre, mais tant qu’il se reproduit il en est le résultat et subsume sous lui l’ensemble de la contradiction.
La grande réforme du XXe siècle, le welfare, est un produit de l’extraordinaire niveau de combativité ouvrière dans les années trente aux Etats-Unis. Combativité telle que Tronti, dans son livre Ouvriers et capital, parle de « pouvoir ouvrier » pour cette époque de l’histoire des Etats-Unis. En France, dans la période qui suivit immédiatement la Libération (il ne s’agit pas ici des grèves de 47), des dizaines d’entreprises étaient occupées activement dans la banlieue parisienne et certaines remises en route en « autogestion » (cf. Craipeau : La libération confisquée). Il faudrait aussi considérer que le système de protection sociale date en Allemagne, pour l’essentiel, de la période nazie, suite à la vague révolutionnaire des années 20, sans remonter à Bismarck. Tout cela relativise énormément l’humanisation du travail, la civilité des capitalistes et les systèmes de protection sociale qui naissent dans des périodes où la lutte de classes avait souvent des objectifs autrement plus ambitieux.
D’autre part malgré la résistance de nombre de capitalistes individuels, il faut considérer que le système de protection sociale était devenu une nécessité pour la reproduction du capital, il était défendu par une bonne partie du monde politique bien au -delà de la gauche. De Gaulle, Keynes ou lord Beveridge n’étaient tout de même pas des révolutionnaires. C’est à la suite de ses réflexions sur la révolution russe que Keynes commence à formaliser théoriquement le salaire considéré comme investissement du point de vue du capital (et non simplement comme dépense), et la nécessité d’une certaine garantie de revenus. Quoi qu’il en coûtât aux capitalistes, il fallait intégrer la reproduction de la classe ouvrière dans un monde purement marchand et capitaliste. Cela est une nécessité à partir du moment où l’extraction de plus-value relative, c’est à dire la baisse de la valeur de la force de travail par l’augmentation de la productivité dans la branche des moyens de consommation, dorénavant soumise au capital, est devenue dominante. La domination de l’extraction de plus-value relative n’est pas un simple processus technique d’augmentation de la productivité, elle implique le bouleversement de toutes les combinaisons sociales, car elle n’est rien d’autre que l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital. On ne pouvait plus se contenter de compter sur le retour des ouvriers à la campagne en cas de chômage généralisé comme cela avait été encore le cas en France dans les années 30 (cf. Robert Salais : L’invention du chômage), ni sur la famille, ni sur la charité publique. De nos jours le mort de faim ou de froid, est un mort spécifiquement capitaliste, il peut donc mourir avec le consentement et la bénédiction de ses maîtres.
Si nous disons qu’il ne faut pas comprendre la séparation de l’Etat et de la lutte des classes comme la cristallisation d’une sorte d’arbitrage entre intérêts divergents, il ne s’agit pas non plus de cracher dans la soupe, mais de replacer les « acquis » ou « conquêtes » dans leur perspective historique de restructuration nécessaire du mode de production capitaliste dans les années trente et l’immédiat après-guerre, contre une classe ouvrière qui avait été extraordinairement combative et dangereusement autonome face au capital.
Il en est de même du fameux « compromis fordiste ». Ce fut tout simplement un moment de l’instauration de la subsomption réelle du capital sur le travail, c’est à dire de son accumulation sur la base de la plus-value relative. Ce ne fut pas un compromis, mais une contrainte pour le capital, devant intégrer la reproduction de la force de travail, de passer par le cadre national [la reconfiguration actuelle de la relation entre valorisation et reproduction de la force de travail réactive ce cadre national comme le secours des luttes – voir « Séquence particulière »] où pouvait se faire cette intégration dans les conditions historiques de l’après première guerre mondiale.
Quant aux services publics ils ne contrebalancèrent jamais les lois du marché, ils les accompagnèrent et permirent leur essor et y furent globalement toujours soumis. On ne reviendra pas sur les différents tarifs d’E.D.F, sur la localisation des centrales par rapport aux entreprises grosses consommatrices, sur la prise en charge par l’état des infrastructures de la S.N.C.F, sur la politique de commande aux entreprises, sur le développement de la précarité à l’intérieur du service public, sur la segmentation des filières dans l’enseignement sous l’appellation « d’individualisation des parcours », etc. Il ne faut pas juger le rapport antérieur entre « service public » et « marché » à l’aune de la situation actuelle. Ce qui était une soumission totale aux lois du marché, c’est à dire à l’accumulation capitaliste, dans la configuration dominante d’une accumulation nationale, est devenu, c’est exact, une entrave au développement capitaliste général, dont l’appellation « marché » n’est que la feuille de vigne social-démocrate.
Bien-sûr quotidiennement, l’Etat au niveau général de la reproduction, ou un patron particulier, face à un conflit, font des concessions. Peut-on de cette constatation inférer que l’Etat de la classe capitaliste prend en compte les intérêts du prolétariat ? Comme dans le cas des « grandes réformes » qui modifient, régulent, le rapport salarial, il ne s’agit pas d’un compromis au sens où les deux parties se retrouveraient occuper chacune un bout de terrain. « Grandes réformes” » ou concessions quotidiennes, c’est la vie même du mode de production capitaliste qui se remodèle constamment de par la contradiction entre prolétariat et capital qui est sa dynamique dans la mesure bien-sûr où il parvient à la subsumer dans sa reproduction, son autoprésupposition. Après l’instauration du welfare, l’Etat est tout autant exclusivement l’Etat du capital et de l’esclavage salarié, qu’après les mesures anti-grèves de Thatcher.
Pourquoi le capital est-il si attaché à la démocratie (la démocratie existante et non le rêve d’elle-même qu’elle produit sans cesse) ? Parce que justement c’est la forme politique et sociale la plus libre, la plus dynamique, de sa vie en tant que procès révolutionnant constamment ses conditions d’existence. Ce n’est que lorsque la lutte de classe le menace dans cette situation qu’il abandonne la forme démocratique, c’est un moment de crise de sa reproduction. Tous les Etats actuels, les plus démocratiques qu’ils soient, ont la possibilité constitutionnelle de se muer du jour au lendemain en Etats dictatoriaux.
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Ici il faut introduire les pages sur « l’Etat séparé » et surtout comment la violence réciproque des rap de prod devient la violence légitime et unilatérale de l’Etat.
Voir De la Politique en Iran, pages 148 à 159. A intégrer ici.
L’Etat capitaliste est non seulement distinct de la société mais il en est séparé [1]. C’est une « machine », un « appareil », un « instrument » comme le disent les Luttes de classes en France et Le 18 Brumaire. Même si le mot « instrument » ne plait pas (il est de bon ton de prendre ses distances avec un mot aussi trivial), l’Etat est séparé car il est, comme dit Marx « un instrument » dont la classe dominante se sert pour perpétuer sa domination de classe. En vérité la coquetterie intellectuelle vis-à-vis de la définition de l’Etat comme instrument, c’est-à-dire gourdin, n’est que le supplément apologétique d’illusions éclectiques sur la lutte de classe se voilant dans le manteau radical, mais en réalité réformiste, de la lutte des classes traversant toutes les instances de la société et pourquoi pas l’Etat lui-même.
Tout instrument est séparé. Séparé de quoi ? Toute la question est là.
L’Etat n’est pas simplement séparé de la société, il est séparé de la lutte des classes. Il en est séparé puisqu’il est fait pour ça. On ne peut imaginer un instrument utilisé par la classe dominante et qui ne serait pas séparé de la lutte des classes, il risquerait d’éclater entre ses mains à tout instant. Il faut à l’Etat cette séparation pour pouvoir intervenir dans la lutte des classes et dans toutes les directions : non seulement contre la classe ouvrière afin de maintenir le système d’exploitation, mais aussi, éventuellement, dans les luttes intérieures à la classe dominante, contre ses divisions. Pour remplir sa fonction d’instrument au service de la classe dominante, l’appareil d’Etat doit, même dans les pires circonstances, et dans toute la mesure du possible, être séparé de la lutte des classes, retiré d’elle autant que faire se peut, pour pouvoir intervenir non seulement contre la classe exploitée, mais aussi contre les menaces des formes que la lutte des classes peut prendre au sein de la classe dominante elle-même. Qu’il soit fait pour ça, cela s’inscrit dans la structure de l’Etat, dans la hiérarchie de l’Etat. Le personnel militaire, policier et de la haute administration vivent dans une permanente situation d’exception. Le droit d’expression, de grève, leur est interdit, et si, par exemple en France, il existe des syndicats dans la police et la magistrature, il n’en existe pas dans le « noyau dur » : la force armée, la gendarmerie, la garde mobile. On considère, sans plus y réfléchir, comme allant de soi, cette « situation d’exception » qui est faite aux militaires, aux policiers, aux magistrats, aux hauts fonctionnaires, c’est-à-dire au noyau fort de l’Etat, au noyau qui détient et contient la force physique, la force d’intervention de l’Etat, et sa force politique. L’Etat est un appareil capable de prendre des mesures contre une partie, voire la majorité de la bourgeoisie pour défendre ses intérêts généraux de classe dominante. Et c’est pour cela que l’Etat doit être séparé. C’est en jouant sur sa nature, sa séparation, sur les « valeurs » qui fondent cette séparation (« ne pas faire de politique » ; « le service public ») que l’Etat peut être cet appareil destiné à assurer la domination de la classe dominante.
Mais, justement si l’Etat est séparé, c’est que cette séparation ne va pas de soi, à preuve toutes les dispositions que l’Etat est obligé de prendre à l’égard des différentes catégories de ses agents, politiques, militaires, policiers, magistrats et autres pour bien assurer cette séparation. Cette séparation est le contraire exact d’une « neutralité », l’Etat est bien séparé mais pour être un Etat, c’est-à-dire un Etat de classe qui serve au mieux, dans cette séparation et par elle, les intérêts de la classe dominante. Si bien séparé pour être l’instrument des intérêts de la classe dominante que lorsque l’on arrive devant un guichet de La Poste, de la SNCF ou de la Sécurité sociale, il y a longtemps que l’on a perdu de vue la politique de classe qui gouverne, jusqu’à leur existence même, tous ces appareils administratifs. Tant est si bien qu’il est tout « naturel » de les privatiser, de les confier au soin de capitaux particuliers.
L’Etat est un Etat de classe par sa politique, par ses cadres, tous issus de la grande bourgeoisie, mais aussi par sa capacité à mettre « hors lutte de classe » l’armée, la police, la gendarmerie, les services secrets, les prisons (pas les prisonniers).
Qu’il y ait des contradictions dans l’Etat, que l’armée, par exemple, puisse avoir des vues politiques (et passe parfois aux actes) ou qu’un corps particulier de l’Etat, l’Inspection des Finances en France, joue un rôle exorbitant vis-à-vis des autres corps, que les « Services » puissent jouer leur propre jeu, on le sait. Que ces contradictions puissent être exaspérées par la lutte des classes n’infirme pas que l’Etat, en son cœur, qui est sa force d’intervention physique, politique, policière et de haute administration, est fait, malgré toutes les difficultés qu’il peut avoir pour y parvenir, pour ne pas être « affecté » par la lutte des classes, parce qu’il est fait pour ça, parce qu’il est cette séparation qui n’a rien à voir avec une quelconque « autonomie » (si ce n’est que très relative).
« Appareil », « machine », « instrument », ce sont les termes qui reviennent sans cesse sous la plume de Marx et d’Engels pour parler de l’Etat. Dans une machine toutes les parties concourent au même but évidemment extérieur à la machine, sinon la machine n’en serait pas une. « Machine » développe et enrichit l’idée d’instrument ou d’appareil. Une machine est destinée à transformer l’énergie (transformation d’un type d’énergie en un autre type d’énergie) et à utiliser cette transformation. Avec quelle énergie fonctionne l’Etat et en quel autre type d’énergie la transforme-t-il ? L’énergie dont se nourrit l’Etat c’est celle de l’auto-présupposition du mode de production capitaliste, l’énergie du « double moulinet de la reproduction des classes » [2] ; l’énergie en laquelle il la transforme c’est la violence, énergie qui met en mouvement tous ses instruments. Non seulement l’Etat est une machine mais encore une machine-outil. L’auto-présupposition inclut l’ensemble des formes économiques, sociales, politiques, juridiques, idéologiques, de la reproduction du rapport d’exploitation. L’Etat devient alors cette machine qui transforme en violence l’auto-présupposition du capital. Mais il ne la transforme pas en n’importe quelle violence, il la transforme en violence légitime et légale. Ce dernier point est essentiel, pour comprendre cette énergie qui alimente l’Etat, celle de l’auto-présupposition du mode de production, car cette énergie-là est également une violence. L’auto-présupposition c’est le cours même de l’extraction de surtravail et de la production de plus-value, c’est la violence brute de la lutte des classes qui n’a pas encore été transformée en pouvoir, en lois, en droit et de façon plus diffuse en normes. Contre les apologistes du rapport de forces pur et simple, de la pure violence comme compréhension des rapports sociaux de production, il faut dire que la force et la violence de la bourgeoisie sont la Force et la Violence parce que la bourgeoisie est la classe dominante, et non l’inverse.
S’il faut insister sur ces concepts d’auto-présupposition et de reproduction, c’est pour repousser toute théorie des origines. Entre la force brute et la force légale il n’y a pas d’avant et d’après, au sens où cette force brute fonctionnerait dans l’analyse comme une sorte d’ « état de nature ». Ce qui fonctionne dans l’Etat ce sont les formes de reproduction de la société de classes. L’énergie, la force, qui entre dans les mécanismes de la machine d’Etat pour en sortir comme pouvoir, ni entre comme force pure ou brute que dans la mesure où le monde dont elle provient est lui-même déjà soumis au pouvoir de l’Etat. Ainsi c’est la force brute issue de rapports sociaux de production pour lesquels l’Etat existe toujours déjà, elle est qualifiable de « brute » en ce qu’elle doit être maîtrisée. L’Etat veille à ce que comme le dit Engels « la société ne soit pas détruite ».
Donc nous pouvons avancer que le corps de l’Etat comme machine transforme la violence brute en violence légale. C’est une véritable transformation d’énergie qui s’opère, car, du fait que l’auto-présupposition est subsomption du travail sous le capital, dans la « machine » n’entre, pour y être transformée, que la violence brute de la classe dominante qui, par la reproduction même du mode de production comme subsomption, excède toujours. Dans l’Etat, les violences brutes de la lutte des classes ont disparu au profit de leur seule et unique résultante : la Force de la classe dominante qui ne se présente plus comme ce qu’elle est : excès de sa propre force sur celle de la classe exploitée, mais comme Force tout court. Par là également, dans les rapports de production, se trouve produite et assurée la séparation de l’Etat. Tout l’Etat est construit pour produire ce rejet absolu, son propre corps est fait pour ça, pour nier sa nature de classe, pour bégayer par la bouche convaincue de ses fonctionnaires les vertus du service public, de la poste, des chemins de fer, des hôpitaux, des écoles, du planing familial, et de la Régie des tabacs et allumettes. Par définition même de l’Etat, seule la classe dominante y a accès pour transformer sa force en pouvoir, recouvrant cette force sous l’idéologie dérisoire, et efficace, du service public.
L’Etat est sous le rapport de l’énergie qu’il transforme, celle qui fonctionne en lui et le fait marcher pour assurer sa transformation en une autre sorte d’énergie, une machine à violence, de la même façon qu’on parle de machine à vapeur ou de moteur à essence. Tout le corps de la machine est construit pour assurer cette transformation sous le couvert et le nom de « service public », de nation, de communauté. Ce corps est composé de mondes clos, certains quasi au secret, l’armée, la ou les polices, la gendarmerie, les CRS, la garde mobile, mais aussi, un peu plus ouverts, la magistrature, les juristes, les enseignants (pour continuer avec des exemples français mais aisément transposables). Chaque corps travaille dans son domaine prescrit, dans un « esprit de corps », une division du travail absolument impérative y règne. L’Etat n’est bien séparé de la lutte des classes que s’il est séparé, divisé par des séparations intérieures, celles de ses corps et de leur « esprit de corps ». Mais, en-deçà de tout cela, ce qui fait le caractère spécifique du corps de la machine, de tout ce qui fonctionne en elle ou sous son nom, est silencieusement étayé dans un non-dit assourdissant, par l’existence et la présence incorporée partout de la force physique publique armée qui est au cœur de l’Etat et rayonne sur l’ensemble de ses activités. L’Etat est une machine au sens fort du terme : un dispositif artificiel comportant un moteur mû par une certaine énergie, puis un système de transmission, le tout étant destiné à transformer une certaine énergie en une autre. Tout l’Etat est un corps matériel agencé pour produire une transformation d’énergie, une machine à produire du pouvoir, du pouvoir légal : des lois, décrets, arrêtés. Et à en contrôler l’application par les fonctionnaires de l’Etat.
Cependant, alors que le métal dont est faite la machine à vapeur n’entretient aucun rapport avec la matière énergétique qui l’alimente, le corps de l’Etat n’est pas, naturellement, sans rapport avec l’énergie qui l’alimente. D’où une séparation si difficile à obtenir.
Le corps de l’Etat, on l’a dit, ce sont tous les corps de l’Etat et ceux qui agissent en son nom. C’est avant tout des hommes, dont la majorité provient des classes exploitées par la classe dominante. CRS, gendarmerie, armée (même de métier), administration : des fils et filles de paysans, d’employés et d’ouvriers. Il y a bien sûr la promotion sociale que représente le fait d’être fonctionnaire, employés de l’Etat, mais l’Etat prend bien d’autres précautions pour les séparer de leur classe d’origine. Ils sont dirigés, encadrés et soumis à des règles contraignantes et à une situation sociale d’exception. Que l’armée et la police reviennent à ses origines, qu’elles « passent du côté du peuple » fait partie des conditions rêvées, pour ne pas dire imaginaires de la révolution. Pour un « brave pioupiou du 17e », combien de soldats accomplissant leur devoir jusque dans l’Allemagne de 1919-1921, le Maroc espagnol de 1936 ou le Chili de 1973. Que le corps et les corps de l’Etat soient traversés par la lutte de classe est hautement optimiste et aléatoire, si ce n’est relevant du vœu pieu. Même si ces agents sont sujets à des mécontentements, même s’ils se mettent en grève (encore que toute grève n’est pas ipso facto lutte de classe ; il est des grèves conservatrices, corporatistes, réactionnaires, racistes, etc.), ils ne mettront jamais en question sérieusement leur « service ». Promotion, formation, inculcation idéologique, discipline, sens du service, emploi garanti, retraite, l’Etat parvient à se constituer un corps qui est vraiment séparé de la lutte des classes, construit dans un métal humain spécial dont on peut faire l’expérience à chaque contact même anodin avec un « agent de la force publique ». Quelle que soit l’origine de ce personnel, appartenir à une classe ce n’est pas comme appartenir à un groupe sanguin.
Un corps qui, même si ses éléments sont issus des classes exploitées, ne peut douter, sans se nier (et il n’a aucun intérêt à le faire) que la violence dont il est dépositaire est un bien public et ce bien public son affaire. Car la plus grande réussite dans la séparation de l’Etat, c’est l’existence dans l’Etat de corps séparés, une division stricte du travail : la police ne fait pas les lois, les députés ne font pas la police. Chacun fait corps avec une fonction de l’Etat, ce sont les nécessités du pouvoir de la classe dominante qui définissent ces fonctions et les définissent comme divisées. Si bien que pour chacune d’entre elles, leur caractère de classe est nié, invisible, et repris par chaque membre de chaque fonction comme naturellement nécessaire et allant de soi.
L’Etat n’est séparé, « au-dessus des classes » comme dit Engels, que pour assurer la reproduction des conditions de domination de la classe dominante. Si cette reproduction est celle des rapports de production (exploitation), c’est qu’elle est celle des conditions matérielles du rapport de production. Derrière l’idéologie de l’Etat « fausse communauté », « communauté abstraite », idéologie qui sort son mouchoir de dentelles face au « vulgaire instrumentalisme », il n’y a rien d’autre, sous de grands airs philosophiques, que les niaiseries habituelles sur La Poste et la SNCF, si ce n’est le beau philosophe barbu de la Forêt Noire. En un mot l’Etat ne serait que des services publics victimes de l’aliénation feuerbachienne. L’exploitation ne s’exerce pas dans des rapports intersubjectifs, ni dans des rapports sociaux immatériels, ces rapports sont des rapports de production, elle s’exerce dans des conditions matérielles dessinant un territoire où l’Etat est on ne peut plus matériellement présent partout. L’Etat est un gourdin.
Instaurer la gratuité, abolir l’échange, toutes les formes de propriété, s’emparer de tous les moyens de production, de communication, de bâtiments nécessaires à la lutte, sortir de la division du travail, c’est cela déliter les rapports sociaux qui soutiennent les forces de répression et dans lesquelles elles existent. On ne vise ni le « soutien » ni la « neutralité » des forces de répression, le but c’est leur effondrement. Les mesures communistes prises comme nécessités de la lutte sont pour la révolution son arme principale. Un mouvement révolutionnaire devra s’armer, mais s’il ne fait que ça il sera inexorablement battu. Un mouvement révolutionnaire ne se limite pas à « déliter » les forces de la violence de classe de l’Etat, il détruit l’Etat spécifiquement, dans ce qu’il fait, par la destruction de ses fonctions, par la destruction de leur division. Déjà la Commune de Paris, les Soviets de 1905 et de 1917, les Conseils allemands, les Communautés espagnoles ont montré que les fonctions ne sont pas « naturelles », ne vont pas de soi, donc leur division non plus, donc les appareils destinés à assurer ces fonctions non plus.
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Reprise du commentaire sur le texte de Hirsch
Dans la mesure où il est valeur, donc production de marchandises, qu’il présuppose la division sociale du travail et l’échange, le capital ne peut être capital « unique » (ou le « super-impérialisme » de Kautsky – voir Boukharine). Dans la mesure où les échanges entre capitaux multiples ne s’effectuent pas à la valeur mais (selon ce que sont le capital et le profit) aux prix de production, à moins de supposer qu’il existe une loi de la valeur mondiale (Samir Amin), l’échange aux prix de production présuppose des ensembles distincts de capitaux (cela même si l’on accepte une « loi de la valeur mondiale »). Bien sûr, les ensembles échangent entre eux et chaque capital appartenant à un ensemble échange avec d’autres appartenant à un autre ensemble mais cela n’efface pas son appartenance. Même considérée au niveau mondial (et parce que considérée à ce niveau), la loi de la valeur détermine combien de son temps disponible la société peut dépenser à la production de chaque espèce de marchandise (K., t.2, p.45 et t.8 sur la rente foncière, cité par ailleurs). S’il y a répartition, il y a équilibrage et différenciation des aires de répartition du temps de travail social disponible. L’échange qui fait la répartition est concurrence, ce qui impose à chaque capital les lois générales du mode de production. Echange aux prix de production, péréquation du taux de profit se combinent constamment avec la concurrence pour délimiter des aires distinctes, cette combinaison est le principe mouvant de la constitution des aires nationales régulées par un Etat, cela quelle que soit sa perméabilité à la mondialisation qui demeure hiérarchie d’Etats ou d’ensembles étatiques (même dans les « Etats dénationalisés » qui ne sont qu’une forme paroxystique de la nationalisation du capital : c’est toute la force, puis le problème de la « mondialisation américaine – voir Ukraine 22). Il faut toujours insister sur le fondement de toutes mes notes : l’Etat-nation ne préexiste pas, n’est pas un préalable, à ce qui est mis en forme spatialement par le mode de production capitaliste (quelle que soit son utilisation de structures spatiales existantes (le terme de spatiales est plus approprié que territoriales). Ainsi l’interrogation de Balibar et Wallerstein n’a plus aucun sens : le capitalisme ne choisit pas telle ou telle forme politique comme on choisirait entre trois marques de pastis présentes au-dessus du comptoir.
Momentanément, la « mondialisation américaine » avait totalement transformé la signification du nationalisme des « opprimées ». Nationalisme produit dans un séparatisme contre leur ensemble étatique existant pour n’être que des points d’ancrage de la mondialisation, sans aucune possibilité d’existence capitaliste nationale par eux-mêmes : Yougoslavie, Erythrée, Etats Baltes, Sud-soudan, Timor, etc. (Michael Löwy – Patries ou Planète ? nationalismes et internationalismes de Marx à nos jours, ed. Pages deux, 1997 se trompe totalement sur la nature de ces nationalismes qu’il voit comme des révolutions nationales –mêmes bourgeoises - contre la domination impérialiste, idem pour Pascal Ory qui, quant à lui, ne voit que la persistance politique universelle de l’idée de nation).
« L’Etat en tant qu’instrument permettant d’assure la domination politique de la bourgeoisie est un moyen fondamental pour la réorganisation permanente des conditions d’exploitation. » (Hirsch, p.117) Par définition même, ces conditions ne peuvent être mondialement uniformes (contrairement à certaines affirmations du Manifeste, ce que Löwy fait ressortir dans sa lecture du texte). L’Etat est toujours l’Etat d’un territoire rendant communes ces conditions sur ce qui se faisant devient son territoire (Suzanne de Brunhoff écrit quelque part qu’on ne peut pas considérer l’économie sans l’Etat pour introduire ensuite l’action étatique).
p.118 « L’Etat bourgeois n’est pas comme le sont les classes mêmes, le résultat du procès de production direct. Il doit, au contraire, se reproduire et se maintenir comme une instance formellement séparée du prolétariat et de la bourgeoisie et placée en dehors du procès de production, au sein des réseaux spécifiques des rapports de classes dont il représente le point de cristallisation organisationnel. L’Etat n’est pas un sujet doté d’une volonté propre, il est une forme organisée de rapports de classes. Néanmoins sont ’autonomie relative’ vis-à-vis des clases illustrée par l’existence de bureaucraties particulières et d’un ’groupe régnant’ formellement séparé des classes entraîne une autonomie relative du mouvement de ses appareils. »
Tout cela est assez confus.
Il est exact que : « L’Etat bourgeois n’est pas comme le sont les classes mêmes, le résultat du procès de production direct. » La chose n’est pas aussi sûre en ce qui concerne l’Etat féodal ou d’ancien régime ; l’Etat des états et des multiples privilèges. Il est alors le « résultat direct » de tous les procès de production. Son « autonomie relative » ne s’exerce que dans son usage de la force.
En ce qui concerne « l’Etat bourgeois », il est, quant à lui, « doté d’une volonté propre », sinon : « autonomie relative » et « séparation » ne veulent rien dire. Il y a ici de la part de Hirsch une généralisation hâtive de l’Etat bonapartiste théorisé dans le 18 Brumaire puis dans La Guerre civile en France où le « groupe régnant » (formule bizarre) est séparé des classes, les renvoyant toutes à une « inexistence politique ». Est-ce que nous n’avons pas plutôt là une contradiction constante à l’intérieur de l’Etat et constitutive de son existence et de son action ? La séparation doit constamment être construite et reproduite, la contradiction apparait quand les appareils d’Etat (armée, police, école, justice, parlement, partis politiques, bureaucraties diverses) sont sans médiations faisant leur autonomie relative, l’expression des intérêts les plus immédiats de la classe dominante ou la plupart du temps de seulement une de ses fractions. C’est l’intérêt de la classe dominante à long terme qui est menacé au profit d’intérêts immédiats et bornés. L’intérêt à long terme devient l’objet d’organismes placés hors de portée de toute logique proprement politique de représentation de la société civile (Banques centrales, FMI, Agences de notation, Commission européenne, Tribunaux d’arbitrage des conflits commerciaux …)
Ce qui ne fonctionne plus dans les Etats des aires centrales du MPC, ce sont les mécanismes qui assuraient la synthèse, le filtre, la canalisation, le détournement et aussi parfois la suppression de la multitude des exigences émanant des capitaux individuels ou de groupes de capitaux, mais aussi des exigences (intégrées et transformées) émanant de la reproduction des classes dominées. Mécanismes par lesquels l’intérêt de classe à long terme de la bourgeoisie devient effectif.
Ces mécanismes ont une existence matérielle et institutionnelle : la multitude des appareils d’Etat spécialisés, séparés les uns des autres, et ayant chacun une organisation hiérarchique quasi infinie (comme les diverses couches d’un filtre). Ce système savamment échelonné joue le rôle de barrière, de filtre et de transformation des exigences et nécessités multiples, parfois antagoniques, issues de la reproduction des rapports de production. L’intérêt à long terme de la bourgeoisie et de son Etat ne relève pas de l’ineffable, de la révélation ou de la grande et profonde sagesse visionnaire de quelque dirigeant, il résulte d’un « procès de production » (en grande partie « sans sujet ») dont l’organisation de l’Etat et de ses appareils est la garantie. Tout le processus de prise de décision dans l’Etat est structuré de telle manière que les exigences (même violentes) qui finissent par y pénétrer peuvent être traitées et réduites à des dimensions fonctionnelles, c’est-à-dire générales et conformes à la reproduction plus ou moins « modifiée » du statu quo. Dans l’Etat, les appareils de prises de décisions politiques opèrent tous de façon relativement autonome. L’ « autonomie » est leur force de production de décision d’Etat : pour centraliser l’Etat, comme agent nécessaire de la reproduction, il n’y a pas mieux que la « séparation des pouvoirs » qui triture tous les conflits et même les contradictions. Chaque appareil ayant ses compétences, son domaine d’intervention, ses clientèles et sa perception des problèmes qu’il est enjoint de régler. Les contradictions du mode de production sont de fait interdites dans la sphère des décisions d’Etat, non seulement parce que l’Etat est toujours l’Etat de la classe dominante, mais encore parce que son organisation même est faite pour ne pas être l’expression de ces contradictions, quelle que soit parfois la conscience que peut en avoir une partie de son personnel (il est remarquable que dans de nombreux Etats les services de renseignements soient les appareils les plus en retrait de ce type d’organisation des procédures).
La production de cet « intérêt commun à long terme » de la bourgeoisie possède également une base très matérielle : le taux de profit moyen (« l’amicale des capitalistes », Marx). Ce taux de profit moyen s’impose à l’Etat qui trouve dans le profit moyen du capital la limite à son appropriation de revenus par le biais de l’impôt : « Cela veut dire également que les moyens financiers de l’Etat sont soumis, conformément aux fluctuations du taux de profit, à des modifications difficilement maîtrisables par l’Etat. » (Hirsch, p.120).
Pour Hirsch cette contrainte ne serait qu’une garantie vis-à-vis d’actions « dysfonctionnelles » de l’Etat outrepassant ce que la bourgeoisie lui permet en ce qui concerne son intervention dans la sphère de la production directe. Quand une telle chose est susceptible d’arriver, ce n’est pas que l’Etat s’autonomise ou outrepasse son rôle vis-à-vis ’de la classe dominante, mais qu’une certaine fraction de cette classe, représentant plus ou moins momentanément l’ensemble, dans son conflit même avec d’autres fractions, lui confie la promotion (pour l’ensemble de la classe) de ses intérêts (on peut penser à l’Amérique latine de l’entre-deux-guerres et de l’immédiat après-guerre, mais aussi – pourquoi pas ? – au fascisme italien ou au national-socialisme allemand).
La vision restrictive (le « contraindre » cela pour en faire son organe : la problématique est étrange : un peu social-démocrate) de Hirsch en ce qui concerne les capacités allouées à l’Etat (impôts : Hirsch ne considère la chose que sur le prélèvement du revenu alors que les impôts sont aussi une reproduction de la force de travail dans sa valeur) comme seulement une limite que la bourgeoisie lui imposerait quant à son intervention dans la « production » n’est pas tout à fait fausse mais, globalement, passe à côté de l’essentiel.
Hirsch considère l’Etat comme pouvant s’émanciper de la « tutelle bourgeoise » et que la bourgeoisie le surveille en asséchant la « pompe à Phynances ».
« …les mécanismes de décision se font de telle sorte que la restriction de la marge de manœuvre économique de l’Etat en tant que ’diktat des caisses vides’ fonctionne régulièrement comme prémisse d’une décision. Cette structure apporte la garantie que l’Etat demeure, certes, sensible aux besoins et aux crises, mais qu’il est en même temps, capable de traiter et de réduire les exigences de sorte qu’elles soient compatibles avec les conditions de la domination bourgeoise. » Comme si l’Etat pouvait avoir l’intention d’aller contre cette domination.
Même si par des nationalisations l’Etat devenait propriétaire de la totalité de l’appareil productif cela ne remettrait pas en cause les rapports de production capitalistes (Engels, Anti-Düring, p.318).
A l’inverse de Hirsch, il faut considérer que la capacité de prélèvement de l’Etat, parce qu’elle se réfère nécessairement au taux de profit moyen, constitue positivement l’Etat en représentant de l’intérêt commun (« l’amicale ») de la bourgeoisie « nationale » relevant de lui et des rapports de celle-ci avec les autres bourgeoisies nationales. Le taux de profit moyen est une valeur constamment fluctuante à l’intérieur d’une aire nationale et conjointement – il n’y a plus de temps différents - selon les rapports (hiérarchies) de cette aire avec les autres (tout cela subsumé avec toutes sortes de fractures, de différences et de médiations les résorbant à leurs risques et périls par - et dans - la reproduction mondiale du rapport capitaliste de production).
Hirsch souligne un autre aspect de l’action de l’Etat comme construction de l’ « intérêt commun » de la classe dominante, ce qu’il nomme « la sélectivité naturelle propre aux processus politiques d’élaboration des décisions au sein de l’Etat bourgeois » (119).
« La ’sélectivité’ spécifique du système politique est également due à la répression physique et l’intégration idéologique organisées en permanence par l’appareil d’Etat : le faisceau, échelonné en profondeur, des appareils ’idéologiques’ et ’d’intégration des masses’ (partis d’intégration de masse, syndicats de collaboration de classe, appareil de la dite ’socialisation’) a pour fonction soit d’empêcher une solidarité et une articulation des intérêts de classe des opprimés, soit de les détourner vers des terrains moins dangereux … » p.120).
[Hirsch néglige l’implication réciproque entre travail et capital et que la classe ouvrière est une classe de ce mode de production : en cela ’l’intégration de masse’ est la nature même des organisations ouvrières et la ’collaboration de classe’ est la définition même du syndicalisme quelle que soit sa nécessité et son efficacité – à moins de demeurer un groupuscule. Althusser considère également les syndicats et les partis ouvriers comme des « appareils idéologiques d’Etat. La différence est que Hirsch ne fait pas la distinction d’Althusser entre « pouvoir d’Etat » et « appareils d’Etat ». Sur cette distinction : voir le texte sur le complotisme]
Hirsch énonce un autre point concernant la « sélectivité » qui dans l’Etat transforme la multiplicité des conflits (de classes et à l’intérieur même de la bourgeoisie : il faudrait toujours avoir en tête que les conflits internes à la bourgeoisie sont toujours des conflits avec la classe ouvrière, c’est-à-dire des conflits concernant la manière d’en extraire du surtravail) en « intérêt commun » de la classe dominante.
122 « Etant donné que la bourgeoisie en tant que classe ne gouverne pas elle-même, c’est-à-dire que la ’particularisation’ (séparation) de l’appareil d’Etat se manifeste par la non-identité formelle entre disposition des moyens de production et participation au gouvernement, il se constitue un groupe d’agents professionnels de l’Etat en tant que catégorie sociale d’un type particulier. » [passons sur le fond idéologique de Hirsch qui se demande comment les intérêts de cet « catégorie sociale » sont amenés à coïncider avec ceux de la classe dominante].
Aux Etats-Unis cela fait bien longtemps que cette « catégorie sociale d’un type particulier » a disparu des gouvernements, en Europe nous avons eu Berlusconi et d’autres, depuis une vingtaine d’années ce personnel spécifique de l’Etat a disparu. « La non-identité formelle entre disposition des moyens de production et participation au gouvernement » n’existe plus dans les Etats centraux du capitalisme et ailleurs n’a jamais existé dans les kleptocratie du « tiers-monde ». Il n’empêche que l’on doit considérer cette disparition come un des éléments du grippage de la belle mécanique de l’Etat transformant la multiplicité des intérêts et des conflits en « intérêt commun » de la classe dominante : intérêt commun absorbant la contradiction avec les classes dominées. La fin de cette « non-identité » provoque une succession interminable de mise en accusation par la « Justice », mais l’essentiel est que l’Etat est constamment en train de bricoler l’intérêt commun de la classe dominante parce qu’il ne parvient plus avoir la « hauteur » nécessaire pour faire reconnaître dans cet intérêt commun l’existence des classes dominées. A la racine de la crise politique de l’Etat il y a toujours la fin du mouvement ouvrier. Le propre de l’Etat qui réside dans tout le processus de métamorphose d’un intérêt particulier en intérêt universel se trouve court-circuité par la disparition de la représentation ouvrière (si l’on veut revenir aux origines - pour comprendre ce qui s’effondre actuellement - il faudrait ici travailler sur les ambigüités du Chartisme lui-même et sur la façon dont la bourgeoisie anglaise y a réagi).
La belle mécanique de la métamorphose de l’intérêt particulier en intérêt universel (autant comme unification de la classe dominante que comme absorption du conflit avec les classes dominées, ce qui est la condition de l’unité de la classe dominante) commence à se déglinguer à la fin des années 70. La belle mécanique se grippe : Thatcher et le système TINA (there is no alternative) ; le consensus de Washington et le retournement de la politique monétaire de la Réserve fédérale ; la fin des « nationalismes socialistes » dans le « tiers monde », la fin du mouvement ouvrier puis du « bloc de l’Est » ; la transformation de la sociologie électorale de la Gauche dans toute l’aire occidentale (voir Gethin, Martinez-Toledano, Piketty, Clivages politiques et inégalités sociales, une étude de 50 démocraties 1948-2020 – EHESS/Gallimard) ; « néo-libéralisme » (avec toutes les réserves sur la pertinence de l’appellation) ; la domination n’est plus une « hégémonie » (Gramsci, voir Emeutes 2023) ; renforcement de la sélection auto-reproductrice des « élites » bureaucratiques (on peut juger de la puissance et de la vitalité de la domination d’une classe à sa capacité à intégrer des membres de la classe dominée, K,t.7, p.260) ; passage de la « Gauche » au populisme et lente montée de l’extrême droite (inexistante de 1945 à 1980). L’efficacité de l’Etat change de nature, il se dépolitise (représentation) et les personnes composant son personnel n’ont plus aucune importance.
La « grande question » est que ce grippage ne semble pas affecter l’efficacité de l’Etat et pourtant la situation actuelle se caractérise par une crise politique qui, bien sûr, se source dans les rapports de production, l’exploitation, le taux de profit, etc. Mais comme l’écrivait Hegel on ne laisse pas les formes de manifestation « sur le bord du chemin ».
Cette mécanique n’était pas la substance de l’ « Etat bourgeois » mais une forme historique : une production plus ou moins au fil de l’eau se constituant dans l’entre-deux-guerres et se formalisant dans l’après-guerre. Il s’agissait non seulement de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital mais encore et surtout de l’intégration de la lutte de classe. De l’intégration de la reproduction de la force de travail à celle de la lutte de classe, on passe des rapports de production à la spécificité (dans son autonomie relative) de la politique et de l’Etat dans les formes et les institutions qui prennent corps dans l’entre-deux-guerres et se grippent à la fin des années 1970.
Si nous voulons définir où nous en sommes dans la crise ouverte en 2008 (16 ans déjà) il faut fondamentalement considérer cette crise comme celle de la déconnexion entre la valorisation du capital et la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire (dans un deuxième temps théorique) une crise de la mondialisation qui s’était constituée sur cette déconnexion. En tant que crise de la mondialisation elle devient un affrontement géopolitique, donc entre Etats ou ensembles étatiques. L’étape suivante (logique) est que pour chaque Etat ou ensemble d’Etats la crise devient une crise politique. Ce devenir n’est pas étranger, sans rapport, avec la nature de la crise des rapports de production, cela dans la mesure où la crise dans sa spécificité intriquait rapports de production et rapports de distribution donc interclassisme (populisme, souverainisme, nationalisme), représentation politique, question de l’Etat. Actuellement (2024), sans présumer de la suite, les luttes de classes s’inscrivent et se formulent dans le vocabulaire (et la réalité) d’une crise politique.
[Là reprendre Une Séquence particulière : « l’Etat comme responsable ». L’Etat a failli. Revenir sur l’interclassisme (qui n’est pas forcément une tare, voir remarques sur la postface d’ILC et TC 25 p.124) : interclassisme reprendre TC 27 sur les Gilets Jaunes et la Réponse à Temps libre.]
Qu’est-ce qu’une crise politique ?
[il faudra reprendre la réponse à Tps libre, TC 27, pp.312 et sq : une crise de l’injustice, voir Engels TC 27, 312-313]
Injustice parce qu’il y un élément nécessaire de la reproduction des rap de prod par l’Etat et dans les termes de l ’Etat qui ne fonctionne plus.
Comment fonctionne les appareils d’Etat ?
D’une part il faut dissoudre, au travers de tout le processus d’élaboration (voir supra : le « filtre »), toutes les aspirations aussi bien des classes dominées que des fractions de la classe dominante qui pourraient être « dysfonctionnelles ». Chacun de ces processus est non seulement contradictoire en lui-même (il faut tout un appareillage d’institutions et d’idéologie pour traduire la contradiction de classe en langage d’Etat) mais encore ils sont en conflit l’un avec l’autre. C’est tout le travail de l’Etat, comme organe de la classe dominante et parce qu’il est nécessairement cet organe, d’effectuer cette traduction.
Hirsch p.127 : « La ’crise politique’ se manifeste lorsque les appareils d’Etat ne peuvent plus garantir ni la ’sélectivité spécifique de classe’ nécessaire à la stabilité du processus politique, ni la reproduction de la domination politique de la bourgeoisie dans leur structure institutionnelle et avec la composition du personnel politique existant et qu’il faut alors les restructurer de façon importante. »
Il est sûr qu’au fondement de la crise politique se trouve la crise de la reproduction des rapports de production, mais il ne faut pas sous-entendre qu’il existe un rapport d’interdépendance causal transparent entre d’une part cette crise et, d’autre part, la crise politique et le développement de la lutte des classes dans ses termes propres. Nous pouvons seulement reconnaître que la crise de 2008 dans ses causes et déterminations induit une crise politique (Etat responsable de l’injustice de la distribution, crise de la mondialisation dans son principe, souverainisme, etc.), mais la forme de cette dernière, la délimitation de ses acteurs et de ses thèmes sont propres à la sphère de la politique, à partir du moment où cette dernière a été désignée comme le lieu du conflit (rappeler ce qu’est l’autonomie relative).
Aux Etats-Unis (isolationnisme ou intervention mondiale), en Europe occidentale, centrale et orientale (intégration européenne ou nation), l’équilibre de compromis politique interne à la classe dominante éclate ouvertement (non seulement de façon interne à chaque Etat, mais encore dans une forme opposant les Etats) et cet éclatement embarque les classes dominées qui se trouvent à agir dans cette configuration, même si, d’un côté comme de l’autre, la bourgeoisie sera contrainte d’attaquer les conditions de vie et de travail des exploités. A ce moment-là, est-ce que la crise politique sera maitrisable en tant que telle (dans son domaine) ou est-ce qu’elle induira un affrontement de classes frontal (c’est-à-dire retrouvant son fondement) et/ou militaire entre aires nationales ayant « résolu » différemment leur « crise politique » et/ou la résolvant dans cet affrontement.
FIN du commentaire sur Hirsch
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Retour à Marx (« Aperçu historique sur le capital marchand »)
Reprendre K t.6, p.339
« Au premier stade de la société capitaliste, le commerce domine l’industrie ; dans la société moderne c’est l’inverse. Bien entendu, le commerce réagit plus ou moins sur les communautés entre lesquelles il est entrepris ; il soumet toujours davantage la production à la valeur d’échange en faisant dépendre la jouissance et la subsistance plus de la vente que de la consommation directe des produits. Par là, il désagrège les conditions anciennes (je souligne). Il augmente la circulation d’argent. Il ne se borne plus à se saisir de l’excédent de la production, mais peu à peu grignote la production elle-même et met sous sa dépendance des branches entières de la production. Cependant cette action dissolvante dépend beaucoup de la nature de la communauté productrice (idem). » (K. t.6, p.339).
Parmi les conditions anciennes qui sont « désagrégées », il faut considérer et inclure les structures politiques du pouvoir et la manière dont ce pouvoir définit son exercice et les territoires sur lesquels il s’exerce. Le développement du commerce va de pair avec celui de la circulation monétaire et donc de toutes les formes monétaires de l’impôt. Il ne s’agit plus de formes tributaires, mais de revenus réguliers sous une forme abstraite (monnaie) que l’Etat doit se procurer. C’est avec cette nouvelle classe de marchands et l’ensemble des populations urbaines que le pouvoir doit négocier par l’entente ou la violence, même si en définitive c’est la paysannerie qui supporte l’essentiel de ces impôts (aides, fouages, et surtout impôts indirects) [voir Jean Favier, Le temps des principautés, éd. Fayard. Reprendre la relation compliquée des premiers Valois avec la bourgeoisie tout au long du XIV ème s. Au XVe l’Etat de Louis XI n’a plus rien à voir avec celui de Louis IX. Tout au long du XIVe les révoltes des villes et des campagnes à propos de fiscalité transforment la relation du pouvoir royal aux territoires sur lesquels il s’exerce] Cette négociation fiscale continuelle entre le roi et les bourgeois grignote toutes les structures de pouvoir féodales (dynastiques, familiales, matrimoniales, lignagères). Une subordination abstraite se substitue lentement aux subordinations personnelles et aux astreintes en nature de la paysannerie.
« Cependant cette action dissolvante dépend beaucoup de la nature de la communauté productrice ».
« Mais la mesure dans laquelle il [le commerce ou le capital marchand] détruit l’ancien système de production dépend d’abord de la solidité et de la structure intérieure de celui-ci. » (p.340).
La structure intérieure du « mode de production féodal » n’a jamais été d’une grande solidité (je laisse de côté le débat entre historiens sur la délimitation chronologique du mode de production féodal et sur son existence même, Samir Amin le qualifie de mode de production tributaire périphérique). Une chose est déterminante en Europe occidentale à partir du Xe : « Dès que l’industrie citadine se sépare de l’industrie agricole [on peut considérer cette séparation prenant son essor à la fin de la période carolingienne], il est dans la nature des choses que ses produits soient d’emblée des marchandises dont la vente a besoin du chaînon intermédiaire du commerce. » (p.340). En Inde et en Chine où « l’unité de la petite agriculture et de l’industrie domestique constitue la grande base du mode de production » (342), la solidité de ce mode de production représente un obstacle sérieux à « l’action désagrégatrice du commerce ». Un autre élément est déterminant quant à l’expansion des échanges et la place des marchands c’est, contrairement à toutes les formes centralisées des variantes du despotisme oriental, l’extrême dispersion du prélèvement des « surplus ». C’est-à-dire, de ce point de vue également le peu de solidité du mode de production féodal.
« La transition à partir du mode de production féodal s’effectue de deux façons. Le producteur devient commerçant et capitaliste, en opposition à l’économie agricole naturelle et à l’artisanat corporatif de l’industrie citadine du Moyen âge. Voilà la voie réellement révolutionnaire. Ou encore le commerçant s’empare directement de la production. Bien que cette dernière voie joue, dans l’histoire, un rôle de transition, en fait elle n’arrive pas à révolutionner l’ancien mode de production qu’elle conserve comme sa base. (…) Il y a donc une triple transition [remarquons que de deux, nous sommes passés à trois] : premièrement, le commerçant devient directement un industriel ; ceci se produit dans les métiers fondés sur le commerce, surtout les industries de luxe, que les commerçants introduisent de l’étranger, y compris matières premières et ouvriers, comme cela s’est fait au XVe siècle en Italie à partir de Constantinople ; deuxièmement, le commerçants fait des petits patrons ses intermédiaires ou encore achète directement au producteur autonome ; il le laisse nominalement indépendant et ne touche pas à sa méthode de production ; troisièmement, l’industriel devient commerçant et produit directement en gros en vue de commercer [ce que Marx avait initialement qualifié de « voie réellement révolutionnaire]. » (pp.342-343-344).
Que cela soit de façon directe ou par une voie de transition, l’essentiel réside en ce que l’industrie se subordonne le commerce : « le commerce devient alors le serviteur de la production industrielle. » (344). Mais pour que la relation entre industrie et commerce se renverse il faut un long et puissant développement du commerce aussi bien intérieur entre les espaces construits par des relations féodales que surtout extérieur entre divers espaces de suzeraineté supérieure différente ou s’entrecroisant conflictuellement (Angleterre, France, Flandre, Italie). Le commerce extérieur et l’industrie naissante qui lui est liée joue un rôle fondamental dans la constitution des espaces nationaux (il ne s’agit pas encore d’Etats-nation mais de la matrice dans laquelle se prépare le saut qualitatif de l’Etat-nation : uniformisation du territoire et égalité formelle des individus. Quelle soit ses racines et ses nécessités économiques ancrées dans les nouveaux rapports de production, l’Etat-nation est une proclamation politique voir Ory).
« L’organisation de la production intérieure se trouve modifiée par la circulation et la valeur d’échange, bien que celles-ci n’aient pas encore gagné toute la surface ni toute la profondeur de la société. C’est ce que l’on appelle l’effet civilisateur du commerce extérieur. Pour que le mouvement posant la valeur d’échange conquière l’ensemble de la production, il faut que s’intensifie cette action venant de l’extérieur et que se développent les agents internes. En Angleterre, par exemple, c’est le développement industriel des Pays-Bas qui, au XVIe siècle, a donné à l’industrie lainière un grand poids commercial, en même temps qu’augmentait par ailleurs le besoin de marchandises hollandaises et italiennes principalement. Bref, l’Angleterre dut produire plus de laine en échange des produits exportés [vérifier la citation ; « importés » ???] et, à cet effet, transforma ses champs en pâturage à moutons ; le système du petit métayage en fut ébranlé. Il s’ensuivit tout un violent bouleversement économique que Thomas More déplore (dénonce). » (Fondements II, ed. Anthropos, p.627).
Dans le t.1 des Fondements (p.203) on trouve le « même » passage avec des variantes : « Le mouvement posant la valeur d’échange conquiert l’ensemble de la production, à mesure que s’intensifie cette action venant de l’extérieur et que se développent les agents de la production intérieure (division du travail, etc.). Par exemple, ce qui fut décisif, en Angleterre au cours du XVIe siècle et au début du XVIIe, ce fut l’importation des marchandises des Pays-Bas qui exigèrent en contrepartie que l’Angleterre produise un surplus de laine. ». Après « l’ébranlement du petit métayage », on trouve ici : « …les paysans furent chassés de leurs tenures et celles-ci accaparées par les grands propriétaires terriens. L’agriculture cessa dès lors de travailler en vue de la valeur d’usage et l’échange de son surplus cessa d’être indifférent eu égard à sa structure interne. »
Enfin, dans la traduction des Grundrisse aux ed.Sociales (t.1, p.197), on trouve à la suite de « cessa d’être indifférent à la structure interne » quelques lignes absentes des deux occurrences de l’édition Anthropos (encore une fois le texte des ed.Soc est plus fidèle au texte allemand voir MEW 42, pp.181-182) :
« En certains points, l’agriculture se trouva même uniquement déterminée par la circulation et transformée en production qui pose des valeurs d’échange. Non seulement le mode de production en fut modifié, mais tous les anciens rapports de population et de production, ainsi que les anciens rapports économiques correspondants furent dissous ; Alors que la production qu’elle présupposait ne créait des valeurs d’échange que comme surplus, la circulation se referma sur une production qui ne s’effectuait plus que par rapport à la circulation, sur une production qui posait des valeurs d’échange et n’avait plus d’autre contenu qu’elles. » (Grundrisse 1, p.197).
« La production ne s’effectue plus que par rapport à la circulation », mais : « Pour que le mouvement posant la valeur d’échange conquière l’ensemble de la production, il faut que s’intensifie cette action venant de l’extérieur ». L’exemple de l’Angleterre et des Pays-Bas montre que la transformation des rapports sociaux antérieurs en rapports sociaux de production capitalistes est étroitement liée à une division sociale du travail liant des territoires qui dans le même mouvement où ils sont distingués se constituent en territoire de rapports sociaux nouveaux (distinction des territoires par la division du travail et les échanges d’une part et, d’autre part, émergence des rapports sociaux capitalistes se conjuguent). Le système capitaliste mondial et les espaces nationaux (appelés à devenir politiquement Etats-nation) se constituent réciproquement dans un mouvement commun, celui de la circulation.
Rapports sociaux capitalistes <=> délimitation des territoires.
Dès le XIVe siècle, pendant la « Guerre de cent ans », après la capture du roi Jean le Bon à Poitiers (1356), en 1359 les négociations menant à la paix de Brétigny (1360) laissait (entre autre) la Normandie à Edouard III roi d’Angleterre (le royaume de France perdait toutes ses façades maritimes, tous les ports étaient perdus de Boulogne à Bayonne). Cependant : « La bourgeoisie ne souhaitait pas la paix à tout prix : la paix allégerait, certes, les charges fiscales, mais, en supprimant l’impôt, elle ôterait toute raison d’être aux états et tout prétexte aux bourgeois pour se mêler des affaires du royaume. Les Parisiens tenaient peu à voir la Seine fermée par les Rouennais sujets du roi d’Angleterre, les Normands craignaient de se trouver sans arrière-pays et les Aquitains eux-mêmes craignaient un roi d’Angleterre à la puissance renforcée. » (Jean Favier, Le temps des principautés, p.308). Fort de l’appui des villes, le Dauphin (futur Charles V) obtenait à Brétigny le renoncement d’Edouard III à la Normandie, ainsi que son renoncement à ses droits sur la Couronne de France.
La guerre va se poursuivre mais la « Guerre de cent ans » qui commence comme une vieille querelle dynastique s’achève avec une classe bourgeoise sûre d’elle, incontournable, et comme la délimitation de territoires économiquement cohérents (délimitation poursuivie par Louis XI contre la Bourgogne). C’est un moment crucial en Europe occidentale où s’effectue la conjonction entre d’une part, l’émergence de nouveaux rapports sociaux de production, la montée en puissance de la bourgeoisie marchande (à distinguer des artisans qui en Flandres – en gros durant la même période à Florence : Ciampi contre le « patriciat 1378 ; Paris et Etienne Marcel « le prix de la révolte parisienne sera payé par le menu peuple ce qui ne déplaira pas aux bourgeois qui ont eu peur » (Favier, p.332) ; en 1392 les Visconti de Milan et le patriciat génois font appel à Charles VI pour se débarrasser d’un gouvernement « populaire » installé depuis quatre décennies - se révoltent contre sa domination, la répression est alors organisée de concert par la bourgeoisie marchande et les « féodaux », Favier, pp.330-331-332. Dans cette seconde moitié du XIVe siècle, les luttes de classes urbaines paraissent momentanément dissoudre la vieille alliance entre les villes et le pouvoir royal – depuis la fin du XIe siècle) et, d’autre part, la nouvelle forme et conception de la délimitation des territoires et de l’exercice du pouvoir sur ces territoires (l’impôt, les états, les élections).
Pour en revenir à la relation entre Angleterre et Pays-Bas évoquée en exemple par Marx comme influence de la « circulation » sur la transformation des rapports sociaux intérieurs et nous ajoutons la délimitation corolaire des territoires (devenant plus ou moins à l’époque « nationaux ») ; délimitation d’un nouveau type (il faut voir comme tout cela se développe au cours des XVIe siècle, XVIIe et XVIIIe (cf. Frontières de la France).
« Ils [les artisans flamands] savent fort bien ce qu’ils exigent, lorsqu’en 1379 ils s’insurgent contre le comte Louis de Male (…). Ils veulent ôter au patriciat d’affaires son monopole du gouvernement des villes industrielles et son rôle moteur dans l’organisation économique de la production (…). Ils prennent vraiment le gouvernement de la Flandre, organisent la solidarité des villes et des métiers, lèvent les impôts et des troupes, négocient avec le roi d’Angleterre (…) Louis de Male se réfugie en France. L’affaire tourne à la révolution politique. » (Favier, p.330). Dans cette affaire flamande s’entrecroisent l’ancienne organisation territoriale (dynastique, lignagère, plurielle sur un même territoire qui n’est pas spatialement défini mais comme superposition) et la nouvelle qui la bouleverse. En mai 1383, les Anglais débarquent en Flandre afin de rétablir le débouché des laines anglaises, mais les troupes anglaises saccagent Gand qui les avait appelés. La Flandre se regroupe alors derrière son comte, Louis de Male, et son futur comte Philippe de Bourgogne (Philippe le Hardy). « Les Flamands sont revenus de leurs illusions séculaires quant à l’alliance anglaise » (Favier, 333).
Pendant la minorité du futur Charles VI, Philippe de Bourgogne est alors le maître des affaires en France, pour lui il s’agit d’écarter les Anglais des affaires flamandes mais non de leur circuit économique. Pour cela : « Il [Philippe le Hardy] souhaitait lever définitivement l’hypothèque économique qu’était la menace, sans cesse brandie par l’Anglais, d’une suspension des exportations de laine à destination des villes industrielles flamandes. » (Favier, p.335).
La nouvelle organisation territoriale soumise aux rapports sociaux marchands s’organise conflictuellement dans la complémentarité et la concurrence.